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Article paru dans La Provence, édition d'Aix, mercredi 23 juillet 2014

Sa pose est déconcertante. Son apparition procède d'une très vive sensation. Elle révèle un très fort désir et tout aussi bien une manière de nostalgie. De la part du peintre, ce pourrait être la traduction d'un moment de grande instabilité, le surgissement d’un intime fragment de sa mémoire.

Cette huile sur toile de 75 x 86 cm  fut retrouvée parmi les tableaux, pastels et gravures qui encombraient l'atelier d'Edgar Degas. Un titre plus ou moins exact lui fut attribué. Elle est vendue aux enchères en mai 1918, Ambroise Vollard en fut le premier détenteur. Achetée chez un autre marchand parisien par Henry Pearlman, le 30 mai 1959.

On trouve trace de la joie de Pearlman après cette acquisition, dans le Journal de Léo Marchutz. Il reçoit un courrier du collectionneur, le 5 juillet. La lettre est accompagnée d'une photographie du tableau ; le lithographe de Château Noir le juge "magnifique".

C'est une jeune femme nue et vue de dos. Cette inconnue quitte la baignoire esquissée sur la gauche de la toile.  Elle focalise l’attention. Inexplicablement, son corps se déporte en avant. Elle ne chancelle pas, il y a quelque chose de ferme et d’audacieux dans la diagonale de cette anatomie.

Ses hanches se projettent ou bien s'appuient sur le drapé bleuté d'un canapé. Elle est provocante mais ne se donne pas. Elle semble ne pas pouvoir imaginer qu’un peintre scrute passionnément l’énigmatique inflexion de son corps. Sa main gauche est masquée par une serviette blanche, on ignore ce qu’il adviendra pendant les secondes qui suivront cet instantané.

Elle restera anonyme, comme la plupart des jeunes femmes convoquées dans l’atelier de Degas. Son cou a disparu, on ne discerne pas son visage, il n’y a pas de transition entre ce dos et cette tête. Des cheveux rouges brun vivement dénoués précèdent la fuite en avant de ce corps et de ces hanches qui basculent vers la droite.

Dans le fond du tableau, le papier peint est suggéré par de simples cercles et halos de couleur. Les spécialistes font remarquer que ce motif de tapisserie fut peint sommairement, avec un pinceau, mais aussi avec le pouce et les doigts : on retrouve parmi les taches de cette peinture les empreintes digitales de Degas. Au-dessus de l’épaule et du bras de la jeune femme, on aperçoit du vermillon, des traces de peinture qui esquissent de plus fortes provocations, la remontée d’un autre souvenir.

Aucun arrangement préalable, rien de préconçu ne semble avoir dicté  cette composition improvisée avec célérité. Degas n’a rien acclimaté, il est emporté par la hardiesse de cette soudaine perception. Ses regardeurs ne peuvent pas s’en détacher.

Au musée Granet, ce tableau est accroché à côté de La diligence de Tarascon de Vincent Van Gogh. Pierre Alechinsky me disait sa surprise et sa totale admiration en face des qualités de cette toile infiniment dérangeante.

Alain Paire

Musée Granet, Chefs d'oeuvre de la collection Pearlman / Cézanne et la modernité. Exposition ouverte du mardi au dimanche, jusqu'au 5 octobre 2014.

© 2015 Alain Paire. Tous droits réservés.