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Avec ses bancs de gravier et ses iscles, ses rives, ses écluses et ses maisons proches, la Durance implique toutes sortes de remémorations. Elle est moins dangereuse et moins impétueuse qu'autrefois, son débit conserve pourtant quelque chose d'irrationnel. Pendant la fonte des neiges du printemps ou bien dans le prolongement des averses de la fin de l'été, elle redevient imprévisible, sa menace se précise. Source de très fortes hantises, elle charrie dans ses flots les souvenirs des désastres des décennies antérieures. Quand on consulte les vieux journaux et quand on regarde les cartes postales d'autrefois, les blessures resurgissent, toutes sortes de craintes refleurissent.

Le chantier de Don Jacques Ciccolini dépend de plusieurs mouvances étonnamment indociles. La fracture qui va s'opérer lorsque le pont sera détruit n'empêchera pas la rencontre de souvenirs et de fantômes curieusement persistants. L'histoire n'appartient pas seulement au monde des professionnels, l'artiste devient un chroniqueur qui capte la mémoire d'un lieu.

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Quand on songe à l'histoire de ce pont, on met en jeu plusieurs temporalités. Toutes sortes d'images peuvent être invoquées dans la texture d'un tableau, par exemple celle des embarcations à fond plat sur lesquelles transitaient bêtes, gens et véhicules, les bacs qui permirent depuis le Moyen-Age jusqu'en 1830 la traversée du fleuve. On imagine sur cette eau difficilement apprivoisable les radeaux qui permettaient autrefois le flottage du bois venu de la montagne. Les cartes postales et les vieilles photographies nous révèlent les pylones, les câbles et les longerons du pont suspendu de 1833 qui fut installé avec péage par l'entreprise de Jules Seguin. Ce pont connut toutes sortes d'avatars et de réparations, il fut fortement malmené pendant les crues de 1843, 1882 et 1886. Evoquée par Jean Giono dans Le Chant du Monde et Le Hussard sur le toit, ou bien dans L'eau vive, la crue de 1907 ne l'avait pas  épargné. Plus récemment, les ultimes fracas de la seconde guerre mondiale eurent raison de ses piliers et de son tablier : le 13 août 1944, au lendemain du bombardement effectué par les avions américains, il fut saboté par les résistants. Jusqu'en 1952, c'est une passerelle de bois réservée aux piétons qui favorisait le passage entre Aix et Pertuis (1) : pendant les jours de gros mistral, la traversée suscitait quelques frayeurs.

Depuis les années soixante, après la construction du canal de la Durance et du barrage de Serre-Ponçon, le fleuve est en partie domestiqué. On perçoit principalement la Durance comme une source de richesses : elle est pourvoyeuse en eaux d'irrigation ou bien en énergie électrique. L'extraction et l'exploitation intensives des graviers sont souvent préjudiciables à la configuration de son paysage. L'instabilité du fleuve demeure redoutable : Pertuis connaît de manière moins fréquente et dans de plus faibles proportions, des inondations, des coulées de boue et des dégats pour la plupart occasionnés par de petits affluents de la Durance.

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Jour de crue entre 1945 et 1952, © archives Chanssaud.

On connaît bien en Bouches du Rhône, dans le registre de la statuaire et de la commande publique, deux interprétations spectaculaires de la symbolique de la Durance. Sur le fronton de la Halle aux Grains d'Aix-en-Provence, place de l'Hôtel de Ville, on contemple avec pied qui déborde, poses alanguies, figures royales et corne d'abondance, les plantureuses allégories du Rhône et de la Durance sculptées par Jean-Pancrace Chastel (1726-1793). Au Palais Longchamp de Marseille on perçoit, exécutée en pierre de Calissane par Pierre Jules Cavelier (1814-1894), la volonté de puissance et les illusions d'une mythologie qui n'est pas légère : sa statuaire répercute la symbolique d'un pouvoir satisfait d'avoir dompté les eaux d'un fleuve dont les canaux approvisionnent l'arrière-pays marseillais. Au Palais Longchamp (2), la Durance est encadrée par deux figures féminines : La Vigne et Le Blé la regardent avec fierté et reconnaissance. Elève de David d'Angers, Cavelier représente la Durance debout sur la proue d'une vaste rocaille : cette jeune femme s'appuie sur une grande rame, son attelage est tiré par quatre énormes taureaux.

Rue du Puits Neuf, en octobre 2012, grâce au travail de Don Jacques Ciccolini, une toute autre perception de la Durance et du pays de Pertuis nous sera livrée, avec des gammes de couleur délibérément sobres, dans des évocations et des compositions qui n'ont pas souci de symbolisme ni de rhétorique. Toutes proportions gardées, on rapprochera son travail des petits formats de Paul Guigou (1834-1871) et d'Adolphe Monticelli, lorsqu'ils peignaient ensemble, du côté de Saint Paul-lez-Durance (3).

Alain Paire 

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Les bords de la Durance
 par Paul Guigou, 1870.


(1) Pour d'autres renseignements à propos de l'histoire de la Durance, cf l'ouvrage de Jean-Paul Clébert paru aux éditions Privat en 1991 ainsi que trois publications. Un numéro de la revue Alpes de Lumière, n°149, année 2005 et un petit livre publié par Edisud en 1989 à propos du Pont de Mirabeau / Histoire du site et des ouvrages d'art. Dans Provence historique, tome XLIII, fascicule 173, juillet 1993, un article de Catherine Lonchambon,"Le bac de Pertuis du Moyen-Age au XIX° siècle", page 229-253.

(2) Cf dans l'ouvrage de Denise Jasmin "Henry Espérandieu / La truelle et la lyre" éd. Actes-Sud, 2003, à propos du Palais Longchamp les pages consacrées à "L'apothéose du canal et de l'eau".

(3) Cf le chapitre "De l'espace fermé à l'espace panoramique" du catalogue Paul Guigou des Musées de Marseille (éd. Jeanne Laffitte, 2004), texte de Claude Bonicci.

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