Centre historique minier Lewarde. L entre e 2

Près de Douai, le Centre historique minier, créé en 1982 à l’initiative des Houillères du Nord–Pas-de-Calais et ouvert deux ans plus tard, est l’un des principaux musées européens – et le plus important en France – consacrés à conserver la mémoire de ce qu’étaient une mine de charbon et la vie des mineurs, jusqu’il y a peu de temps encore (en France, la dernière mine de charbon a fermé en 2004). De loin, les silhouettes bien caractéristiques de deux chevalements font tout de suite reconnaître le site, dont une grande partie des bâtiments industriels a été conservée, restaurée et transformée avec goût, dans le respect du passé, pour recevoir le musée. Avec de nombreux objets, des documents, des photographies et des vidéos, des reconstitutions de lieux, ce musée évoque intelligemment, sans pathos, tous les aspects de la vie de la communauté ouvrière singulière – soudée par des conditions de travail particulièrement dures – que constituaient les mineurs. Le visiteur peut également parcourir une salle des machines et, avec un guide, des galeries souterraines. En outre, il est remarquable que les abords des bâtiments n’aient pas été trop arrangés, pas trop enjolivés, de sorte qu’ils laissent une impression sinon d’abandon, du moins d’un temps révolu, avec des carcasses rouillées de machines ou de gros outils, une petite locomotive à jamais immobilisée et des rails qui ne servent plus à rien, toutes choses qui font ressentir la mélancolie que bien des gens de la région durent éprouver au fur et à mesure que les puits se fermaient.

À cette mission mémorielle qu’il assure avec succès, et en rapport avec elle, le Centre historique minier ajoute chaque année l’organisation de plusieurs expositions temporaires, pour lesquelles une aile du bâtiment d’accueil est réservée. Ainsi, inaugurée à la fin du mois d’août dernier, l’exposition Au cœur du progrès, qui devait s’achever le dernier jour de l’année 2015, mais sera prolongée de deux mois, du 1er février au 3 avril 2016 (le Centre étant fermé tout le mois de janvier). Elle présente un peu plus de cinquante œuvres, soit une partie de la collection réunie depuis une quarantaine d’années par l’Américain John P. Eckblad et son épouse Susan : des estampes, des affiches, des assiettes illustrées et quelques jouets, évoquant l’industrie minière et sidérurgique, comme l’indique le sous-titre de l’exposition : Charbon, fer et vapeur depuis 1750.

Henri Gabriel Ibels Les tisserands

Henri-Gabriel Ibels, Programme pour la pièce de théâtre Les tisserands, 1892-1893, lithographie en couleur, 23 x 25 cm 

On voit la double difficulté, ou le double péril, qu’une telle collection thématique doit affronter : d’un côté, laisser le thème prendre le pas sur la qualité des œuvres retenues, ce qui conduirait à en accepter de vraiment médiocres et affaiblirait le propos ; d’un autre côté, privilégier à l’excès l’esthétique, au détriment du témoignage historique et de l’émotion liée au thème principal. Il faut d’ailleurs envisager aussi les pièges que pourraient être le sentimentalisme ou l’exaltation révolutionnaire, qui pointent ici et là, mais sans être nullement développés. Si la voie de la réussite paraît ainsi très étroite, le fait est que le collectionneur a su la suivre avec clairvoyance et il n’est, dans sa collection, aucune œuvre dépourvue de charme ou de beauté. Pour s’en assurer, il suffit de voir, au tout début de l’exposition, l’une des eaux-fortes de l’Anglais Thomas H. Hair (1810-1882) montrant un site minier de Durham, dans la campagne du Northumberland, en 1839. Une étrange poésie s’y exprime, où un sentiment bucolique enveloppe encore la présence des nouveaux et petits bâtiments industriels ; avec un discret humour, l’artiste suggère le profond changement en cours en dessinant, symétriquement aux quatre vaches qui broutent dans les prés, à gauche, quatre wagonnets chargés de minerai, à droite. Une poésie tout autre se trouve à la fin de l’exposition, dans trois magnifiques gravures à la manière noire (mezzo-tinto) où l’Américain Craig McPherson (né en 1948) offre une vision nocturne de grands sites sidérurgiques de la région de Pittsburgh, en Pennsylvanie, notamment des usines Edgar Thomson : de larges paysages industriels qui, vus de loin et d’un peu haut, semblent déshumanisés, composés seulement de bâtiments noirs serrés sous de mouvantes nuées éclairées par la lune et l’on ne sait quelle fournaise invisible, avec, ici et là, les petits points de lumière des lampes de l’éclairage public. Une sorte d’enfer moderne, qu’un nouveau Dante saurait décrire.

Craig McPherson Edgar Les usines Edgar Thomson

Craig McPherson, Les usines Edgar Thomson, 1997, manière noire imprimée en bleu et noir sur papier bleu, 45 x 60 cm

Entre ces deux groupes d’œuvres remarquables, plusieurs autres se distinguent par leurs qualités plastiques, qu’on les doive à des artistes connus – je pense à une estampe et à une affiche de Steinlen (1859-1923), d’un dessin très ferme, à une eau-forte de Maximilien Luce (1838-1941), Le Port de Rotterdam, et à une lithographie de Constantin Meunier (1831-1905), Mineurs du Borinage – ou à des quasi inconnus ou oubliés comme les Américains Joseph Pennell (1857-1926), dont on peut admirer une étonnante vue aérienne, presque onirique, des usines de Sheffield, l’Anglais Edward Wadsworth (1889-1949), auteur de rudes gravures sur bois, ou encore le Français Henri-Gabriel Ibels (1867-1936). Pour ce qui est des artistes contemporains ou plus proches de nous, outre McPherson déjà cité, l’exposition présente trois œuvres qui retiennent l’attention : d’abord une lithographie de Raymond Mason (1922-2010) regroupant des études de visages pour son grand groupe Une tragédie dans le Nord. L’hiver, la pluie, les larmes, sculpté en 1975-1977 et aujourd’hui exposé à Liévin, lieu de la catastrophe, dans l’église Saint-Amé ; ensuite une gravure en couleur sur linoléum de Pascale Hémery (née en 1965), La Femme-usine, étrange allégorie où une géante tient ou emporte dans ses bras, comme un enfant, une maquette d’usine ; enfin une lithographie de Jean-Baptiste Sécheret (né en 1957) savamment composée par les hautes verticales des deux cheminées noires de la centrale thermique de Porcheville, près de Mantes, et les longues diagonales, noires elles aussi, des deux rives de la Seine.

Jean Baptiste Se cheret L usine pre s de Mantes

Jean-Baptiste Sécheret, L'usine près de Mantes, 1996, lithographie, 46,5 x 62 cm

Cette exposition a aussi le mérite à mes yeux de rappeler – et il en est sans doute besoin – que la qualité des œuvres d’art ne dépend pas exclusivement de leur capacité à inventer ou à bouleverser les formes, que tout ne se joue ni ne se résout en prouesses formelles, lesquelles peuvent à leur tour constituer à la longue une sorte d’académisme rampant. Ou, pour le dire autrement : que la peinture ou la gravure restent nécessaires et admirables quand elles créent des images qui rendent compte simplement, avec intelligence et sensibilité, de la réalité du monde.

Alain Madeleine-Perdrillat, janvier 2016

Les reproductions qui accompagnent cet article sont © Collection John P. Eckblad.

Exposition Au cœur du progrès. Charbon, fer et vapeur depuis 1750 (Images industrielles de la collection John P. Eckblad), Centre historique minier, Lewarde (Nord), du 1 février jusqu’au 3 avril 2016.

Commissariat de l’exposition : Virginie Debrabant, co-directrice du Centre, assistée de Frédérique Delforge, assistante de documentation, Virginie Rickaert, médiatrice culturelle, et Audrey Leleu, assistante de conservation. Scénographie (très réussie) : Nadia Anémiche (Lille). Un petit catalogue de 56 pages, qui ne reprend pas toutes les œuvres présentées dans l’exposition, est disponible, au prix de 15 euros.

Jusqu’au 28 février : du lundi au samedi, de 13 h à 19 h ; et les dimanches, jours de vacances scolaires et jours fériés, de 10 h à 19 h. À partir du 1er mars : tous les jours, de 9 h à 19 h 30. Tarif pour l’exposition : 6,40 euros (ce tarif donne également accès à l’ensemble des expositions thématiques, hors visite guidée dans les galeries).

L’exposition a déjà été présentée, dans des versions différentes, aux États-Unis, à l’Ackland Museum, en Caroline du Nord (24 janvier-17 mai 2009), au Frances Lehman Loeb Art Center, Vassar College, dans l’État de New York (22 janvier-21 mars 2010) et au Palmer Museum of Art, en Pennsylvanie (19 octobre 2010-23 janvier 2011) ; au Royaume Uni, au Bowes Museum, dans le comté de Durham (17 septembre 2011-15 janvier 2012) ; en Belgique, au Bois du Cazier, près de Charleroi (5 avril-3 juin 2012) ; et en France, dans l’Espace culturel Les Dominicaines, à Pont-l’Évêque (16 juin-23 septembre 2012).

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