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Lucy Vines, Sans titre, crayon Conté sur papier noir, 23,3 x 28,6 cm.

Les expositions de Lucy Vines sont rares : la première s’est tenue à l’Institut Morat, à Fribourg-en-Brisgau, en 2005,  la deuxième en 2007 à Nîmes, à l’École supérieure des beaux-arts, et la troisième (jusqu’ici la plus récente) à Paris, à la Maison de l’Amérique latine, en 2011. S’il fait allusion à cette rareté, le titre de cette quatrième exposition, la première à se tenir dans une galerie privée : Lucy Vines. Peintre secrète, est aussi quelque peu trompeur en ce sens que l’artiste n’utilise jamais la peinture, mais le crayon Conté, le fusain, la pierre noire et les pastels. En fait, le caractère « secret » de ses œuvres n’est pas tant lié à la rareté de leur présentation publique, à laquelle Lucy Vines semble d’ailleurs fort peu attachée, qu’à leur essentielle discrétion : de petits formats n’excédant presque jamais deux ou trois dizaines de centimètres de long ou de haut, des fonds le plus souvent noirs, et des figures qui posent, marchent ou courent, descendent un escalier… ou se livrent à des actions difficiles à définir : tantôt on croirait qu’elles jouent, tantôt qu’elles luttent, tantôt encore qu’elles se concertent mystérieusement dans l’ombre. Des visages aussi, vus de près, parfois de très près, souvent inquiétants. Mais surtout une gravité et une retenue constantes, qui n’engagent guère à faire de grands discours.

La plupart du temps, il n’y a pas même de sol sous les pieds des figures et quand il est représenté, c’est plutôt aux planches d’un théâtre que l’on pense. Exceptionnelles sont les scènes explicites ; cependant, il s’en trouve une dans la présente exposition et l’on est en droit de lui accorder une importance particulière. De profil, une femme et le petit enfant qu’elle tient debout dans ses bras regardent la vitrine d’une boutique de jouets où l’on voit une poupée, un ourson en peluche, des boules de Noël et ce qui semble être un jeu d’anneaux (ou une pile de donuts ?). Cette seule œuvre suffirait à montrer à quel point le travail de Lucy Vines s’attache au regard. Jamais on ne peut oublier le regard, qu’il s’agisse du regard de cet enfant et de sa mère, du regard de visages montrés de très près, occupant tout l’espace de la feuille, ou de notre propre regard auquel le caractère théâtral (et mystérieux) des scènes représentées nous renvoie sans cesse : toujours nous sentons que nous sommes en train de regarder ou d’être regardés, comme si c’était là le signe le plus certain que nous sommes en vie, et comme si nous avions le plus grand besoin d’un tel signe.

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Sans titre, crayon Conté sur papier noir, 32 x 24cm.

 

Du coup le monde semble absent, comme à jamais oublié ou perdu au delà de l’ombre, et si « réalisme » il y a malgré tout, c’est d’un réalisme tout intérieur qu’il s’agit : celui des réminiscences et des rêves, où tout est de l’ordre de l’apparition. De là certainement ces fonds noirs d’où émergent, comme toutes seules, les figures et les gestes de personnes entrevues, oubliées ou disparues, sinon imaginées, qui deviennent un instant, le temps indéfini de l’œuvre, des personnages, des dramatis personae. En ce sens, Lucy Vines hérite d’une certaine façon de l’écriture automatique des Surréalistes, elle laisse ses crayons aller librement au devant de ses rêves et souvenirs diffus, - à cette grande différence près toutefois qu’elle veille toujours à imposer à ses dessins, dans un second temps, une harmonie qui ne s’improvise pas, qui nécessite des corrections et des reprises (très perceptibles pour un regard attentif), et peut la conduire à détruire ce qui lui paraît « esthétiquement » raté ou médiocre. Il y a ce paradoxe aggravé dans le travail de Lucy Vines : vouloir saisir l’insaisissable, bien sûr, mais le saisir en lui donnant de la tenue, une belle apparence ; en un mot, ne pas arguer de l’intensité de l’émotion ressentie pour renoncer aux prestiges de l’image. On peut voir là un rejet de tout expressionnisme.

 

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Sans titre, pastel et crayon Conté sur papier noir, 7,8 x 16,7 cm.

La nouveauté de cette exposition par rapport aux précédentes est la présence de paysages, qui sont sans doute des œuvres récentes, même si l’on ne peut en être sûr puisque aucun dessin de Lucy Vines n’est daté, - ce qui en soi paraît très significatif. De même que la lumière de ces œuvres n’est pas celle du soleil, de même leur temps n’est pas celui des horloges et des calendriers. Aussi ces paysages sans figures ni habitations, sans le moindre signe d’une présence humaine, sont-ils de nulle part, et à peine croit-on reconnaître, dans deux d’entre eux, une route ou un sillage se perdant vers le ciel, vers des collines ou une côte lointaine. On songe aux grands pastels sur monotypes exécutés dans les années 1890 par Degas – un peintre que Lucy Vines connaît bien et aime beaucoup -, mais avec quelque chose de plus sombre, de dramatisé : le ciel est uniformément noir, bleu foncé ou ocellé de nuages inquiétants. Ailleurs, ce sont simplement de hautes herbes serrées, qui semblent vouloir retenir en halo une lumière improbable. Là encore il s’agit, dirait-on, de visions à caractère onirique, et dont certaines tendent indiciblement vers l’abstraction. Mais là encore on perçoit tout de suite le souci d’harmonie (essentiellement chromatique) de l’artiste ; si l’origine de telles œuvres est à chercher du côté de l’inconscient ou de réminiscences fugitives, et nullement de « véritables » paysages de notre monde, leur réalisation est soumise à un contrôle esthétique certain. Et, tout comme pour les figures et les scènes, on imagine bien qu’un conflit peut surgir parfois entre ces deux mouvements : entre la volonté de rester fidèle à quelque chose de l’ordre de la vision et l’exigence de produire, de construire une image qui « tienne », - et ce conflit conduire à la destruction de l’œuvre en cours.

 

Dans ces paysages comme dans certains vêtements des figures (par exemple ceux des jeunes enfants debout dans une sorte de triptyque), l’usage de plusieurs couleurs claires – jaune, rouge, vert ou mauve – paraît aussi assez nouveau et apporte à l’œuvre une détente, en retenant décidément les figures du côté de la vie, en leur évitant d’être absorbées par la nuit comme on le craint pour d’autres, et en donnant aux paysages rêvés une harmonie quasi abstraite, qui les libère de ce qu’ils peuvent avoir d’angoissant.

 

Alain Madeleine-Perdrillat, janvier 2015.

Lucy Vines. Peintre secrète, galerie Thessa Hérold, 7 rue de Thorigny, 75003 Paris, jusqu’au 21 février 2015 ; un petit catalogue reproduit toutes les œuvres présentées dans l’exposition. Il faut rappeler ici le livre sur Lucy Vines publié en 2011 par les éditions William Blake & Co et la Maison de l’Amérique latine, avec de très belles reproductions et quatre textes.

 

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Sans titre, crayon Conté sur papier noir, 20,2 x 29,3 cm.
 

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