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Portrait de Lucien Henry, photographie de Patrick Box

Il fut l'ami proche, le collectionneur et quelquefois le marchand de Louis Pons, et de Boris Bojnev. Des artistes comme Gilbert Pastor, Bernard Faucon et Marie Morel, un entrepreneur comme Olivier Baussan lui doivent de rapides apprentissages. Vingt-six années après sa tragique disparition, une évocation de Lucien Henry.

 

Quand un chercheur ingénieux tentera de retracer l'histoire culturelle du département des Alpes de Haute-Provence, après Jean Giono, Lucien Jacqueset leurs amis du Comtadour, à côté de la phase pionnière des Alpes de Lumière de Pierre et Claude Martel, dans la proximité de l'éditeur Robert Morel, d'Odette Ducarre et de Jules Mougin, du romancier Pierre Magnan, du libraire-éditeur-galeriste Jean Hugues ou bien de Bernard Couttaz qui débuta à Saint Michel l'Observatoire la discographie d'Harmonia mundiil lui faudra faire une place aux artistes qui transitèrent sous l'affectueuse houlette d'un personnage étonnamment disponible qui s'appelait Lucien Henry.

 

Lucien Henry connut des saisons fastes mais vécut le plus souvent très modestement. Profondément injuste, l'effrayante fin de sa vie n'est pas racontable. Parce que l'intelligence et l'allégresse éclairaient sa conversation, parce qu'il était sans arrogance, inimitablement bon, encourageant et joyeux, parce qu'il était capable de délicieuses prouesses culinaires, ses amis l'appelaient "Lulu". Pour tenter de le caractériser, l'un de ses proches amis des dernières années, Jean-François Lefort (1) écrivait que "s'il fallait énoncer une qualité pour personnaliser Lulu, ce serait la curiosité".

 

Pendant sa jeunesse, au sortir des années quarante, Lucien Henry fréquenta André de Richaud, Joseph Delteil et Jean Giono. Deux de ses meilleures amies étaient l'écrivaine Marie Mauron (1896-1986) et Bahé Faucon, l'étonnante céramiste d'Apt. Profondément chrétien, il aimait chanter avec la chorale de Forcalquier ainsi que dans de nombreux offices religieux. Lulu exerça avec beaucoup de fantaisie le métier de brocanteur dans une boutique qu'il avait baptisée Le Clou. Visible sur ce lien, une très précieuse video de trois minutes et trente secondes mise en ligne par le service culturel de la ville de Forcalquier restitue l'inauguration de cette boutique de la Place Saint-Michel, en 1958 : parmi les images en noir et blanc du correspondant de presse et photographe Paul Magdeleine, on aperçoit Suzanne Valabrègue, Louis Pons, Loys Masson et Serge Fiorio.

Parmi les rencontres de Lucien Henry pendant les années cinquante, on peut citer Raoul Dufy (2), Pierre Bergé et Bernard Buffet. Ce dernier fut un fidèle point d'appui : sachant qu'il était souvent désargenté, Bernard Buffet offrait chaque année à Lucien Henry un dessin ou bien une estampe susceptibles d'être immédiatement revendus. Au début des années soixante, Lucien Henry aidait à Aix-en-Provence le galeriste Tony Spinazzola. Au 34 du Cours Mirabeau, il fit tout ce qui était en son pouvoir pour que des tableaux d'Edgar Melik ou bien des lithographies de Leo Marchutz rencontrent des acquéreurs (3).

 

Les "auras" de Boris Bojnev

 

Ses plus proches amis dans le monde de l'art furent Louis Pons et Boris Bojnev (4) dont il entreposa et collectionna dans sa  maison de Forcalquier des dizaines de pièces. Boris Bojnev qu'il retrouvait pendant l'été dans le village de Mane, fut la personne qui lui révéla les territoires les plus secrets et les plus mystérieux du vaste continent de l'art brut. Bojnev était un poète issu de la Russie d'avant la Révolution : il était né à Saint Pétersbourg en 1898. Pendant son exil à Paris, entre 1919 et 1939, Boris Bojnev fut l'ami de Nicolas Berdaiëf et de Boris de Schloezer, fréquenta Nina Berberova ainsi que l'éditeur-typographe Illiazd.

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"Lucien Henry / Projet de blason", dessin de Georges Bru.

En Provence et plus particulièrement à Marseille, dans le quartier de la Porte d'Aix où il vécut après l'exode de 1940, au terme d'inlassables recherches parmi les marchés aux puces et chez les brocanteurs, Boris Bojnev découvrait et sauvegardait des petits panneaux de bois peints, des fragments de toiles d'amateurs ou bien d'inconnus  dont l'absence de prétention, la tendresse et la gaucherie l'émouvaient profondément. Ses derniers domiciles repérables à Marseille se situaient rue Sénac et rue du Bon Pasteur. Il estimait, c'était sa conviction, que "les rues les plus décharnées contiennent plus de Rembrandt qu'aucun musée du monde". Au prix d'interminables et minutieuses retouches, après maints tâtonnements, avec de très pauvres moyens, Bojnev secrétait ou façonnait avec une ferveur inouïe des rehauts ainsi qu'un encadrement qui puissent restituer la part de rêve et de grâce, "l'aura" de ces peintures foncièrement malhabiles qu'il estimait "primitives, naïves et angeliques".

 

Boris Bojnev élaborait ses encadrements et ses fioritures avec des bouts d'écorces, des papillotes, de vieux rubans, des brins de paille, des rebuts, des tessons d'assiette, des morceaux de liège et des fragments de miroirs brisés. Navrantes et miséricordieuses, les oeuvres qu'il parvenait à assembler formaient à ses yeux de nouvelles icônes, composaient ensemble une sorte de cathédrale. Son travail procédait de "la nécessité absolue de défendre ici bas, bien bas, ce qui est haut, très haut". Ses transfigurations constituèrent l'un des ancrages essentiels de la collection que Lucien Henry avait progressivement élaborée dans sa demeure de Forcalquier.

 

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"Aura" de Boris Bojnev, Galerie Pierre Chave, Vence.

Bojnev qui mourut en 1969 avait très rarement exposé ses travaux personnels ; la galerie d'Alphonse Chave l'avait présenté à Vence en 1962 et 1963, ou bien l'avait intégré dans des expositions collectives. Lucien Henry avait à coeur de pérenniser la mémoire, les actes et les intuitions de son ami. Il baptisa Centre d'art contemporain Boris Bojnev les caves, les salles voûtées et les escaliers de son logis.

Sous l'enseigne de l'amitié, une collection pionnière

Plus secrète mais pourtant facilement accessible, une grande pièce attenante à la cuisine de Lucien Henry abritait une incroyable série d'effigies, la suite extraordinairement variée des portraits que ses amis avaient composés à partir de son visage et de sa silhouette. Pendant les étés, en face de visiteurs non prévenus, Lucien Henry savait s'effacer afin de jouer pour autrui le rôle du guide ou bien du gardien de musée. Il aimait profondément, il désirait ardemment faire découvrir et proposer à d'authentiques collectionneurs la famille informelle et déviante des artistes petits ou grands qu'il avait rencontrés et aidés tout au long de son existence. Sans cesse relancé par les passages saisonniers de tous ceux qui séjournent temporairement du côté de Forcalquier - entre autres, au gré des générations, Loys Masson, Ottokar Koubine, Serge Fiorio, Jean Grenier, Pierre Dumayet, Martine Franck, Jean Hugues, Robert Morel, Joseph Alessandri, Louis Trabuc, Henri Crespi, François Ozenda, Jules Mougin, Jean Amado, Georges Bru, Armand Avril, Michel Bepoix, Raymond Fraggi, Pierre Lieutaghi, Jean-Jacques Ceccarelli, Patrick Box ou bien Christian Caujolle - le creuset fertile des marginaux de l'art trouvait continûment chez Lucien Henry un coin de table et une possibilité de ressourcement. Sans l'indéfectible soutien de Lulu qui le comprenait admirablement, qui exposait et vendait ses dessins dés le début des années cinquante, un artiste comme Louis Pons aurait vécu très difficilement : dans l'histoire personnelle de Pons, "Lulu" fut à plusieurs reprises un maillon indispensable, par exemple lorsqu'il présenta son travail à l'un de ses plus vieux amis, le bas-alpin et galeriste du Point Cardinal, Jean Hugues (1923-1997) qui séjournait pendant ses vacances d'été à Volx, dans la maison de ses grands-parents. Parmi les trouvailles de la collection de Lucien Henry, des dessins de Louis Soutter cotoyaient l'arrivage dostoïevskien des travaux de tous ceux qui furent à la fois ses enfants et ses familiers : entre autres, Gilbert Pastor qui se forma quotidiennement dans l'ombre de Boris Bojnev, le sculpteur Nicolas Valabrègue, Marie Morel ou bien encore le photographe Henry Lewis.

Dessin d'Henri Cartier-Bresson

Quai des Tuileries, 1975, dessin d'Henri Cartier-Bresson, 39,4 x 48,3 cm, page 7 catalogue.

Dessin d'Henri Cartier-Bresson

Museum d'Histoire Naturelle, Paris 1976, format 39,4 x 48,5 cm, page 21 catalogue.

L'une des plus importantes expositions imaginées par Lucien Henry rassembla dans l'entrée du 4 rue Saint Mary, du 18 juillet au 30 septembre 1978, un choix de dessins d'Henri Cartier-Bresson (1908-2004). En 1978, on se trouvait à l'orée des trois décennies pendant lesquelles Cartier-Bresson, délaissant la photographie, entreprenait de se consacrer au dessin. Cette exposition de grande discrétion fut exceptionnelle : la Carlton Gallery de New York et Bishofberger à Zurich étaient les seuls endroits où HCB avait auparavant accepté de montrer ses travaux graphiques. Le catalogue de grand format (29, 5 x 21 cm) qui accompagnait cette exposition pionnière rassemble vingt-deux reproductions en noir et blanc où l'on aperçoit son Paris sans fin, la Gare d'Orsay, le Quai des Tuileries, la rue de Rivoli, les Jardins du Louvre, des Voyageurs, trois portraits ainsi qu'une suite de plusieurs grands squelettes des salles du Museum d'Histoire Naturelle. A quoi s'ajoutent des vues des Basses-Alpes, des paysages de Reillanne, Carluc et Oppedette.

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Henri Cartier-Bresson, Simiane-la-Rotonde, 1969

 

Brutalement interrompue - il avait soixante-quatre ans, il fut sombrement assassiné dans sa maison, pendant la nuit du 31 décembre 1988 - la trajectoire de Lulu se confondait progressivement avec le développement de son Centre d'art Boris Bojnev pour lequel militaient volontiers ses amis de Forcalquier, l'écrivain Pierre Magnan, l'encadreuse Mauricette Kimpe ainsi qu'Olivier Baussan, le créateur de L'Occitane en Provence. Pour ce lieu où  s'échafaudaient des expositions de première force, les subventions étaient inexistantes. Il faut malheureusement s'en souvenir : Lucien Henry me montra un jour des réponses laconiques et négatives, émanant des directions culturelles des années 80 ainsi qu'un chèque de six mille francs de cette époque qui constitua la manne la moins dérisoire qu'il ait pu recevoir, après plusieurs années de démarches désespérément infructueuses.

 

Depuis le décés de Lucien Henry, en dépit de diverses péripéties, au terme d'un long procés qui statua sur le sort de sa collection qui appartient désormais à la Municipalité de Forcalquier,  l'Association 1901 des Amis de Boris Bojnev (5) parvient bon an mal an à organiser dans la maison de Lulu des expositions complétées par des catalogues de belle facture. Parmi les expositions qui se sont déroulées au 12 de la rue Grande, on mentionnera une présentation des dessins de Georges Bru, les collages de Marie Morel, des bois sculptés de Pascal Verbena ainsi que des travaux de Louis Pons. Lors de l'été 2009, le centre Boris Bojnev accueillait une exposition Raymond Fraggi /Thyde Monnier. En juillet 2011, une exposition Les yeux dans la couleur fut programmée autour d'artistes proches de Bernard Noël. Pendant l'été 2012, une exposition coproduite avec l'association Au coin de la rue de l'Enfer fut programmée autour de Michel Butor.

Un jour, dans le prolongement des "Petites fenêtres" autrefois publiées dans un petit format de Robert Morel, un éditeur avisé livrera des fragments de la correspondance de Lulu ou bien quelques-uns de ses écrits personnels. En attendant, il faudra continuer de rêver pour nos vies quotidiennes, pour les arts plastiques et pour la création, l'improbable venue d'un personnage affectueux et exigeant comme Lucien Henry.

 

Alain Paire.

dedicace.jpg Dédicace à Lucien Henry, dessin et texte de Louis Pons (page terminale du catalogue "Ateliers d'artistes en Provence-Alpes-Côte d'Azur" par Patrick Box, 1991 ).

(1) Jean-François Lefort a publié en 1985 aux éditions Jeanne Laffitte un livre à propos des "Paperolles des Carmelites, l'art des couvents au XVIII° siècle". Sous l'enseigne des éditions C'est à dire, animées par Pierre Coste, vient de paraître en juillet 2016, un petit livre consacré à Lucien Henry où  figure un texte de Jean-François Lefort, accompagné d'une version du présent article et d'une préface d'Olivier Baussan. 

 

(2) Cf à propos de Dufy et de Forcalquier, le texte que j'ai publié aux éditions Actes-Sud (2005) dans le catalogue de l'exposition de la Galerie du Conseil  Général des Bouches du Rhône "Raoul Dufy / De l'Estaque à Forcalquier".

 

(3) Cf à propos de la Galerie Spinazzola les pages 42-44 d'un article que j'ai rédigé pour l'ouvrage collectif "Leo Marchutz" des Editions Imbernon (2006).

 

(4) A propos de Boris Bojnev, une première rétrospective avait été organisée par Gilbert Pastor, Louis Pons et Lucien Henry en 1973, au Musée de Flayosc. Deux superbes catalogues ont été publiés par la Galerie Pierre Chave de Vence en 1980 et 2005 (texte de Madeleine Chave). Cf également les pages 88-89 de "Peinture et sculpture à Marseille au XX° siècle", éditions Jeanne Laffitte, 1999.

 

(5) L'association des Amis de Boris Bojnev a organisé avec le concours de la Médiathèque de Chateau-Arnoux et les éditions Equinoxe une exposition à propos des livres-objets de Robert Morel. Elle a programmé pendant l'été 2007 autour du poète Jean-Pierre Verregghen, avec la participation de plasticiens comme Pierre Buraglio, Colette Deblé et Jean-Luc Parent, une exposition intitulée Mieux vaut l'art que jamais.

L'exposition de l'été 2015 sera inaugurée au Centre Boris Bojnev le 4 juillet, elle réunira des travaux de Gérard Titus-Carmel, un autre volet sera présenté à Saint-Etienne les Orgues.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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