Chauvet

Panneau des lions, (détail) grotte Chauvet, Ardèche.

Un livre fondamental sur les peintures préhistoriques vient de paraître, dont il importe de parler car – et c’est là le premier intérêt de ce livre, et ce qui lui vaut hélas si peu d’échos parmi les spécialistes –, il est écrit par un dessinateur et non par un préhistorien, un dessinateur qui regarde les peintures préhistoriques en homme de métier et commence par s’étonner de la pratique qu’elles révèlent chez ces pairs lointains. Ceci par exemple : l’absence de reprises dans le tracé des peintures pariétales, signe d’une maîtrise évidente qui n’est pas même mise en défaut dans les peintures superposées pourtant susceptibles de troubler des mains aguerries, mais qui ne s’acquière chez un dessinateur normalement doué qu’au prix d’une vingtaine d’années d’apprentissage. D’où l’hypothèse parfois proposée de l’existence d’"écoles", que l’auteur rejette, un tel type de transmission s’accordant mal avec le mode de vie nomade des hommes préhistoriques. En outre, et c’est une autre remarque importante, si ces artistes préhistoriques excellent dans les représentations animales, ils sont à peine capables d’esquisser une silhouette humaine. Ils ne montrent guère d’originalité non plus : on ne décèle dans leurs œuvres aucune évolution stylistique ni même aucune variation dans la représentation de motifs dont la répétition s’échelonne pourtant sur trente mille ans. Autre exemple qui surprend l’homme de métier : le fait que parmi les peintures inachevées qu’ont laissées ces hommes d’un autre temps, certaines ne montrent que les membres antérieurs de l’animal, preuve que les peintres préhistoriques pouvaient commencer le dessin d’un animal par sa partie la moins importante d’un point de vue plastique, celle qui donne le moins de repères. Aucun dessinateur ne procède de cette façon. Inutile de multiplier les exemples : ceux-ci suffisent à dire que c’est en praticien que réagit l’auteur de ce livre, pour dire d’abord son incompréhension du geste de ces peintres préhistoriques. En enseignant que la quête de la représentation "réaliste" du monde n’apparaît pas avant l'Antiquité, puis la Renaissance, l'histoire de l'art confirme la pertinence de ces questions : en  effet, comment comprendre que cette quête, sensible dans les peintures préhistoriques, ait pu durer trente millénaires pour disparaître ensuite avant d’être reprise, d'ailleurs sur un tout autre mode ?

Les questions de l’auteur dessinateur face aux peintures préhistoriques sont d’ordre technique ; sa réponse l’est aussi. Certes, il s’agit d’une hypothèse - que je laisse le soin aux lecteurs de découvrir -, mais cette hypothèse est inédite et riche de conséquences facilement observables : elle répond en effet à beaucoup d'interrogations laissées jusqu'ici sans réponses et rend compte de certaines incohérences également inexpliquées. Bref, tout à fait convaincante, elle mérite d’être examinée sérieusement et exige en tout cas une réponse des préhistoriens dans la mesure où elle remet en cause de nombreuses conceptions sur l’art pariétal. À cet égard, il faut souligner la rigueur de son auteur qui s’est appliqué non seulement à soumettre son hypothèse à différentes expériences pratiques,  mais aussi à chercher dans les écrits « scientifiques » ce qui pourrait l'invalider, tout en prenant la précaution de la faire contrôler par un chercheur – d’où la double signature du livre. Et ce n’est pas le moindre mérite de ce travail d’honnête homme de constater que son auteur ne tire aucun orgueil de ce qui semble bien être une découverte, et même, ici ou là, en est presque gêné tant elle lui paraît évidente.

Si l’hypothèse concerne la technique des peintres préhistoriques, le procédé qu’ils ont utilisé pour réaliser ces peintures, elle permet cependant à son auteur de conclure en débordant la question de la pratique pour celle de la signification. Là encore, la simplicité du raisonnement est frappante et mérite réflexion. Notant que l’art pariétal a duré pendant trente mille ans, l’auteur poursuit en remarquant qu’« une tradition ne dure aussi longtemps que si elle est indispensable. Et si elle a été indispensable à nos aïeux pendant trente mille ans, il y a tout lieu de penser qu’elle nous est aussi indispensable, et que l’on doit trouver son équivalent dans toutes les civilisations du monde ». Cette tradition, ce culte que l’on retrouve sous toutes les latitudes et à toutes les époques, c’est le besoin de conserver et d’honorer la mémoire des morts. Comment les peintures pariétales peuvent-elles être comprises comme un élément de ce culte alors qu’elles ne représentent que des animaux et sont exécutées dans des lieux dont on sait qu’ils ne sont pas des sépultures ? Là encore, si elle s’appuie cette fois sur l’anthropologie, l’interprétation de l’auteur est convaincante et mérite d’être prise en compte, et réclame que les spécialistes lui répondent en argumentant, c’est-à-dire autrement que d’un revers de main révélateur d’un insupportable mépris.

Hélène Prigent.

La plus vieille énigme de l’Humanité, un livre de Bertrand David et Jean-Jacques Lefrère. Paris, Fayard, janvier 2013.

couverture La plus vieille énigme de l'humanité

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