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Philippe Denis et Florian Rodari au château de Grignan (photographie de Florence Laude).

Ce samedi 3 septembre 2011, nous avions primitivement prévu de venir écouter dans une salle du château de Grignan Philippe Jaccottet. Il avait été pendant quelques temps annoncé qu'en fin de journée Jaccottet puisse en public donner lecture de quelques-uns des textes qu'il avait choisis, lors de l'édition  de son anthologie de poètes d'expression française du vingtième siècle, "Une constellation, tout près" : Jean Follain, Henri Michaux, Jules Supervielle et Henri Thomas figuraient dans le beau menu de cette lecture.

Rien de grave, mais cependant quelque chose d'impérieux, une décision difficile à prendre : Jaccottet ne pouvait plus remplir son engagement. Quelques jours auparavant, un malaise brusquement survenu et les conseils de la prudence l'obligeaient à prendre de la distance. Florian Rodari, le responsable de cette invitation adressée à Philippe Jaccottet, modifia aussi rapidement que possible le déroulement de la soirée. Puisque l'objectif de cette réunion était de fêter le trentième anniversaire des éditions de La Dogana, il demanda à seize auteurs de ses éditions de venir lire brièvement quelques-uns de leurs textes. Leurs apparitions successives lui permirent de retracer en quelques mots l'historique de La Dogana. Depuis la publication du premier ouvrage de Jean-Pierre Lemaire dont Les marges du jour étaient parues en avril 1981, jusqu'à l'évocation d'un magnifique projet, la traduction par Marion Graf des 700 pages du livre de Ralph DutliMon temps, mon fauve, la biographie d'Ossip Mandelstam qui paraîtra en mars 2012,  coéditée par La Dogana et Le Bruit du temps.

Trente ans déja ... En introduction, Florian Rodari sut dire que la seule chose que les frontières et les douanes de ce monde ne puissent pas arrêter, c'est bien le cours du temps. Seize auteurs, seize visages et seize voix se succédèrent sur la petite estrade dressée à l'intérieur de la salle Adhémar du château. Jean-Pierre Lemaire fut le premier qui remercia le relais infiniment précieux de l'éditeur qui lui fit confiance lorsqu'il était un écrivain totalement inconnu. Après quoi, on écouta Jean-Christophe Bailly, Yves Bichet, Pierre Chappuis, Nicolas Cendo, Philippe Denis, Sylviane Dupuis, Marion Graf, Jacques Lèbre, Louis Martinez, Gilles Ortlieb, Jean-Luc Sarré, Pierre-Alain Tâche, Pierre Voélin et Frédéric Wandelère. En l'absence d'Alain Madeleine-Perdrillat, quelqu'un d'autre fit lecture d'un poème dédié au peintre Nasser Assar, décédé le 30 juillet 2011.

Jean-Christophe Bailly s'empara d'un extrait de L'oiseau Nyiro, le livre accompagné d'un frontispice de Gilles Aillaud qu'il consacra au bestiaire exubérant des animaux d'Afrique, notamment au cheval du fleuve, L'hippopotame, "un triomphe de la masse sur le détail - l'hypothèse d'un bonheur rond que la nature aurait mis à tremper pour toujours" : pour Florian Rodari, ce fut l'occasion  de saluer la mémoire de leur ami commun, le galeriste genevois Claude Givaudan. Venu du Portugal, Philippe Denis prononça des fragments de Notes lentes, un recueil publié par La Dogana en 1996 : "Lumineuse connivence avec le rien ...  Je rentre chaque soir pour faire une litière / de pages fraîches à ma table". On revint à évoquer Ossip Mandelstam, l'un des traducteurs de Simple promesse, Louis Martinez lut un poème de 1922 qui s'achève ainsi  : "Mais la neige blanche me mange les yeux".

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Jean-Christophe Bailly et Florian Rodari. lecture de L'oiseau Nyiro.

Chacun sait qu'originellement les bâtiments de La Dogana se situent juste devant la Salute, à l'extrémité du Grand Canal de Venise, dans un espace à l'heure actuelle occupé par des installateurs qui n'obéissent pas aux mêmes finalités que les complices de Florian Rodari. La plupart des Visas donnés à la parole - c'est le titre du livret catalogue composé par Amaury Nauroy, publié à l'occasion de cet anniversaire - ont été imaginés à partir du très souple octroi de Grignan : depuis 1967, Florian Rodari passe une partie de ses étés dans une maison située dans un écart par rapport au bourg. Son frère Alain Rodari le rejoint quelquefois, s'il n'est pas accaparé par sa librairie genevoise qui s'appelle Le vent des routes ou bien s'il n'est pas en partance pour des séjours de longue durée aux Indes. Gilberte Tsaï et Jean-Christophe Bailly ont quelquefois emprunté les clefs de leur maison, récemment visitée par un détestable nid de frelons.

La grande terrasse du château de Grignan où l'on prend vue sur la campagne environnante et sur le merveilleux cercle des montagnes ne permet pas de discerner précisément la maison, le petit atelier et le jardin où  vivent depuis 1953 Anne-Marie et Philippe Jaccottet. Dans cette demeure passent également d'autres visiteurs, par exemple la petite équipe qui prépare l'édition en Pléiade / Gallimard des oeuvres du poète, un ouvrage que nous attendons et désirons patiemment ; ce samedi, la traductrice en langue russe des poèmes de Jaccottet était présente parmi les auditeurs de la soirée. Pour sa part, le peintre Claude Garache qui se souvient d'un émouvant extrait de la Correspondance de Gustave Roud avec Philippe Jaccottet, me racontait qu'il ne passait jamais devant le guichet du bureau de poste de Grignan sans songer affectueusement aux milliers de plis, aux multiples manuscrits, traductions, courriers et documents envoyés depuis tant d'années par Jaccottet, depuis sa table de travail.

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Yves Bichet et Florian Rodari, pendant la soirée chez Isabelle Lefebvre.

Les cieux et les averses n'avaient pas été cléments pendant l'après-midi, les amis de La Dogana avaient abrégé leur Promenade sous les arbres. Par bonheur, juste avant que ne commence la lecture, un miséricordieux arc-en-ciel se dressait au-dessus des montagnes. La soirée ne fut pas troublée par les intempéries, elle se déroulait du côté du chemin qui s'appelle Le Cordy. Vers vingt heures trente, les voitures s'éloignaient doucement pendant la tombée de la nuit, une soixantaine de convives se réunissaient dans la maison d'Isabelle Lefebvre qui est depuis une quinzaine d'années libraire de livres anciens et d'éditions de poésie à Grignan, sous l'enseigne de Ma main amie. Isabelle Lefebvre et Maryam Ansari avaient préparé avec quelques amis des tables, un savoureux repas et des boissons, des petits festons et des lampions décoraient sobrement les parois d'une ancienne étable.

Antoine Jaccottet, le fils aîné d'Anne-Marie et de Philippe me parla de la parution prévue pour cet automne des oeuvres complètes d'Isaac Babel : nous allons bientôt pouvoir relire dans un volume de 1300 pages Cavalerie rouge ainsi que les Contes d'Odessa dans leur nouvelle traduction qui vient d'être achevée par Sophie Benech. Marion Graf m'a raconté qu'elle entreprenait pour les éditions Zoé un choix de Lettres de Robert Walser. Jacques Lèbre m'indiquait qu'un ensemble d'articles allait bientôt paraître dans la revue Europe à propos de Paul de Roux : deux fois rééditée, la traduction faite par Paul de Roux de l'Hypérion de John Keats, effectuée dans le souvenir de Pierre Leyris, est l'un des rares best-sellers de La Dogana. Pierre Chappuis m'a confirmé que nous allions nous revoir à la faveur d'un hommage qui sera rendu 53 rue de Verdun à Carcassonne, vendredi 30 septembre, par le Centre Joë Bousquet et son temps : ce jour-là aura lieu l'inauguration d'une exposition consacrée à Thierry Bouchard, des écrivains comme Pascal Commère, Christian Hubin, Bernard Noël et Gaston Puel se réuniront, la mémoire des amis de René Nelli sera également évoquée.

Dans les parages de la maison merveilleusement accueillante d'Isabelle Lefebvre, Anne-Marie et Philippe Jaccottet étaient présents. Tous deux avaient souvenir d'avoir autrefois rencontré Philippe Denis lorsqu'il accompagnait leur ami André du Bouchet, du côté de Dieulefit et de Truinas. J'ai relu en pages 55/ 57 du Visa donné à la parole les remerciements que Jaccottet adressait voici quelques mois à son neveu Rodari : "Quelqu'un qui occupe pas mal de place et depuis le début de l'aventure, dans un catalogue d'éditeur, est bien mal placé pour en faire l'éloge. On le comprendra. Mais je tiens à dire tout de même, et seulement, ceci : que les choix qui ont présidé à son élaboration supposent une exigence très ferme et très rigoureuse, et un désir d' "altitude" dont je vois de  mieux en mieux, en vieillissant, qu'il aura compté pour moi comme la plus sûre ressource contre l'effondrement qui, presque à chaque pas, nous guette. Et quel livre, quelle oeuvre de prose ou de poésie, fût-ce parmi les plus humbles en apparence, les moins voyantes, les moins impérieuses, nous aurait été chère si elle ne nous avait pas fait monter d'un degré en nous-mêmes ? ... Oui, nous aurons marché, ou essayé de marcher, l'éditeur ici salué et moi, avec , bien sûr, nombre d'amis tous plus ou moins proches, dans ces régions où la lumière, quelquefois, semble émaner de la neige ou descendre des glaciers comme des torrents (et c'est une autre joie pour moi que de voir depuis peu un vieil ami de Florian, son cousin et, pour ne pas le nommer, Antoine, mon fils, se risquer à son tour dans une entreprise d'édition non moins exigeante et non moins téméraire).

Alain Paire.

A propos de cette soirée à Grignan, on trouvera d'autres photographies et d'autres informations sur ce lien, le blog de Florence Laude, "Images en tête". 

Editions La Dogana,  46 Chemin de la Mousse, CH 1225 Chêne-Bourg. Diffusion Les Belles Lettres.
Librairie Ma Main amie, Isabelle Lefbvre, Montée du Tricot, 26230 Grignan. Tél. 04 75 46 58 29. Spécialisation : correspondance et journaux littéraires. Catalogue sur demande, parution deux fois par an.

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