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MARTINEZ
Louis Martinez est décédé des suites d'une longue maladie ce samedi 6 février à cinq heures du matin, à la Polyclinique Rambot d'Aix-en Provence. Il était né à Oran en 1933, il avait effectué rue d'Ulm ses études à l'Ecole Normale supérieure : son professeur à la Sorbonne était Pierre Pascal, grand témoin de la Révolution de 1917. Sa carrière universitaire se déroula à la Faculté des Lettres d'Aix où il enseigna de 1964 à 1996. Parce qu'il avait séjourné à Moscou pendant les années 1955-1956, il connaissait l'URSS autrement que par le prisme de l'idéologie : son oeil grand ouvert sur les désastres du stalinisme et sa liberté de parole furent à la fois précieux et rarement compris.

Le 14 juillet 1956 était une date mémorable dans sa vie de traducteur. Pour une première et dernière fois, il rencontra loin de Moscou, pendant toute une journée, Boris Pasternak. L'auteur du Docteur Jivago entreprenait de faire traduire le manuscrit dont l'URSS refusait la publication. Pasternak était un personnage charismatique qui parlait admirablement le français : Louis Martinez fut immédiatement subjugué. Il l'avait rencontré en compagnie de Michel Aucouturier, par ailleurs proche de deux françaises, Hélène Peltier et Jacqueline de Proyart, très impliquées pour qu'existe hors du monde soviétique le roman auquel fut décerné le Prix Nobel. Ces quatre personnes négocièrent auprès de Brice Parain et des éditions Gallimard la possibilité de traduire Le Docteur Jivago. Le temps pressait, chacun prit en charge un quart du texte. Louis Martinez remit sa contribution le 9 janvier 1957, croisa en cette occasion Albert Camus. Après quoi, les dirigeants communistes exercèrent de lourdes pressions pour que Pasternak refuse le Prix Nobel : un cancer acheva ses forces, le 30 mai 1960.

On trouve en collection de Poche/ Gallimard sa préface et ses traductions de Pouchkine, il a donné à Fayard et Claude Durand une version du Premier Cercle de Soljenitsyne, on lui doit des livres de Platonov, Boukovsky et Siniavski. En compagnie de Philippe Jaccottet, Louis Martinez traduisit Ossip Mandelstam. Il avait lié connaissance et amitié avec Nadejda, avait fait le serment de lui remettre les traductions qu’il entreprenait : son très vif regret fut que le numéro spécial Mandelstam de la Revue de Belles Lettres et le recueil des éditions de La Dogana n’aient pas pu paraître avant le décès de l’auteure de Contre tout espoir. Par ailleurs, sur ce lien du n° 30/ 31 de la revue Conférence, on pourra découvrir sa traduction de Sonnets retrouvés de Jorge-Luis Borges.

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A côté de la Russie dont il suivit inlassablement les convulsions, les pensées et la nostalgie de Louis Martinez étaient invinciblement tournées du côté de l’Algérie. L’agrégation et le service militaire passés, il était revenu à Oran, en tant qu’enseignant dans son lycée d’origine. C’était en 1961, devoir quitter définitivement sa terre natale orienta douloureusement sa vision du monde. Entre 2000 et 2006, Louis Martinez composa pour Fayard quatre romans - entre autres, Denise ou le corps étranger - qui retracent son déracinement.

 Ce grand croyant œuvra pendant les années 80 avec l’association Pologne-Liberté qui envoya depuis Aix des secours et des camions au mouvement Solidarnosc de Lech Walesa. La musique et l’Opéra de Marseille le requéraient volontiers : parmi ses amis, il y eut le compositeur Andréi Volkonski, les facteurs de clavecin Jeannot Eicher et Wayland Dobson. Papa de quatre enfants, ce grand-père fut un joueur de volley-ball de bon niveau. Il connaissait admirablement la Grèce, rejoignait souvent les rivages de la Galice, pratiquait la promenade et la natation en compagnie de son épouse Jacqueline.

Les cinq dernières années de sa vie furent difficiles, ses revers de santé n'avaient pas diminué son acuité et sa lucidité. Jusqu'au terme, Louis Martinez fut un magnifique conteur, c'était un vif plaisir de le rencontrer dans les rues d'Aix et d'écouter ses réflexions à propos de l'actualité la plus récente. Avec sa solide bibliothèque, ses instruments de musique et sa collection de tableaux, son appartement de la rue des Epinaux était merveilleusement accueillant. Ses obsèques se sont déroulées vendredi 12 février à l'église Saint-Jean de Malte d'Aix-en Provence, en présence de son épouse Jacqueline, de ses enfants, petits-enfants, et nombreux amis.

Alain Paire

13 h 30, vendredi 12 février 2016, église Saint-Jean de Malte, Aix-en-Provence, obsèques de Louis Martinez. Son fils Jean rappela qu’il avait vécu avec humour et « avec honneur, sans jamais rechercher les honneurs ». A la fin de l’office, un ami a relu un sonnet de Pierre de Ronsard que Louis connaissait par coeur et qu’il récita souvent, pendant les derniers mois de sa vie.

Il faut laisser maisons et vergers et jardins,
Vaisselles et vaisseaux que l’artisan burine,
Et chanter son obsèque en la façon du cygne,
Qui chante son trépas sur les bords méandrins.

C’est fait j’ai dévidé le cours de mes destins,
J’ai vécu, j’ai rendu mon nom assez insigne,
Ma plume vole au ciel pour être quelque signe
Loin des appas mondains qui trompent les plus fins.

Heureux qui ne fut onc, plus heureux qui retourne
En rien comme il était, plus heureux qui séjourne
D’homme fait nouvel ange auprès de Jésus-Christ,

Laissant pourrir çà-bas sa dépouille de boue
Dont le sort, la fortune, et le destin se joue,
Franc des liens du corps pour n’être qu’un esprit.

Pierre de  Ronsard.

 

© 2015 Alain Paire. Tous droits réservés.