Don Jacques Ciccolini, photographie de Martine Viala.
Don Jacques Ciccolini, photographie de Martine Vial-Ciccolini.

Exposition Don Jacques Ciccolini / Peintures 30 rue du Puits Neuf, Aix-en-Provence, jusqu'au samedi 30 novembre 2013, tél 04.42.96.23.67. Ouvert du mardi au samedi de 14 h 30 à 18 h.

A trois reprises, pendant le mois de décembre 2010, nous nous sommes entretenus devant un magnétophone. Voici la transcription de ce dialogue qui est aussi un récit de vie, nous avons supprimé les questions et les moments d'incertitude de nos conversations :


"A presque 17 ans je suis rentré à l'Ecole d'Art d'Aix. J'étais très vite déterminé quant au choix d'une "profession". Je n'étais pas le plus doué de la famille en dessin, mon frère et ma soeur avaient visiblement de bien meilleures dispositions, et pour ma part je barbouillais. Le dessin que je pratiquais était sincèrement plutôt moche et ingrat. Mais j'allais vite apprendre à voir juste. 

J'avais envie d'exister en tant qu'individu. Ma décision de devenir peintre remonte à une époque assez lointaine. Je vois très mal quel aurait pu être mon avenir, je n'envisageais pas d'autre solution concernant mon avenir personnel, je n'étais pas un bon élève .
 
Ma mère a fait de la haute couture pendant sa jeunesse, elle a travaillé dans une maison de mode à Paris, rue de la Boëtie. Tout s'est arrêté de ce côté-là quand elle s'est mariée. Ensuite, nous sommes partis vivre en Provence. Pendant la semaine, elle aimait nous faire faire du travail manuel, du dessin et de la peinture, des tas d'activités créatives. Un autre élément qui m'a guidé dans mes choix, c'est la présence de mon grand-père qui nous emmenait dans les musées. Jusqu'à dix ans, moment du départ vers Pertuis, il occupait une partie de nos loisirs : il nous montrait le museum d'Histoire Naturelle, le musée de l'Homme, le musée de la Marine.

Affirmer que je serai peintre, c'était aussi une manière de posture vis à vis de mes camarades de l'époque : je voulais me démarquer par rapport à leurs choix. Un autre élément déterminant tient aussi à mes conditions de vie de cette époque. Pour des questions de pure commodité, au moment de mon entrée à l'Ecole, je suis logé chez mes grands-parents. Ils m'hébergent au dernier étage de leur maison, à Pertuis même. Je fais de cet espace mon premier atelier. J'ai des souvenirs de silence très forts. Le grenier est vide et plutôt vaste, mis à part des étagères où reposent des objets poussiéreux. Aujourd'hui, il est parfaitement clair pour moi que pour beaucoup de raisons, je suis resté fidèle à cet adolescent qui tentait de s'approprier sa première habitation personnelle. 

Pour ce qui concerne mon travail artistique, les choses ne sont pas plus évidentes que cela, je n'y vois pas très clair jusqu'au jour où je rencontre l'oeuvre de Morandi pendant le printemps de 1971, lors d'une exposition au Musée d'art moderne de la ville de Paris. J'avais l'habitude de venir régulièrement dans la capitale pour voir les expositions, les musées. Vincent Bioulès qui fut mon tout premier professeur de dessin dés la première année, nous avait recommandé de voir cette rétrospective. Et quand je découvre ce travail, je comprends bien évidemment à quel point cela ressemble terriblement aux objets que j'avais commencé à  peindre à l'intérieur de mon grenier, combien l'atmosphère mélancolique de ces toiles m'est familière.

Don Jacques Ciccolini, photographie de Martine Viala
Don Jacques Ciccolini, photographie de Martine Vial-Ciccolini.

Je vais construire mon travail à partir de cette découverte. Mais je suis à la fois fidèle et distant par rapport à Morandi. Très vite, je passe à la seule idée de la nature morte, mes objets ne sont plus identifiables, la nature morte n'est plus qu'une vibration de la matière sur la toile, la gamme chromatique que je pratiquais déja de manière sourde et restreinte va se réduire au maximum.

Le climat de l'époque, les années de l'après-68 poussent évidement du côté d'une grande radicalité.  On va aller très loin, on va assez vite se retrouver dans l'impasse où conduit cette radicalité. Quand je dis "on", je pense à deux ou trois amis. Nous allons jusqu'au monochrome, on retourne la toile, on démonte le chassis. Ces années  de recherche passent assez rapidement. Une question reste forte, c'est devenir peintre.

En 1972, je quitte l'Ecole. Trois ans plus tard je pars vivre dans l'Yonne et la Nièvre, ma compagne de cette époque est aussi dans la peinture, je suis maître-auxiliaire, j'enseigne le dessin en collège et en lycée professionnel. Ce sont des années difficiles, je me demande où diable se trouve la mer. Je pratique une peinture nostalgique par rapport aux paysages du Sud que je connais : la plupart du temps, je peins quelque chose d'archétypal, une bastide provençale avec à côté un gros arbre, comme une nature morte.

Cette période se termine, je reviens dans le Sud et j'entame une formation en menuiserie pour ne plus faire de l'enseignement. Avec ce métier de menuisier, j'espère vivre une plus grande indépendance. Et puis je veux m'installer très sérieusement dans la peinture. Je redémarre mon travail à partir du paysage, j'ai de nouveau un atelier qui ressemble au grenier dont je parlais. Je me mets à étudier à partir de livres et de visites dans les musées, Les petits maîtres provençaux, Paul Guigou ou bien Loubon, ceux qui travaillaient avant Cézanne. Des souvenirs me reviennent : il se trouve qu'auparavant, quand j'étais étudiant, pendant tout un été, à l'époque où Louis Malbos  était le conservateur du musée Granet, j'avais été veilleur de nuit au musée d'Aix. Je me souviens m'être attardé longtemps dans les étages en compagnie d'un chien qui appartenait au musée, cela faisait d'étranges soirées au milieu des tableaux.

Don Jacques Ciccolini,
Don Jacques Ciccolini, "Saint Eucher, la falaise", 2010, huile sur toile, 117 cm x 93 cm.

J'ai donc rebroussé chemin par rapport à ce que j'avais pu apprendre à l'Ecole d'Art, où les courants proches de Support-surface allaient être dominants. Je voulais être en phase avec l'endroit et les lieux où  je vis, je voulais aller du côté de l'histoire. Pendant toutes ces années, je discutais beaucoup avec un ami qui s'appelle Félipe Sabatier. Ensemble, nous avons emprunté des chemins parallèles et identiques. Cela reste vrai aujourd'hui, Félipe est toujours peintre, nous n'avons jamais cessé d'échanger et continuons de nous consulter. C'était notre intuition qui nous guidait. Les autres amis, les personnes de notre génération nous traitaient de réactionnaires, notre démarche n'était pas bien vue, pas du tout comprise.

Pourquoi après les natures  mortes, ai-je choisi le paysage pour ma peinture ? C'est un registre avec des entrées multiples : plus simplement, c'est ce qui nous entoure. Le paysage porte avec lui toute l'histoire de l'humanité, il suscite une infinité de questions et de curiosités, par exemple sur les plans de la botanique et de la géologie. En fait, ma propre vie s'est construite à partir d'un paysage bien précis. Je suis pour ainsi dire né à Pertuis, en quelque sorte échoué près des rives de la Durance. Ici je vis à l'écart, c'est une vie très différente de celle que l'on peut vivre à Aix. La Durance est une rivière (autrefois, c'était un  fleuve) absolument fascinante qui continue d'être imprévisible, on ne l'a jamais vraiment domestiquée, nous n'avons pas fini de la redouter. 

Les rives de la Durance, je m'y suis souvent promené. Je ne suis pas pêcheur ni chasseur, par contre je pratique la cueillette des champignons, je ramasse des pierres et des fossiles. Dans la réalisation de ce paysage, tous les temps se croisent : il a été façonné par l'action des glaciers, il y a très longtemps, les pierres révèlent leurs histoires, par exemple les vieux grés et les galets en basalte sont d'époques et d'origines différentes. Et puis il y a le temps historique : Saint Eucher, ce sont par exemple toutes sortes d'histoires et d'anecdotes. A quoi s'ajoutent des dimensions intimes, le temps de la simple promenade, le nombre de fois pendant lesquelles je suis passé au même endroit, les réflexions qui se nouent pendant certains moments de l'existence. L'une des figures à laquelle je puis adhérer pour tenter de définir mon travail, c'est celle du veilleur ou bien celle de la sentinelle vigilante.

Don Jacques Ciccolini,
Don Jacques Ciccolini, "Le lac gelé", 2006, huile sur toile, 129 cm x 84 cm

J'ai appris à être patient. En ce qui concerne ma relation avec le métier du bois, je ne suis pas du tout romantique. Je suis beaucoup plus distancié, ce fut plutôt pendant des années une leçon d'humilité. Par bonheur, je n'ai pas uniquement fabriqué des portes, des volets ou des étagères, j'ai fait de la restauration de vieux meubles provençaux, j'ai beaucoup appris dans ce registre. Mon territoire véritable, c'est uniquement celui de la peinture, c'est le seul endroit qui me donne de la liberté et je me ménage constamment du temps pour y travailler.

C'est très difficile de ne pas se répéter, la tentation est vite là de refaire ce qu'on a réussi, ce qu'on sait faire, aussi c'est l'un de mes fils conducteurs dans l'atelier, rester attentif, renoncer à toutes les facilités, aller vers des choses nouvelles. Je ne parle pas de la technique où je n'ai pas de problème même si je l'améliore insensiblement, ni du dessin qui reste toujours sans grâce. Cependant je crois que mon dessin tient la route parce qu'il est juste et surtout très construit. 

Je parle du vrai travail, celui qui se fait en amont, celui qu'on porte en soi longtemps avant de trouver la bonne entrée. Chez Cézanne, ce qui me fascine, c'est le travail de construction. Les risques que l'on prend sont souvent mentaux : pendant le moment de l'exécution, c'est souvent très rapide, je sais assez bien ce que je veux faire. La toile, c'est à mes yeux une sorte de scène où je positionne des éléments, je règle des éclairages. J'ai appelé cette exposition L'Atelier du paysage, je trouve que ce titre résume en quelque sorte la façon dont j'aborde et élabore la peinture : çà commence par le format que je confectionne moi-même comme étant le premier geste déterminant de la réalisation, ensuite c'est la toile que je tends et que j'apprête, tout ce travail préparatoire est important et participe déja au propos du tableau. 

C'est une réaction que je ne peux pas nier, certaines personnes trouvent que ma peinture est "sombre et triste". J'ai pour habitude de répondre à ces personnes : oui, ma peinture est sombre, c'est quelque chose que je revendique. Par contre, associer le sombre à la tristesse me paraît aller un peu vite en besogne. L'ombre n'existe pas en tant que telle, l'ombre est l'affirmation de la lumière. 

Il arrive que l'on perçoive des couleurs sombres comme si elles provenaient d'un caractère triste ou bien mélancolique. Je trouve cette appréciation terriblement simpliste :  je connais des tableaux hauts en couleur qui sont capables de susciter un effroi terrible ou bien une tristesse à pleurer. Le questionnement n'est pas là. Personnellement si j'invoque l'ombre, j'ai pour ma part, dans ma tête, des images tout à fait différentes : par exemple, je pense à ma chienne qui pendant l'autre été, poursuivait joyeusement son ombre dans la cour. 

Effectivement, dans ma peinture, l'homme n'est pas présent. Je crois savoir que Morandi pendant toute sa trajectoire, n'avait réalisé qu'un auto-portrait. Par contre Modigliani aurait réalisé seulement deux paysages ... Ce qui m'intéresse, ce que j'ai envie de traduire, c'est la trace de l'homme. Ce n'est pas plus révélant que la trace d'un glacier dans le paysage, il peut suffire d'une lumière qui n'a pas été éteinte ou bien de la fumée d'une usine qui s'échappe pour l'évoquer.

Pour la peinture, on ne vient pas de nulle part, il y a le poids de tous les héritages dont nous sommes tributaires. J'ai eu la chance de faire mes tout premiers apprentissages à l'Ecole d'Art d'Aix en compagnie de Vincent Bioulès. Il est l'un de mes tout premiers souvenirs dans cette Ecole, à cette époque nous suivions les cours rue Roux-Alphéran, derrière le musée Granet. L'enseignement qu'il nous livrait était très rigoureux, très classique - au total, c'était plutôt austère. Nous savions à peine ce qu'il peignait, il n'était pas particulièrement tendre vis à vis des étudiants qui faisaient du sous-support-surface. A l'Ecole, on beneficiait de son regard, il nous montrait des pistes. C'était quelqu'un qui n'était pas directif. Ce qu'il arrivait à nous faire passer, et c'était essentiel, c'était tout simplement qu'il aimait profondément la peinture.  

Don Jacques Ciccolini Sainte Victoire

 Don Jacques Ciccolinie, Sainte-Victoire 2013, format 12 x 19 cm (collection particulière).

J'essaye d'aller aussi souvent que possible en Italie. Mes premiers voyages-express de l'autre côté des Alpes, je les ai faits à Bologne et Ferarre, bien entendu pour voir dans quels espaces travaillaient De Chirico et Morandi. Et puis pour moi l'Italie, ce ne sont pas uniquement les paysages et les musées, c'est tout un art de vivre. 

En ce qui concerne Giorgio De Chirico, c'est évidemment la première période de sa peinture que je préfère. Ce que j'affectionne particulièrement, ce sont les tableaux où le mystère n'est pas trop évident, pas trop appuyé. Je pense en particulier à un tableau à tiroirs de 1921 qui s'appelle "Villa romaine". Au premier plan, on voit des immeubles et des terrasses. Derrière, on aperçoit un rocher dont l'apparition m'a poursuivi assez longtemps. Parmi les nuages de ce tableau, on distingue aussi un personnage étrange.

Avant de réaliser tel ou tel tableau, son sujet m'habite longtemps. Dans le réel qui m'entoure, j'ai mes lieux d'élection, les endroits que je choisis ce sont des espaces où je pense pouvoir mettre ce que je veux raconter. Par exemple, le rocher de l'ermite Saint Eucher, c'est un endroit autour duquel  j'ai beaucoup tourné avant de le faire apparaître. En peinture il ne faut surtout pas priver le lieu de sa capacité d'enchantement. Quand j'étais plus jeune, je voulais faire uniquement ce que je voyais. Maintenant, le travail s'enrichit de toutes sortes d'expériences, les entrées et les citations sont multiples, cela devient une somme. C'est une richesse mais c'est aussi une grande difficulté. Ce travail est vraiment complexe, il y a tellement de choses qui interviennent.

Don Jacques Ciccolini,
Don Jacques Ciccolini, "L'Atelier du paysage", 2008, huile sur toile, 128 cm x 81 cm.

Il faut évidemment éviter ce qui serait trop parlant, il faut aussi que les choses nous échappent ... Je ne fais jamais des séries de tableaux, ce que j'entreprends ce sont plutôt des épisodes qui se succèdent. Je tente de faire surgir des paysages qui habitent très loin dans le souvenir et qui ont en même temps la force du présent. C'est un peu une activité nocturne, cela peut ressembler à un rêve. C'est au-delà de l'accident, il s'est passé quelque chose alors que je croyais être dans la maîtrise, quelque chose m'a échappé et je n'en connais pas vraiment les clefs. Le tableau était quand même prémédité, il s'agit de l'endroit où l'on a envie d'aller. On veut s'en rapprocher et puis après, faire un autre tableau. Les choses apparaissent / disparaissent, ce n'est pas tout à fait la mort, pas tout à fait la vie. C'est une alchimie extrêmement étrange, ce qui se passe aujourd'hui ne se passera pas demain. La peinture te fait faire des choix, ces choix je ne les invente pas.

Dans l'histoire de la peinture, les tableaux que j'appelle "tableaux de passages" m'intéressent énormément. On y trouve concentrées et réunies toutes sortes de temporalités. A tel point qu'au terme de toutes sortes d'énigmes et de mystères, j'aurais envie de dire que "le silence finit par parler". Je pense beaucoup à un tableau de Joachim Patinir qui est au Prado de Madrid . Il représente Charon qui traverse le Styx, c'est par excellence le passage d'un monde vers un autre. Ce n'est pas une peinture religieuse, c'est un formidable tableau sur le temps terrestre. Le passeur transporte un passager, il va depuis le Paradis jusque vers l'Enfer".

Don Jacques Ciccolini, propos recueillis par Alain Paire, décembre 2010.

Exposition Don Jacques Ciccolini / Peintures 30 rue du Puits Neuf, Aix-en-Provence, jusqu'au samedi 30 novembre 2013, tél 04.42.96.23.67. Ouvert du mardi au samedi de 14 h 30 à 18 h.

Exposition Le pont de Pertuis, un chantier de peinture pour Don Jacques Ciccolini, 30 rue du Puits Neuf, Aix-en-Provence, jusqu'au samedi 3 novembre 2012, tél 04.42.96.23.67. Un second lieu d'exposition, chez Marina Rey, 38 rue du Puits Neuf, Aix en Provence, ouvert en après-midi du mardi au samedi.

Exposition Don Jacques Ciccolini, "L'atelier du paysage", du jeudi 10 mars au samedi 30 avril 2011, Catalogue de l'exposition, format 21 x 26 cm, une vingtaine de reproductions, préface de Michel Fraisset et A. Paire, entretien avec Don Jacques Ciccolini, texte de Pierre Paliard, DVD de François Lejault. Graphisme et maquette de Virginie Scuitto.

Don Jacques Ciccolini, photographie de Martine Viala.
Don Jacques Ciccolini, photographie de Martine Vial-Ciccolini..

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