"Nature morte au citron, oursin et vase" de Monticelli (collection particulière).

Adolphe Monticelli est injustement méconnu. Il quitta le monde des vivants à  l'âge de 62 ans, le 29 juin 1886. Deux lourdes attaques d'hémiplégie, un peu trop d'hardiesse, de solitude et d'absinthe achevaient un peintre qui racontait avoir passé de nombreuses journées "en compagnie du Titien". Hors normes, certaines fois incroyablement inventifs - Soutine, Pollock, De Kooning, Eugène Leroy et quelques autres sont évoqués à propos de sa gestuelle et de ses flots de couleur - ses tableaux qu'on rencontre trop rarement peuvent apparaître sublimes, ou bien terriblement moyens. L'entourage de Napoléon III, les  amateurs anglais et quelques notables marseillais les appréciaient : il lui arriva pourtant de perdre le fil de son inspiration lorsqu'il  multiplia des "Scènes de Parc" qui se souvenaient d'Antoine Watteau.

Il n'empêche, ce peintre fut un inoubliable magicien. Quand on apercevait pendant l'exposition de l'automne 2008 au rez de chaussée de la Charité certains de ses paysages situables entre Courbet et Cézanne - d'ordinaire accroché au musée de Lyon, son "Pont sur l'Huveaune" vient d'être restauré - quand on découvre les rêves intenses de la "Femme au Puits" du musée d'Amsterdam -  les  zébrures et les emportements de la robe du "Portrait de Madame Pascal" - un achat du Musée Longchamp de Marseille effectué en 1991 - ou bien encore l'hallucinante et fantômatique "Roche percée" (1) qui retournera bientôt dans un coffre-fort, on mesure à quel point les intuitions et les audaces de cet outsider surclassent les automatismes de son époque.

Verlaine, Proust et Walter Benjamin...

Amoindrie par un environnement étriqué qui multiplia de grossières copies de faussaires, ensommeillée dans Marseille où l'artiste se retira et cessa d'exposer pendant les seize dernières années de sa trajectoire, la peinture de Monticelli n'est pas encore perçue à sa juste place : les collectionneurs fortunés ne s'en plaignent pas, quelques-uns de ses chefs d'oeuvre sont actuellement négociés pour des sommes voisinant 60.000 euros. Les meilleurs esprits, des inconditionnels le situaient pourtant très haut dans leur panthéon. Ses compatriotes Saint-Pol Roux et André Suarès l'affectionnaient énormément, Paul Verlaine qui avait acheté l'une de ses huiles sur bois écrivait qu'il aurait aimé le rencontrer "pour lui demander de me prêter ses yeux et me raconter ses rêves".

 

Entre autres raisons à cause de Monticelli et des Cahiers du Sud, Walter Benjamin vint en 1928 (1) effectuer une sorte de pélerinage dans le Midi. Il voulait découvrir la contrée native du peintre : "Rastelli" , le narrateur de l'une de ses courtes proses invoque sa mémoire et titube entre rue de la République et Passage de Lorette tout en consommant du haschich. Robert de Montesquiou prononça à son sujet une longue conférence, Marcel Proust prétendait en 1908 que les deux peintres dont il était "le plus amoureux" s'appelaient Le Greco et Monticelli. Des historiens d'art de première force, Lionello Venturi , Germain Bazin et Charles Sterling commentèrent avec pertinence son irruption au coeur de la peinture française : ils pointèrent parmi ses fureurs et son mystère un "chaînon nécessaire entre Delacroix et Van Gogh".

"Le Midi en plein jaune, en plein orangé, en plein soufre"

Vincent Van Gogh fut son plus ardent défenseur. Theo lui avait révélé en juillet 1886  plusieurs tableaux immédiatement achetés pour leur collection personnelle, des bouquets de fleurs et des natures mortes aux couleurs vives et empâtées qui inspirèrent son chromatisme et l'émancipèrent par rapport à l'impressionnisme parisien. L'une des raisons majeures qui le poussa à quitter la capitale, ce fut précisément l'exemple de Monticelli qu'il aurait aimé réincarner. Dans maints fragments de sa correspondance, il invoque les paysages et les marines de ce "peintre qui a fait le Midi en plein jaune, en plein orangé, en plein soufre". Il écrivait vouloir fonder depuis son atelier d'Arles une manière d'utopie qui aurait "prouvé aux bonnes personnes que Monticelli n'est pas mort avachi sur les tables des cafés de la Canebière".  L'une des causes récurrentes de ses débats orageux et de son incompréhension de Gauguin tenait au fait que le peintre des Tropiques n'aimait "pas les hasards de la pâte comme chez Monticelli". "Moi, écrivait Gauguin à Emile Bernard , je déteste le tripotage de la facture"...

 

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Adolphe Monticelli, La roche percée, collection particulière.

Découvrir à la Vieille Charité 35 tableaux de Monticelli, revoir l'émouvante "Etude de babouches" de son prédécesseur Delacroix, ce sont des plaisirs qui ne se boudent pas. En revanche, quand on ne parvient pas à réunir tous les éléments du dossier, adosser ses tableaux à 18 travaux de Van Gogh qui ne sont pas tous de première force, cela devient une erreur de casting.  Si l'on excepte l'Autoportrait et les Roulottes du Musée d'Orsay ainsi que les "Champs de moissonneurs" du Musée Rodin - des pièces archiconnues - les toiles de Van Gogh réunies à Marseille ne sont pas toujours magistrales.

 

Difficilement empruntables, des toiles indispensables qui illustreraient plus aigûment sa confrontation et sa filiation avec Monticelli - "La Vigne rouge" avec ses contrastes de pourpre et de jaune, ou bien "un mûrier tout jeune sur le terrain pierreux se détachant sur le bleu du ciel" - ne sont malheureusement pas rassemblées à la Vieille Charité. Certains bouquets de Van Gogh réunis dans l'hospice de Puget ne sont pas forcément faramineux, sa "Tête de jeune fille ébouriffée" jaune et bleue, prêtée par le Musée des Beaux-Arts de  La Chaux de Fonds, peut faire figure de désastreuse ratade. Le visiteur faiblement averti qui vient à cause du battage médiatique mené autour de Vincent et qui n'apprécie pas totalement Monticelli pourra se déclarer frustré...


En lieu et place de ce dossier moyennement convaincant, on préférerait voir se déployer, y compris pour certaines "Scènes de Parc" et d'Opéra qui peuvent être éblouissantes, une centaine de tableaux de Monticelli, mieux étalonnés que lors de la  dernière rétrospective du peintre  qui date d'octobre 1986 : la facture des frais d'assurance et de gardiennage eut été moins lourde. On contemplerait sa "Calanque de Maldormé", la sauvagerie de ses "Combats de coq", les violentes mélancolies de son "Don Quichotte à l'assaut des moulins" qu'on aperçoit dans un somptueux ouvrage de Mario Garibaldi qui n'est plus disponible et qui fut édité en 1991 chez Skira. Pour un indispensable retour d'émerveillement, il faut se procurer le superbe volume composé par André Dimanche et rédigé par Georges Raillard, un grand format avec 200 reproductions en couleur.

Alain Paire

Exposition Van Gogh / Monticelli, jusqu'au 11 janvier 2009, Centre de la Vieille Charité, 2 rue de la Charité, Marseille, ouvert du mardi au dimanche de 10 h à 19h. Dans le catalogue de la Rmn, on trouve des textes de Mario Garibaldi, Luc Georget et Marie-Paule Vial ainsi que l'intégralité des tableaux de Van Gogh qui sont considérés comme proches du travail de Monticelli.

Une version plus brève de cet article est parue chez Rue 89 Marseille (9.798 visiteurs) ainsi que dans une tribune libre de Marseille-Hebdo.

(1) En 1953, lors de la grande exposition parisienne Monticelli et le Baroque provençal, l'expert d'art Charles Garibaldi décrit "La roche percée": "Assis dans une barque tirée au sec, à l'ombre d'une voûte rocheuse, Monticelli travaille. Sous ses yeux le ciel et la mer confondus flamboient".

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Portrait de Madame Pascal, collection du musée Longchamp, Marseille.

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