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Le mois d'août, 2015, huile sur toile, 146 x 114 cm

L’exposition d’œuvres de Vincent Bioulès – presque toutes de l’année en cours – qui vient de s’ouvrir à Paris, rue des Beaux-Arts, dans la galerie Marie-Hélène de La Forest Divonne, présente un panorama complet de l’approche du paysage sans figure par cet artiste. Cet ensemble en impose tout de suite par une autorité et une apparente tranquillité. On y retrouve des motifs qu’il a déjà souvent peints, comme le pic Saint-Loup et l’étang de l’Or, proches de Montpellier, ou, en Provence, la Sainte-Victoire (appelée ici La montagne magique) et le château de Vauvenargues, où vécut un temps et fut enterré Picasso, mais aussi des sites nouveaux comme, au sud de la Sicile, Donnafugata (dont le nom évoque aussitôt Le Guépard), avec son extraordinaire palais de conte de fées, qui lui aussi n’apparaît qu’au loin, à peine reconnaissable. Ce qui amène à penser que, dans cette exposition, le choix a été fait d’accorder une nette prééminence aux représentations d’une nature presque sauvage, où, de même qu’on n’y voit donc nulle figure, tout ce qui signifie la présence de l’homme ne tient pas beaucoup de place : ici, une cabane au bord de l’eau ; là, très petites, une voile ou une barque ; et là-bas, ce château et ce palais réduits à peu de chose. On peut comprendre ainsi que le peintre veut rendre directement quelque chose de l’infinité et de l’exubérance de la nature, qui le fascinent, sans s’arrêter à des détails, parmi lesquels l’homme et ses constructions, ses productions. Il y a en effet – et en particulier dans les tableaux de grand format – une invite à partager une rêverie que l’on dirait volontiers « cosmique » si l’expression n’était quelque peu emphatique, – à partager des rêveries de la terre et de l’eau que Bachelard aurait aimées, et à s’en enchanter. Tel est tout au moins l’effet premier, qui retient devant chaque œuvre.

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L'après-midi à Donnafugata II, 2015, huile sur toile, 97 x 130 cm

Pourtant, presque curieusement, ces rêveries ne se traduisent par aucun lyrisme facile, aucun emportement, aucun « abandon » : on s’en avise vite, l’exécution est très minutieuse, comme fréquente est la recherche d’harmonies singulières et risquées, ainsi dans le grand tableau intitulé (ironiquement ?) Le soir on comprend tout, ou, plus encore, dans Le port de Carnon, où la mer apparaît bleu nuit, presque noire, sous un ciel bleu clair étale, sans que rien de cet accord improbable, qui ne semblerait recevable que dans une œuvre « abstraite » (je pense ici à Rothko), ne surprenne ni ne vienne supprimer le sentiment d’être en présence d’un « vrai » paysage, étonnante réussite qui réconcilie, avec simplicité, la tradition de la peinture sur nature avec précisément l’art abstrait. Au vrai, plutôt que de parler de réconciliation, peut-être faudrait-il dire qu’avec un peintre comme Vincent Bioulès on comprend qu’il n’y a ni différend ni différence essentiels entre figuration et abstraction : qu’une perception vécue avec intensité conduit naturellement à une expression abstraite, autre que simplement descriptive, mais doit toujours rester attachée de quelque façon à la figure du monde pour ne pas se perdre dans ce qui, à la fin, n’est plus qu’un jeu de formes et de couleurs. Matisse lui-même en avait fait l’expérience, une fois, en 1914, dans la célèbre Porte-fenêtre à Collioure (1).

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Le mois de janvier, 2015, huile sur toile, 146 x 114 cm

Facile transition pour parler d’un groupe de quatre tableaux au cœur de l’exposition : quatre vues frontales sur un jardin planté d’arbres, portant chacune le nom d’un mois : deux d’hiver (novembre et janvier), à travers une porte-fenêtre fermée ; une de printemps (mai) et une d’été (août), à travers une simple fenêtre ouverte équipée d’une moustiquaire, le peintre renouant ainsi avec la tradition des « séries » créée et illustrée par Monet. De ce maître, ces tableaux évoquent aussi, malgré l’absence de toute figure, La capeline rouge ; portrait de madame Monet, une œuvre conservée à Cleveland (2). Tant et si bien que l’on pourrait regarder et comprendre le groupe comme, tout à la fois, un hommage, un prolongement et une sorte de réponse critique à ce que les Impressionnistes ont cherché, Monet surtout. Il ne s’agit nullement de rivaliser avec lui sur le terrain du rendu de la lumière, mais de faire sentir, par le seul moyen de la couleur, en partant d’une même composition frontale que le châssis et les meneaux de la fenêtre ou de la moustiquaire structurent fermement, l’opposition entre un intérieur clos et l’extérieur ouvert, entre un dedans et le dehors, sans rompre l’unité de l’œuvre, ce qui est une sorte de gageure. De rendre physiquement sensible cette opposition, en suggérant tantôt l’appel de l’extérieur, lequel entre déjà dans la maison par les reflets sur les vitres ouvertes ou par le jaune éclatant d’un feuillage, tantôt le repli de tout l’être vers l’intérieur, comme on le voit dans Le mois de janvier, où les rideaux légèrement tirés et la gamme chromatique réduite, dominée par des rouge grenat, suscitent des idées de retrait, de plaid et de feu tranquille.

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Le port de Carnon, 2015, technique mixte sur papier, 50 x 64 cm

Toutes exécutées depuis un même point de vue, les quatre vues de Donnafugata, avec au premier plan des meules roulées dans un champ et, tout au fond, le château, constituent elles aussi une véritable série, le paysage étant observé à différentes heures du jour et de la nuit, et par différents temps : deux fois sous le soleil, une fois lors d’un orage (avec un éclair zébrant le ciel), une autre fois dans la lumière froide d’un clair de lune (3). Mais là encore, le souci proprement descriptif est débordé par une recherche qui vise à exprimer exactement quelque chose qui ne se limite pas à une impression fugitive et suscite un dialogue libre entre les formes, celles par exemple des meules et des feuillages des grands oliviers, ou le jeu entre des couleurs presque irréelles, ainsi du violet sombre uni du ciel d’orage avec le jaune clair complémentaire du champ de blé moissonné. L’œuvre en tant que telle, pour tributaire (et admirative) qu’elle soit du motif, ne laisse pas de se rappeler comme création, non pas pure création, mais création. On peut aisément constater cette recherche dans les deux tableaux ensoleillés, le premier restant assez fidèle au motif, le second simplifiant les formes non sans rudesse, en leur ajoutant celles de deux gros nuages opportunément survenus, pour en faire une composition qui, on le sent, conduirait volontiers tout droit à l’abstraction ; il en va de même pour L’étang de l’Or avec ses ciels superposés violet, orange et bleu, sur une eau blanche, comme dans certaines représentations, jadis, des cercles célestes. Aussi bien y a-t-il un enseignement dans ces œuvres de Vincent Bioulès, une invite à pénétrer la richesse d’un motif aimé, en laissant notre regard le « travailler » et le rêver librement, en reconnaître les ressources, ce qui n’est pas inutile en un temps où l’essor infini de la photographie finit par fossiliser le spectacle du monde.

Alain Madeleine-Perdrillat, septembre 2015

Exposition Vincent Bioulès, du 24 septembre au 21 novembre 2015, galerie Marie-Hélène de La Forest Divonne - 12, rue des Beaux-Arts, 75006 Paris Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

L’exposition n’est pas accompagnée d’un catalogue.

(1)  Henri Matisse, Porte-fenêtre à Collioure, 1914, huile sur toile, 116,5 x 89 cm, Centre Pompidou, musée national d’Art moderne, Paris.

(2)  Claude Monet, La capeline rouge ; portrait de madame Monet, 1873, huile sur toile, 99 x 79,8 cm – The Cleveland Museum of Art, Cleveland (Ohio).

(3)  On peut regretter que les quatre œuvres soient dispersées dans l’exposition.

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