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Hans Berger : Paysage, La route blanche, 1909 (Huile sur toile, 46 x60,5 cm) - Collection particulière

Il faut tout d'abord évoquer l'histoire de la Fondation Jean Planque, rappeler les grandes étapes de l'implantation de sa collection à Aix-en-Provence. Ce magnifique collectionneur est décédé en août 1998, il avait 88 ans. En compagnie de son épouse Maryam Ansari qui était par ailleurs la nièce de Jean Planque, Florian Rodari fut pendant une quinzaine d'années l'un de ses proches amis : Rodari était de ceux qui l'avaient ardemment poussé à créer cette Fondation, Planque souhaitait qu'il en soit le responsable. Quelques saisons après la disparition de Jean Planque et pendant dix années, Florian Rodari fut à partir de cette collection le commissaire d'expositions qui se sont déroulées dans plusieurs grandes villes d'Europe, à Lausanne, Barcelone, Marseille, Paris, Bruxelles et Wuppertal : il eut à coeur d'éditer des catalogues et de faire découvrir  dans les meilleures conditions la plupart des chefs d'oeuvre que Planque avait su rassembler.

Pour ce qui concerne la relation privilégiée qui fut nouée avec Aix-en-Provence, tout commença à la faveur de l'exposition Cézanne-Picasso de l'été 2009 qui présentait au musée Granet des toiles de la collection Planque. Florian Rodari avait établi des liens d'estime et d'amitié avec Bruno Ely qui adopta immédiatement son projet lorsqu'il lui fut rapporté que la Fondation Jean Planque était en quête d'un lieu et d'une institution capables d'accueillir durablement les tableaux de sa collection. Puisqu'en Suisse et dans plusieurs pays d'Europe, aucune candidature ne s'était véritablement dessinée, il était devenu évident qu'un des meilleurs lieux pour établir la collection, c'était Aix-en-Provence : Cézanne est l'une des grandes passions de Jean Planque qui avait autrefois vécu pendant plusieurs saisons à Saint-Ser, tout près de Puyloubier.

La décision d'un dépôt de la collection Jean Planque fut validée par la Communauté du pays d'Aix, ainsi que par le Conseil d'administration de la Fondation en 2010. Pendant l'été 2011, le musée Granet accueillait l'exposition Collection Planque / L'exemple de Cézanne qui fut un vrai succés (plus de 100.000 visiteurs). Après quoi, la CPA décidait d'agrandir la surface d'exposition du musée Granet, d'importants travaux de rénovation transformèrent la Chapelle des Pénitents Blancs. En mai 2013, Madame Maryse Joissains, maire d'Aix-en-Provence inaugurait ce nouvel espace qui accueille six jours par semaine de nouveaux visiteurs : à partir du musée Granet, un itinéraire fléché qui n'est pas encore parfaitement balisé permet de rejoindre les 750 mètres carrés de surface d'exposition de la Chapelle.

Une partie de cet entretien avec Florian Rodari est publiée sur ce lien, le dimanche 5 avril 2015 dans le quotidien La Provence, avec une photographie de Serge Mercier.

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1. Je voudrais que vous évoquiez l'espace et la lumière de la Chapelle des Pénitents Blancs. Sa vocation première n'était certes pas d'abriter des œuvres relevant de l'art contemporain. Vous avez rencontré toutes sortes de difficultés : il y a la nef de la chapelle avec son abside et son flanc droit, et puis les deux étages de la tribune. Quels sont vos partis pris et vos bonheurs en tant que maître d'oeuvre de cette exposition permanente ?

Malgré les contraintes du lieu, étroitesse et hauteur de la nef, notamment, compartimentation des espaces, fonction d’origine du lieu – dont il fallait tenir compte aussi, cela me paraît important – la satisfaction est grande d’avoir pu travailler en cheville avec une équipe de restaurateurs et d’architectes efficaces et sensibles. Certes, le fait d’avoir présenté auparavant une dizaine de fois déjà cette collection dans des lieux complètement différents a été d’une grande aide. Mais en fait, c’est « l’œil de Jean Planque » qui commande tout, c’est cette magnifique cohérence qu’il a su lire entre des œuvres aussi variées que celle de Picasso, de Dubuffet, de Bissière ou de Klee qui guide celui qui a la charge de distribuer harmonieusement ces œuvres. Cette logique sensible du collectionneur permet un accrochage que je définirais « d’affinité ». Mais l’espace même de la chapelle, la structure de sa voûte, la matière vibrante de la pierre de Rognes qui réfléchit la lumière et la transforme au gré des heures, m’ont également inspiré, en me dictant des rythmes, des pauses, des échos entre les des artistes si variés. Et c’est chaque fois un immense bonheur de pénétrer dans ce lieu favorable à la lecture de la peinture et à la méditation. Les visiteurs semblent également ressentir cela. Les compliments du livre d’or en témoignent !

2. Il faut revenir en amont, penser aux grandes décisions ainsi qu'à la farouche modestie qui habitaient Jean Planque : votre ami n'avait vraisemblablement pas pu imaginer que sa collection pourrait trouver refuge dans un lieu proche de la Sainte-Victoire. En choisissant Aix-en-Provence comme lieu de présentation de la collection, vous avez pourtant la conviction tout à fait légitime d'être un fidèle interprète des choix profonds de Jean Planque. L'an dernier, avec le support d'une maison d'éditions basée à Genève dont vous êtes l'un des principaux responsables, La Dogana, vous avez publié un petit ouvrage collectif Jean Planque en Provence, un rêve exaucé. Voulez-vous nous dire pourquoi vous aviez choisi ce titre ?

Un certain nombre de circonstances cumulées dans un laps de temps très bref nous ont en fait amenés jusqu’à Aix-en-Provence. Le point de départ est l’exposition du musée Granet, Picasso-Cézanne, en 2009, à l’occasion de laquelle j’avais souhaité préciser les liens entretenus par le collectionneur et les deux peintres réunis. Je rappelais que Jean Planque a rencontré, le 5 juillet 1960, Pablo Picasso pour la première fois de sa vie. Or il a sous son bras une toile de Cézanne, un Portrait de Madame Cézanne que Picasso depuis longtemps souhaitait acquérir. Mais comme cette dernière avait été brutalement restaurée, L’Espagnol n’en veut pas, comme Planque l’avait d’ailleurs prédit. Pendant trois heures ce dernier entretiendra Picasso de Cézanne, de son travail, de ce qu’il aime. Quoique réservé Planque est éloquent quand il s’agit de parler de ce qu’il aime. Picasso est séduit. Une amitié est née qui, quelques années plus tard, servira grandement la galerie Beyeler. Planque retournera voir l’artiste au château de Vauvenargues que Picasso avait acquis en 1959. Quarante ans plus tard, Catherine Hutin, la fille de Jacqueline, propriétaire des lieux, rêva un moment d’y accueillir les tableaux de la collection de cet homme qu’elle aimait beaucoup. La chose était techniquement impossible mais l’idée même que les tableaux du si modeste Planque puissent être exposés dans le lieu même où reposait son idole était une sorte d’appel. Il fut aussitôt suivi de l’idée de s’approcher du Musée Granet, idée qui, grâce à l’ouverture d’esprit de son directeur Bruno Ely, se concrétisa rapidement. En fouillant plus tard dans les archives, nous retrouvâmes de vraies déclarations d’amour de Jean Planque à la ville d’Aix et à son musée. Ces lettres remontent à l’époque où le peintre-amateur s’était installé dans la ferme de Saint-Ser afin de refaire dans sa lumière « Cézanne sur nature ». L’ensemble de ces éléments convergents achevèrent de me convaincre que c’était là que Planque serait pleinement heureux !

3. Une Fondation comme la vôtre se doit d'être mobile et inventive. Vous n'habitez pas Aix-en-Provence, mais vous y faîtes fréquemment des séjours, il vous arrive de prêter certaines des œuvres de la collection à la faveur de telle ou telle grande exposition.

Nous modifions régulièrement l’accrochage d’une part parce qu’une grande partie des œuvres de la collection est sur papier et de ce fait extrêmement fragile, à l’exemple des aquarelles de Cézanne ou des pastels de Redon ou de Degas. Nous nous efforçons par ailleurs de varier l’accrochage avec des œuvres de peintres moins connus du public. Au cours de ces années nous avons reçu plusieurs dons de proches amis qui ont connu Jean Planque. Enfin nous sollicitons des artistes vivants dont nous pensons que le collectionneur aurait aimé qu’ils rejoignent l’ensemble réuni par ses soins. Sous cet aspect nous espérons pouvoir bientôt montrer dans les espaces de la Chapelle des artistes qui nous ont offert des œuvres, à l’instar des sculpteurs Kosta Alex et Sorel Etrog, et des peintres, comme Alexandre Hollan ou Claude Garache.

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Claude Garache Avocette rouge, Eau-forte originale, 1989, Format papier 50 × 65 cm Cuivre 30 × 40 cm. Tirage limité à 35 exemplaires numérotés et signés, sur papier Velin d’Arches : eau-forte disponible sur le site des éditions Le Bruit du Temps.

4. En 2011, pendant l'exposition de l'été du musée Granet, vous aviez mis l'accent sur l'oeuvre d'un peintre qui fut très "cézannien", mais dont la réputation n'a pas vraiment franchi les frontières suisses, René Auberjonois (1872-1957). Deux ans après l'inauguration de la Chapelle, pendant ce printemps de 2015, vous présentez dans le second étage de la mezzanine l'œuvre et la carrière d'un proche ami de Jean Planque, le peintre Hans Berger (1882-1977). Le consul de Marseille et l'ambassadeur de la Suisse à Paris seront présents lors de l'inauguration, la Fondation Pro Helvetia vous apporte son soutien.

Nous sommes très honorés de l’accueil réservé par nos représentants officiels en France. Cette attention témoigne en faveur de cet échange entre les deux pays que Jean Planque n’a cessé d’opérer de son vivant et que j’appelle également de mes vœux. L’écrivain Charles Ferdinand Ramuz, très proche du peintre René Auberjonois, écrivait dans son remarquable Exemple de Cézanne, paru en 1906, qu’il ne sentait pas dépaysé en arrivant de son canton de Vaud en Provence, mais bien au contraire qu’il avait l’impression de s’y trouver comme « repaysé ». Le Rhône lie nos deux régions. Et à son tour, Hans Berger, qui fait aujourd’hui l’objet d’un hommage à la Chapelle des Pénitents – Granet XXe, est venu s’établir plusieurs étés en Provence dont il aimait la force inspiratrice. Notre Fondation est fière d’être de la sorte une « vitrine de la Suisse » en France, et elle est reconnaissante à Aix-en-Provence d’avoir permis de lui en donner l’occasion.

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Hans Berger, Le Baigneur, 1955 (Huile sur toile, 221 x 147 cm), collection particulière.

5. Hans Berger était de vingt-huit ans plus âgé que Jean Planque : vous écrivez dans la préface du catalogue que c'était un peu son grand frère, ou bien son père adoptif. Hans Berger vivait retiré dans sa villa-atelier, il était très peu mondain. De son côté, le chasseur de tableaux Jean Planque fréquentait souvent des personnalités extrêmement fortes et remarquablement inventives comme celles de Picasso ou bien de Dubuffet.

La relation d'amitié et de confiance qu'entretenaient ces deux artistes permet de mieux comprendre  le parcours de Jean Planque. Dans leur correspondance que vous avez publiée, un passage a retenu mon attention : Planque se définit comme quelqu'un de "double, voire triple". Comment comprenez-vous cette auto-définition d'un collectionneur qui avait rêvé de devenir peintre et qui fut souvent obligé d'y renoncer ? Plus que l'oeil du collectionneur qui implique des choix de grande radicalité, votre dossier Hans Berger n'est-il pas l'un des meilleurs témoignages qui puisse être donné à propos du coeur et de l'affectivité de Jean Planque ?

Hans Berger correspond au type de l’artiste que Jean Planque vénère : à la fois humble et élégant, travailleur et méditatif, mais surtout entièrement voué à son œuvre. Ajouté à cela, une vision puissante qui n’hésite pas à se coltiner la matière pour en tirer des images qui tiennent debout, qui résistent au temps. Jean Planque est comblé : « Ah, cher Hans Berger, que tout cela est beau et bon, et franc, et viril, et direct, et vrai et tout, et sain, et combien on est bien à regarder tout cela. Autodidacte, Berger s’est mis à peindre assez tardivement, après avoir obtenu à Genève un diplôme d’architecture. En 1907 il décide de se consacrer entièrement à la peinture. Un premier séjour en Bretagne lui permet de se familiariser avec l’école de Pont-Aven, puis il découvre la Provence subissant le choc de ses couleurs. En 1911, une première exposition à Genève soulève de vives critiques. Sa peinture sera cependant soutenue par plusieurs grands collectionneurs de Suisse allemande. En 1924, il s’installe, dans un village de la campagne genevoise qu’il ne quittera guère jusqu’à sa mort en 1977.

Si Planque se sent « double, voire triple », comme il le dit, c’est parce qu’au moment où il rencontre ce peintre âgé de 75 ans, il prend cruellement conscience que pour être pleinement artiste, il faut exclure, il faut ne penser qu’à son œuvre, s’aveugler complètement. Or c’est ce que lui-même n’a jamais su oser faire. Lucide, il en souffrait profondément. En revanche, si pour créer son propre monde, il faut être « unique », oublier tout le reste autour de soi, lui seul était en mesure de résoudre ces fascinantes équations que forment dans sa collection les pôles Picasso-Dubuffet, Bissière-Toledo, Auberjonois-Klee. Selon lui, le feu qui passe dans un dessin de Renoir, couve avec la même intensité chez Rouault, chez Bonnard, ou dans une aquarelle de Berger. Planque enviait les artistes qu’il côtoyait, il aurait à tout prix voulu leur arracher leur secret. Il leur posait les questions justes et avait face à eux des étonnements rares. C’est pourquoi l’on peut affirmer que Planque a collectionné les tableaux qu’il n’avait pas réussi à peindre.

Propos recueillis par Alain Paire, 25 mars 2015.

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Florian Rodari, inauguration de l'exposition Hans Berger, Musée Granet.

Hans Berger, exposition à la Chapelle des Pénitents blancs, Aix-en-Provence, ouvert tous les jours sauf mardi, jusqu'au 6 septembre 2015. Un catalogue, L'oeil de Planque / Hans Berger est disponible aux éditions La Dogana. 

Sur ce lien, article d'Alain Madeleine-Perdrillat : La collection Jean Planque à Aix-en-Provence, petit éloge d'un accrochage. Par ailleurs on trouvera sur ce lien un second entretien avec F. Rodari "Jean Planque hier et aujourd'hui". Sur cet autre lien, Rodari, la Revue de Belles-Lettres, les éditions La Dogana, la Fondation Jean Planque.


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