Encor_Valentin

Valentin de Boulogne,Le Concert au bas-relief, vers 1620-1625, huile sur toile, 173 x 214 cm, Paris, musée du Louvre.

Du 13 février au 15 avril 1974 fut présentée à Paris, au Grand Palais, l’exposition Valentin et les Caravagesques français, qui avait été précédemment présentée à Rome, à la Villa Médicis, du 15 novembre 1973 au 20 janvier 1974. Les commissaires en étaient Jean-Pierre Cuzin et Arnauld Brejon de Lavergnée, pensionnaires de la Villa. Même si elle connut une fréquentation réduite (environ 32 000 visiteurs), très inférieure à celle des grandes "rétrospectives" d’aujourd’hui, l’exposition connut un vrai succès d’estime et son catalogue, préfacé par Jacques Thuillier, demeure un ouvrage fondamental sur le sujet. Pour ma part, je me souviens bien de l’élégance de l’accrochage, d’où procédait une atmosphère de mystère et de poésie, soulignée par une discrète musique de luth, – une atmosphère au fond assez étrangère, sinon à la violence, du moins à la tension souvent exacerbée des tableaux de Caravage. C’était aussi la révélation non pas d’un épigone ou d’un suiveur besogneux, mais d’un grand peintre, Valentin de Boulogne, dont les œuvres n’étaient alors guère mises en valeur dans les musées.

Aujourd’hui, quarante ans plus tard donc, c’est le même cheminement qui conduit à Paris, au Petit Palais, l’exposition Les Bas-fonds du baroque. La Rome du vice et de la misère d’abord présentée à la Villa Médicis (du 7 octobre 2014 au 18 janvier 2015). Mais cette fois il ne s’agit plus de révéler au public un groupe de peintres – et notamment l’un d’eux – qui, depuis lors, ont été remis à l’honneur et sérieusement étudiés : le propos est d’évoquer le milieu très particulier où ils semblent s’être complus. Aussi l’approche est-elle, d’une part, plus historique et sociologique, dans la mesure où il s’agit de montrer et de faire comprendre ce qui s’apparente à un phénomène de groupe ; d’autre part, plus large parce qu’internationale, avec des œuvres de peintres hollandais (Honthorst, Van Laer, Baburen) et flamands (Rombouts, Miel), à côté de celles d’artistes français (Vouet, Tournier, Valentin… ) et italiens (Manfredi, Caroselli), et de l’Espagnol Ribera.

On voit bien les différents périls qui menacent une telle exposition où, d’une certaine façon, le caractère documentaire des œuvres importe autant, sinon davantage, que leurs qualités esthétiques ou poétiques, avec ceci par surcroît que le thème des "bas-fonds" et de la débauche est en lui-même très suggestif, presque racoleur, et préfigure ici le poncif, promis à un grand avenir, de l’Artiste éternel marginal porté sur les femmes faciles, le jeu et la bouteille. Certaines rêveries plus ou moins romanesques peuvent alors s’interposer entre le spectateur et les tableaux, plutôt positivement aujourd’hui comme négativement jadis (on sait que si Stendhal n’a rien compris à Caravage, c’est aussi que cet homme, écrivait-il, "fut un assassin"). En outre, la tentation est grande de faire une lecture "au premier niveau" des scènes représentées, comme si les œuvres étaient de véritables reportages dans les bas quartiers de Rome, sans voir qu’elles constituèrent vite un répertoire qui répondait assurément au désir d’une certaine clientèle, et, par suite, à des contraintes platement commerciales. Il faut d’ailleurs noter que beaucoup de ces clients étaient tout à fait "distingués", grands seigneurs (comme Léopold de Médicis, les Pamphilj ou le duc de Modène) et gens d’église (comme le cardinal Del Monte, protecteur de Caravage, ou Girolamo Casanate), et s’interroger sur ce désir qu’ils eurent alors d’"encanailler" un peu leur regard, en faisant se côtoyer, dans leurs collections, des scènes de cabaret et des scènes religieuses, des représentations d’actes sacrés et de gestes obscènes, comme celui dit de "la fica".

Basf_Manfredr-1

Bartolomeo Manfredi,Bacchus et un buveur, huile sur toile, 132 x 96 cm, Rome, Galleria Nazionale di Arte Antica (Palazzo Barberini)

Toutefois, cette "mode" lancée par les œuvres de Caravage – dont on regrette qu’aucune ne soit présentée à Paris, quand le visiteur était accueilli à Rome par son Bacchus malade de la Galleria Borghese – ne dura guère plus d’une vingtaine d’années ; ensuite les choses rentrèrent dans l’ordre, si l’on peut dire. En fait, l’exposition est conçue de telle sorte qu’elle peut presque faire oublier Caravage, en ce sens qu’elle ne cherche pas à suivre un mouvement artistique, mais à suggérer ce que fut la Rome de la misère et des mauvais lieux au cours des premières décennies du xviie siècle, ou plus exactement ce qu’en retinrent les peintres. D’où une ambiguïté perceptible et gênante entre une dimension artistique et une orientation "documentaire". À cet égard, il n’est pas sûr que le titre donné à l’exposition n’aille pas un peu trop dans le sens de cette orientation, en annonçant une sorte de réalisme cru là où les œuvres retenues gardent la plupart du temps un sens allégorique, et ne sont donc pas crûment réalistes. Il est clair, par exemple, que le premier tableau présenté dans l’exposition, le Bacchus et un buveur de Manfredi, n’est aucunement la représentation d’une l’ivresse dégradante, et encore moins, bien sûr, d’une scène de cabaret, mais sans doute, comme il est dit dans la notice du catalogue, une évocation "de l’automne ou du mois d’octobre" ou simplement "une invite à jouir des plaisirs de la vie", rien donc de vicieux ni de misérable (le buveur est fort bien vêtu et chapeauté) ou de répréhensible. Et même le très hideux Buveur du Maître des jeux est donné comme une Allégorie du goût. De sorte qu’une œuvre ouvertement scabreuse, et toujours anonyme, comme Homme faisant le geste de "la fica"apparaît comme une exception.

Basf_Vouet

Simon Vouet,La Diseuse de bonne aventure, 1617, huile sur toile, 95 x 135 cm, Rome, Galleria Nazionale di Arte Antica (Palazzo Barberini)


Aussi le terme "bas-fonds", qui d’ailleurs évoque bien davantage la littérature (Eugène Sue, Ponson du Terrail, Gorki, Jack London…) que la peinture, non seulement s’applique très mal à certains des plus beaux tableaux présentés, ceux de Michael Sweerts, de Vouet et de Valentin notamment, mais en un sens les diminue, les tire à proprement parler vers le bas. Le simple fait que, dans les tavernes représentées, les tables soient souvent de simples fragments d’architecture antique (ainsi chez Régnier, Tournier et Valentin) suggère une volonté de faire réfléchir, dans l’esprit des Antiquités de Rome de Du Bellay, au passage du temps et à l’irrémédiable chute des empires. Et l’on croirait volontiers que l’intitulé même de la dernière section de l’exposition, "La taverne mélancolique : méditer les plaisirs", s’efforce de corriger cette fâcheuse impression d’une sur-interprétation misérabiliste ou inquiétante de la peinture à Rome au temps de Caravage et des Caravagesques, produite par certaines œuvres picturalement plutôt médiocres comme l’Autoportrait avec une scène de magie peint par Pieter van Laer (dit le Bamboche). La retenue constante des œuvres de Manfredi ou la tendresse de celles de Sweerts, comme la subtile poésie de celles de Valentin, n’ont au fond rien à voir avec les facéties de carabins des Bentvueghels ou les diableries de Caroselli et de Bramer, quand l’exposition tend à les rapprocher un peu trop facilement. Si l’histoire de l’art au sens strict se donne ici libre cours en mettant tout sur le même plan "documentaire", il me semble que la connaissance et l’appréciation de l’art ont peu à gagner à ce genre d’exercice, lequel détourne l’attention vers des éléments qui certes font rêver mais restent anecdotiques. Que Caravage, Sweerts, Vouet et Valentin aient fréquenté les caboulots de Rome, il est bon de le savoir mais cela n’ajoute ni ne retire rien à leurs qualités de peintres, et l’on se doutait bien qu’ils n’étaient pas de petits saints.

Bas._Le_Lorrain

Claude Gellée,dit le Lorrain,Vue de Rome avec une scène de prostitution, huile sur toile, 60,3 x 84 cm, Londres, The National Gallery

Il faut signaler encore, au cœur de l’exposition, les deux sections intitulées "Rome souillée" et "Désordres et violences", les seules où se trouvent des scènes en extérieur. On y découvre une Vue de Rome avec une scène de prostitution, sans doute un unicum dans l’œuvre de Claude Lorrain, mais là encore l’évocation du vice n’est en rien complaisante : en effet le paysage, avec au fond l’église de la Trinité-des-Monts en pleine lumière d’un jour d’été, fait oublier, aux sens propre et figuré, la scène de maquerellage – d’ailleurs assez pudique – rejetée dans l’ombre d’une colonnade antique. On ne saurait être plus explicite. Le glorieux passé de Rome, ses témoignages monumentaux éclatants comme les magnifiques églises dont la ville se couvre alors (et que rappellent avec force les grandes reproductions de gravures qui introduisent l’exposition), n’est-il pas très excessif de dire qu’ils sont "souillés" par un simple pisseur se soulageant dans l’ombre d’une ruine, ou par l’habituel et éternel cortège de mendiants, de malandrins et autres charlatans propres aux métropoles?

Alain Madeleine-Perdrillat,mars 2015.

Exposition Les Bas-fonds du baroque. La Rome du vice et de la misère, sous la direction de Francesca Cappelletti et Annick Lemoine, Petit Palais – musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, jusqu’au 24 mai 2015. Catalogue publié par Paris Musées, 40 euros. Il faut signaler qu’un certain nombre d’œuvres, reproduites et commentées dans le catalogue, ne figurent pas dans l’exposition au Petit Palais (mais étaient présentées à la Villa Médicis).

bAS_SWERTS

Michael Sweerts,Vieille femme filant, huile sur toile, 41,3 x 33 cm, Rome, Pinacoteca Capitolina

Mon Compte

Mot de passe oublié ? / Identifiant oublié ?