Logo

  • Hits: 7855
  • Imprimer


G. Goy Nature morte aux deux roses

Gérald Goy, Nature morte aux deux roses, vers 1970-1975, pastel, 54,5 x 47,5 cm, Lausanne, musée cantonal des Beaux-Arts

 C’est une œuvre bien étrange que l’on découvre en feuilletant le livre sur le peintre Gérald Goy (1921-2009) que les éditions Infolio, à Gollion, ont publié en avril dernier à l’occasion d’une exposition de l’artiste à Jouxtens et au château de Venthône (Gollion et Jouxtens sont des communes du canton de Vaud, proches de Lausanne, Venthône une commune du Valais, près de Sierre). Une œuvre que l’on aurait aimé pouvoir étudier dans quelque galerie française, mais qui ne fut guère présentée qu’en Suisse 1, son pays natal, Hormis quelques huiles sur toile, le peintre s’en est tenu à deux techniques : l’aquarelle pour des vues du lac Léman à Ouchy, et le pastel pour des natures mortes montrant surtout des objets simples, boîtes ou corbeilles, parfois des fleurs ou des fruits, et ce que l’on ne peut appeler vraiment des paysages : des vues de toits, de la porte ou de la barrière de son jardin, ou de la grille de son balcon.

Parmi les œuvres de Gérald Goy, ce sont les pastels qui retiennent le plus l’attention (les aquarelles sont plus convenues), ne serait-ce que pour sa manière singulière d’user de ce matériau sans luisance et dont on sent bien le caractère friable, pour tout à la fois unifier ses compositions, en dressant un voile continu de très petites touches, abolir toute profondeur en « doublant » et rappelant la planéité du support, et plus encore tenir le motif, quel qu’il soit, à distance, comme s’il était intangible, peut-être rêvé, peut-être imaginaire, en tous cas menacé de disparition : d’une disparition qui le ferait se résorber dans ce voile de touches d’où il semble peiner à s’extraire. Et l’on voit que la qualité très sensuelle du pastel, que les maîtres anciens – je pense à Quentin de La Tour, à Chardin, à Liotard, à Degas... 2 – ont su merveilleusement utiliser pour rendre les nuances d’un épiderme, la somptuosité d’une étoffe, l’évanescence d’une lumière, cette qualité n’est aucunement sollicitée par Gérald Goy. Aussi bien penserait-on, au premier abord, au all-over de certains peintres américains, notamment Mark Tobey3, si la dimension réduite des œuvres de Gérald Goy, et le fait qu’elles demeurent, malgré tout, figuratives, n’empêchait de chercher là une filiation avec elles. De même n’ont-elles rien à voir avec le divisionnisme de Seurat, dont le principe était la substitution du mélange optique au mélange matériel des pigments sur la palette, et donc une recherche visant à vivifier la couleur, ce qui n’a évidemment rien de commun avec le chromatisme très retenu, très réservé, presque triste, des pastels du peintre suisse. Ceci étant, on peut cependant trouver quelque parenté d’esprit entre celui-ci et le maître français, je veux dire une même gravité dans l’approche des motifs et une même et constante délicatesse d’exécution ; dans certains de ses célèbres dessins au crayon Conté, comme le magnifique Portrait de Madame Seurat4, Seurat utilise un réseau serré de points noirs d’où il fait émerger le visage de sa mère d’une manière qui n’est pas sans évoquer celle des pastels de Gérald Goy. Il est permis d’imaginer que les deux hommes se seraient compris, si d’aventure ils avaient réussi à sortir de leur réserve et de leur silence.

Seurat Portrait de Madame Seurat

Georges Seurat, Portrait de Madame Seurat, mère de l'artiste, vers 1882-1883, crayon Conté sur papier, 30,5 x 23,3 cm, Los Angeles, The J. Paul Getty Museum

Quant aux motifs de ces pastels, boîtes, bouteilles, corbeilles, fruits ou toits de maisons, qui paraissent timidement, comme protégés par le voile tendu par les multiples petites taches de couleur, ils rappellent évidemment ceux des natures mortes de Morandi, mais, cette fois encore, s’il y a une véritable communauté d’esprit entre les deux peintres, qui tient à la concentration de leur regard sur les choses du monde les plus banales, leurs façons de faire sont profondément différentes, ne serait-ce d’abord que par ceci : les objets de Morandi tendent toujours à se serrer les uns contre les autres, comme pour se réchauffer, quand ceux de Gérald Goy se tiennent le plus souvent éloignés, presque s’ignorent, et semblent peu propres à faire valoir leur existence. Puis la couleur est forte et vive chez le maître italien, quand elle paraît s’être irrémédiablement dispersée en mille points épars dans les pastels du peintre suisse – ce qui d’ailleurs donne un sens intérieur à ce voile qui pourrait n’être qu’un procédé.

Couverture

Couverture du livre  / oeuvre reproduite, Gérald Goy, Nature morte à la boîte noire,1989, pastel, 36,5 x 37,4 cm, collection particulière

S’il est donc difficile de trouver des ascendances claires à l’œuvre de Gérald Goy, si elle se révèle en ceci originale (et a probablement souffert de cette originalité), son mérite tient à l’attention qu’elle requiert dès lors que l’on a surpris les petits signes qu’elle fait de loin. Car si elle ne cherche pas à attirer l’attention ni même à séduire, elle engage tout de suite, quiconque l’a remarquée, à une forme de contemplation sinon de méditation (j’hésite à utiliser des mots si chargés de sens ou si facilement creux) bien davantage qu’à une réflexion sur la peinture. Pour un peu dirait-on même que l’artiste se méfie de la peinture, de cet art de la peinture qui produit volontiers tant d’images satisfaites, en oubliant de parler simplement de la difficulté, et de la nécessité aujourd’hui, de regarder à nouveau la moindre chose du monde avec attention. En cela, la grande discrétion de Gérald Goy, celle de son œuvre et celle des motifs dans ses œuvres, ce double effacement peut être compris comme l’effet et le rejet du malaise créé par une grande part de l’art contemporain, qui ne semble croire qu’à la provocation, la destruction ou la dérision.

Un mot encore : il me semble qu’il ne serait pas abusif de parler, dans la peinture de notre temps, d’une « École suisse romande » (en oubliant bien sûr ce que le mot « école » peut suggérer d’académique) avec Gérard de Palézieux, Gérald Goy, Edmond Quinche et Anne-Marie Jaccottet. Il y a entre eux une véritable entente commune du monde, qu’ils tiennent aussi d’une admiration partagée pour Cézanne et Morandi, pour l’attention que l’un et l’autre portaient à leurs motifs, loin de toute réclame – et l’on peut dire que la finesse d’exécution et la qualité de leurs propres œuvres finissent par l’emporter sur leur discrétion.

Alain Madeleine-Perdrillat, octobre 2016

Gérald Goy. Transparences, texte de Sébastien Dizerens, préface de Philippe Jaccottet, éditions Infolio (avec le soutien de l’Association Gérald Goy), 2016, 128 pages, 40 francs suisses

1 En particulier à la galerie Ditesheim, à Neuchâtel, en 1988 et en 1994, et au musée Jenisch, à Vevey, en 1998.

2 On peut noter et s’étonner que Chardin n’ait traité aucune nature morte au pastel, comme s’il y avait une sorte d’incompatibilité profonde entre ce « matériau » trop friable et le monde des choses immobiles ; pourtant, à notre époque, les pastels de Pierre Skira démontrent le contraire.

3 Je pense à une œuvre comme Sagittarius Red peinte par Tobey en 1963 et conservée au Kunstmuseum de Bâle, où Gérald Goy a très bien pu la voir.

4 Georges Seurat, Portrait de Madame Seurat, mère de l’artiste, vers 1882-1883, crayon Conté sur papier, 30,5 x 23,3 cm, Los Angeles, The J. Paul Getty Museum.

© 2015 Alain Paire. Tous droits réservés.