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RAYMOND MASON

Raymond Mason devant le groupe sculpté Stupeur, photographie de Martine Franck (2009).

 

Jusqu'au 9 novembre prochain, le musée d'Art moderne de la Ville de Paris présente une petite exposition Raymond Mason à l'occasion de l'acquisition qu'il a récemment faite de deux œuvres du sculpteur disparu en 2010 : l'une par achat, un bronze de 1957 montrant La place de l'Opéra ; l'autre par donation, un plâtre avec un essai de couleur, Le Voyage, auquel l'artiste travailla irrégulièrement pendant plus de quarante ans et travaillait encore quelque temps avant sa mort, sans parvenir jamais à l'achever. L'exposition a lieu dans une seule pièce - la même où fut montré naguère un bel ensemble de peintures de Claude Garache - et s'organise autour du groupe des deux figures du Voyage, qui fait directement penser, par son hiératisme, à la statuaire égyptienne, que Raymond Mason connaissait très bien et aimait beaucoup.

Que ces deux personnages sont assis à l'avant d'une voiture, rien ne l'indique précisément (le revers retourné en crosse de leur siège unique ressemble même à celui d'un canapé) et l'on pourrait tout à fait l'ignorer s'il n'y avait ce titre, Le Voyage, et le fait qu'ils regardent droit et loin devant eux, comme des automobilistes sur l'autoroute. On sent aussi que l'homme et la femme se connaissent bien, depuis longtemps, qu'ils s'accordent dans le silence, mais qu'une étrangeté essentielle et irréductible les sépare, qu'ils sont pris par quelque chose qui les dépasse et qu'ils semblent maintenant découvrir ou reconnaître, une conscience aigüe du temps. Du temps, simplement : non pas de l'éternité que regardent les statues égyptiennes. Il est au fond très révélateur que l'œuvre entier d'un sculpteur attaché à rendre la présence humaine en acte, comme en témoignent La Foule et toutes les scènes de rues qu'il a représentées, finisse sur un groupe inachevé montrant seulement, ce qu'il n'avait jamais fait, un homme et une femme, seuls côte à côte, immobiles, comme s'il y avait là un mystère incompréhensible. D'où une impression de gravité qui rejaillit sourdement sur les autres œuvres de l'exposition du fait de la position du groupe presque au centre de la salle, bien en face de l'entrée : l'homme et la femme accueillent et ignorent en même temps le visiteur et l'invitent ainsi, indirectement, à chercher la clef de leur secret dans les autres reliefs et dessins qui les environnent et qui, tous, convergent vers eux.

Mais les grandes différences d'échelle et de traitement de ces œuvres ne facilitent rien. Pourtant, quelque chose apparaît tout de suite, et clairement : l'intérêt porté par l'artiste à la vie urbaine, à cette entité singulière et plurielle qu'est l'homme de la rue, acteur et victime de l'histoire, grande ou petite, - et ainsi pour New York, c'est tantôt la représentation, à travers la vitre d'un café, de la St Mark's Place, East village (1972), avec des figures caricaturales, notamment un inoubliable pochard à la trogne rubiconde, tantôt l'évocation des attentats du 11 septembre 2001, dans Stupeur, avec des passants qui lèvent la tête et regardent, sans comprendre, vers le sommet embrasé du World Trade Center, mêlés à d'autres qui n'ont encore rien vu. Dans les deux cas, la dynamique de l'œuvre est assurée par un geste : ici, celui de l'ivrogne appuyant sa main sur la vitre, comme pour éviter de tomber ou pour nous dire de nous écarter (et je croirais volontiers que l'idée de cette vitre interposée est venue à l'artiste par ce personnage, car ses doigts pressés et blanchis contre le verre constituent, vus en perspective fuyante, un beau morceau de sculpture) ; et là, celui de l'homme qui tend le bras droit vers le ciel et, comme au cours d'une promenade on désigne au loin quelque chose d'intéressant, indique les fumées de l'incendie en haut des tours jumelles, et l'on sent bien ce que ce geste réflexe a de dérisoire, presque de déplacé.

 

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Raymond Mason, Le Tramway de Barcelone, 1953 (collection particulière).

La petite version d'Une Foule illuminée (la grande est installée depuis 1986 à Montréal, Mc Gill College Avenue) est également rythmée par des gestes. Comme un homme à la proue d'un navire tend la main  pour montrer la côte qui s'approche, le personnage à la tête du groupe, celui qui reçoit en plein la lumière, semble indiquer énergiquement l'avenir, quand loin derrière lui, dans l'ombre qui se fait, ce sont des scènes de chute, qui évoquent des dessins de William Blake, le Radeau de la Méduse ou encore certains damnés sculptés par Rodin sur la Porte de l'Enfer. Au milieu de la foule, un autre bras se lève tout droit, verticalement, comme pour un salut incompréhensible. En fait, on ne sait de quelle illumination il s'agit, ni de quelle source la lumière peut venir, et même si l'on veut croire que Raymond Mason a rêvé, pour l'humanité, à un "avenir radieux" que rien n'annonce vraiment, cette œuvre inquiète plus qu'elle ne rassure, peut-être aussi à cause de ces rehauts de peinture rouge qui, sur la résine blanche, donnent aux figures une allure spectrale. De plus, celles-ci se tiennent si étroitement serrées les unes contre les autres que l'on peut croire qu'elles se réconfortent ainsi devant un danger imminent, qu'elles pressentent.

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Raymond Mason, St Mark's Place,  East Village, 1972 (collection particulière).

 

Il y a cette ambiguïté dans l'art de Raymond Mason : un amour simple et immédiat (et si rare) de l'humanité commune, anonyme, celle des gens que l'on croise infiniment dans les rues des villes, et, en même temps, une angoisse latente, qui pousse l'artiste à accuser les traits distinctifs de chaque figure, au risque assumé de frôler parfois la caricature. Et quand ce travail d'expression est réduit, quand donc l'inquiétude est moindre, comme dans le relief Rue Monsieur-le-Prince n°2, présent dans l'exposition, l'œuvre est sensiblement plus faible et devient presque banale, même si la pure frontalité des figures qui avancent impressionne, parce qu'elles en acquièrent un caractère hiératique inattendu. De même, quand il n'y a plus du tout de figures, comme il arrive dans la résine peinte New York City, la première d'une série de vues à vol d'oiseau de très grandes villes du monde, quelque chose manque, malgré la rigueur et l'équilibre de la construction des formes (et l'on penserait presque, en effet, à un "jeu de construction") : comme devant un décor, on attend que la pièce commence. Quelle émotion alors de voir, au fond de ce relief qui date de 1987, quatorze ans donc avant que l'impensable n'arrive, la haute silhouette des deux tours jumelles, - l'œuvre en prendrait un sens prémonitoire.

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Raymond Mason, Rue Monsieur le Prince n° 2, 1992 (collection particulière).

 

L'exposition présente deux reliefs en bronze des premières années de la carrière de Raymond Mason sculpteur figuratif, où il manifeste déjà ce besoin narratif qui fut sans doute la cause, précisément, de l'abandon par l'artiste, dès 1949, de la sculpture "abstraite". Une femme semble avoir couru pour sauter dans le Tramway de Barcelone qui démarrait (comme on sautait jadis sur la plate-forme arrière des autobus parisiens), mais autour d'elle tout est immobile, d'où l'impression d'une scène rêvée, vaguement inquiétante. Quant à La place de l'Opéra, il faut connaître l'endroit pour comprendre que le point de vue se situe en bas de l'escalier du métro : les figures qui le montent et le descendent constituent les vrais acteurs de la vie citadine, rendue plus sensible par la présence, au fond, du célèbre monument, qui n'est qu'un décor. Le véritable théâtre du monde est dans la rue, non derrière cette prétentieuse façade.

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Raymond Mason, Le Voyage (1966-2010) dans l'atelier de l'artiste. Collection du musée d'Art moderne de la Ville de Paris

 

Même si les deux chefs-d'œuvre de Raymond Mason, Le Départ des fruits et légumes du cœur de Paris et Une Tragédie dans le Nord, manquent évidemment (et pour des raisons bien compréhensibles), et si les représentations de paysages, que l'artiste donna tardivement, dans les années 1970, manquent également à l'exposition, celle-ci réussit à ouvrir ou à suggérer assez de perspectives pour que l'on saisisse les ressorts profonds de l'œuvre, mais, il faut le constater, en insistant davantage sur sa gravité, son inquiétude, que sur sa générosité, sur la simple affection pour les gens simples dont elle témoigne et qui est presque unique à notre époque. Aussi bien ce choix est-il justifié par la dernière œuvre de l'artiste, ce mystérieux Voyage laissé inachevé, en fait sans doute inachevable parce que les deux personnages ne regardent déjà plus rien de ce monde, rien de cette vie qu'a tant aimée Raymond Mason.

Alain Madeleine-Perdrillat, mars 2014      

Exposition Raymond Mason / Le Voyage jusqu'au 9 novembre 2014, musée d'Art moderne de la Ville de Paris, ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

Cf. un second article d'Alain Madeleine-Perdrillat sur ce lien, Raymond Mason, piéton de Paris.                                                                                                              

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