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Henry de Groux

Photographie d'Henry de Groux, vers 1895

Son père était peintre. Henry de Groux était né à Bruxelles le 15 septembre 1866. Il mourut dans un hôtel marseillais du bas de la Canebière, le dimanche 12 janvier 1930. L'histoire et les grandes capitales de l'art l'ont oublié ; à quelques détails près, son sort posthume n'est pas enviable. De Groux vécut les dernières années de sa vie entre Avignon, Marseille et Vernègues où demeuraient sa femme et ses deux filles. Certains traits du village de Vernègues correspondaient à son tempérament : il affectionnait les colonnes de son temple romain, son château féodal et ses ruines provoquées par le tremblement de terre de 1909.

Une rétrospective de ses peintures, de ses estampes et de ses sculptures fut discrètement programmée en 1954, au musée Cantini. En Provence, Henry de Groux participa aux décors de l'Opéra de Marseille architecturé par Gaston Castel ainsi qu'à deux commandes publiques. Lançon a soclé sur une colonne son buste du poète Emmanuel Signoret (1872-1900) qui fut un ami de Joachim Gasquet. La Roque d'Anthéron lui doit son Monument aux Morts, le pathétique bronze d'un soldat essoufflé et embourbé qui brandit un fusil-baïonnette, oeuvre inaugurée en 1924. Le Palais du Roure d'Avignon où Jeanne Flandrezy-Espérandieu l'hébergea pendant plusieurs semestres du début des années 20, conserve son Christ aux outrages, un format monumental de 293 x 353 cm qui fut peint en 1888 - l'artiste avait 22 ans - . Ce Miserere plein d'angoisse et de convulsions suscita les commentaires excessifs de Léon Bloy et les compliments d'Octave Mirbeau. Cette peinture "épouvantablement anormale" avait autrefois façonné sa renommée, à Bruxelles comme à Paris.

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Henry de Groux, Le Monument aux morts de La Roque d'Antheron, photographie de Jean-François Puech.

Dans son pays natal, De Groux avait très jeune participé aux expositions de l'avant-garde de son époque : il était présent pendant les premières manifestations du Cercle des Vingt d'Octave Mauss qui fut en Belgique le commencement d'un art européen. En février 1887, sept travaux d'Henry de Groux figuraient en proximité avec Ensor, Morisot, Pissarro et Seurat qui montrait alors son Dimanche à la Grande Jatte et plusieurs marines. Son comportement ne fut jamais celui d'un prudent carriériste. Les injures parfaitement déplacées qu'il proféra à l'égard de Van Gogh - De Groux vitupérait ses "exécrables pots-de soleil" - une dispute avec Toulouse-Lautrec et Signac qui prenaient le parti de Vincent, provoquèrent en 1890 sa démission du Groupe des Vingt. Cet épisode confirma ses appartenances post-symbolistes, son obstiné décalage par rapport à la modernité de son temps. Grunenwald, Rubens, Goya et Delacroix le passionnaient : s'il faut le situer, on peut le classer parmi les derniers feux du romantisme, du côté de Gustave Moreau et de Félicien Rops.

Fougue, déséquilibres, ruptures, fuites en avant, extravagances et pauvreté sont quelques-unes des constantes de son parcours. Sa peinture de l'avant-guerre fut majoritairement inspirée par les grandes épopées littéraires. Les batailles de Napoléon et l'Affaire Dreyfus l'inspirèrent également : un peu moins tumultueux, un remake de son Christ aux outrages campe Zola sortant du Palais de Justice, en butte à la haine d'une floppée de réactionnaires. Compassionnel, cyclothymique et débridé, ce grand dévoreur de biographies laissa derrière lui, et jusqu'à satiété, une invraisemblable avalanche de peintures historiques, religieuses ou bien mythologiques, des allégories grandiloquentes qu'on entrevoit rien qu'en prenant connaissance de leur titres : Alexandre pleurant Darius, Hercule terrassant l'hydre de Lerne, une Mort de Savonarole, des Roi Lear, des Filles du Rhin et des Walkyries, des Pluies de feu inspirées par la Divine Comédie, une Veillée de Waterloo, les Trainards de la retraite de Russie, Retour de l'île d'Elbe, des portraits de Wagner, Baudelaire et Charles le Téméraire. Lors de l'exposition de 2012, Debussy, la musique et les arts, une salle du musée de l'Orangerie lui fut consacrée. L'un de ses plus marquants tableaux figure au musée d'Ostende : un Portrait de James Ensor exécuté en septembre 1906.

Groux / Portrait d'Ensor

Portrait de James Ensor, huile sur toile d'Henry de Groux (1906)

Avec ses contemporains, Henry de Groux fut rarement grâcieux. Un peu comme son ami et compagnon d'armes Léon Bloy avec lequel il se brouilla puis se réconcilia (un volume de leurs correspondances fut publié chez Grasset en 1947), il était souvent courroucé, teigneux et revanchard. De Groux parle d'Ensor comme d'un "boutiquier avaricieux" ; Whistler qu'il rencontre chez Mallarmé en janvier 1892 est "un américain roublard" doué "d'une extraordinaire puissance sarcastique". Publiée en 2007 par l'INHA et les éditions Kimé, sous la direction de Rodolphe Rapetti et de Pierre Watt, une sélection opérée parmi les dix-huit volumes de son Journal intime permet d'appréhender l'étendue de ses relations, ses toquades, ses errances et ses conflits. Dans le grand palimseste de ce Journal, composé avec "des pages bariolées d'encres de plusieurs couleurs", on voit surgir, entre autres personnages, José-Maria de Hérédia "chevaleresque et emphatique comme son beau nom", Toulouse-Lautrec avec qui l'artiste soupe lugubrement Place Pigalle, au cabaret Le Rat mort, Laurent Tailhade, Jean Moréas, Maeterlinck, Huysmanns, Alfred Stevens, Arthur Symons, Oscar Wilde ainsi que Paul Verlaine, avec "ses épais sourcils relevés", "superbement grandiose dans l'excés de sa déchéance sociale". De Groux imagina des frontispices pour des ouvrages à tirage limité de Léon Bloy, Milosz, Rémy de Gourmont, Villiers de l'Isle-Adam et Joseph d'Arbaud. Il entendit dire de la bouche de Mallarmé qu' "il n'est de bombe que le livre". Le 25 mars 1906, il assista rue de Rome à une lecture de sa conférence sur La Musique et les Lettres. Un cahier de la revue La Plume lui fut consacré en avril 1899 : dans cette livraison, on trouve des textes d'Arsène Alexandre, Léon Bloy, André Fontainas, Louis Gillet, Charles Morice et Octave Mirbeau. Il exposa ses tableaux à Londres et Spa, en Allemagne ainsi qu'à Florence. Ses peintures figurèrent chez Ambroise Vollard ; Durand-Ruel et Georges Petit défendirent ses travaux. Emile Bernard, Paul Gauguin et Jean Paulhan s'intéressèrent à lui. Pendant le Salon d'Automne de 1911, Arsène Alexandre demanda qu'on rassemble 80 de ses pièces. Appollinaire les évoque dans L'Intransigeant : "Je les ai vues arriver au Grand Palais dans une voiture de déménagement - presque une voiture cellulaire -  et longtemps j'ai regardé les portefaix qui en tiraient tant de personnages géniaux et illustres :  Napoléon, Tolstoï, Wagner, Baudelaire, etc. Puis dans la salle 10, où s'organisait son exposition, j'ai vu le peintre assis mélancoliquement sur les caisses d'emballage, comme un exilé au milieu des ruines. Je ne connaissais ni Henry de Groux ni sa peinture, et de l'homme seulement je savais la légende qui est merveilleuse et invraisemblable... Et tout d'abord sa peinture me parut la chose la plus démodée du monde ... Puis je me fis à ce tumulte poétique, l'imagination lyrique d'Henry de Groux se révéla à moi, je compris le sens de ce délire plastique".

Groux, gravure désastres de la guerre 

Batterie saccagée, gravure d'Henry de Groux.

 Ce récapitulatif pour mieux appréhender l'exposition Henry de Groux que Michel Fraisset accueillait jusqu'en mai 2013 dans le petit appentis qui jouxte L'Atelier des Lauves de Cézanne. Grâce aux prêts d'un artiste et collectionneur, Georges Speicher, on découvrait une  suite de gravures sombrement hantées par les désastres de la première Guerre Mondiale. Une succession de noirs, de blancs et de bistres évoquait en lumière spectrale des Prisonniers fossoyeurs, des Chevaux morts, un Assaut de grenadiers, des Réfugiés, les affres et les désolations de La ligne de feu.

Les spécialistes de l'oeuvre d'Henry de Groux savent peu de choses quant à cette période de la vie du graveur : cette séquence ne figure pas dans ses journaux intimes. De Groux n'avait pas été mobilisé, il se rendit à plusieurs reprises sur le front de la Marne. On assiste à un profond basculement de son oeuvre, son imaginaire,  sa culture et ses délires ne sont plus prépondérants : l'énorme silence et la monstruosité de ce qu'il perçoit deviennent les exacts référents de son travail. Entre chien et loup, des lumières crépusculaires ou bien blafardes laissent discerner d'inexpiables hécatombes. Ce n'est point, malgré le titre de ce recueil de 44 gravures, la Gorgone de la Victoire que l'on contemple. On découvre frontalement quelque chose d'effroyablement persistant, le  deuil qui frappa l'Europe : des cadavres et des charniers, des ombres sans merci, imputables aux meurtres de masse qui viennent d'être perpétrés par de fantômatiques porteurs d'uniformes et de masques à gaz.

 
 
 
 
 
La ligne de feu, gravure d'Henry de Groux.

Dans les petits formats que lui imposait ce recueil de gravures, Henry de Groux semble être allé au plus près de la justesse de son art. Dessiner et graver de la sorte pendant cette époque signe un grand courage, montre qu'on peut travailler à contre-courant : il était en ce temps-là fort mal vu d'être à ce point véridique, on risquait d'être aux yeux d'autrui un "anti-patriote". On pourrait trouver dans les traversées de ce voyage au bout de la nuit, l'origine du réalisme de la plupart de ses dessins de l'après-guerre. Suite à la vente de la maison de l'écrivain et journaliste aixois Louis Giniès (1885-1965), il m'avait été donné en septembre 2003 de programmer rue des Marseillais une exposition de dessins réalisés par De Groux autour du Vieux Port de Marseille. Ces fusains et croquis rapidement griffonnés évoquaient des barques et des navires amarrés sur le Quai de la Fraternité, une remmailleuse de filets, des portefaix, des mendiantes, une Maison de rendez-vous, des marins et des prostituées attablés dans une taverne.

Henry de Groux, dessin du Vieux Port

Dessin du Vieux Port, par Henry de Groux (1923)
A compter des années vingt, cette série de formats 50 x 65 cm se trouva jusqu'à la fin du siècle dernier accrochée sur le pourtour du grand escalier de l'immeuble que Louis Giniès occupait au 33 de la rue Cardinale. Ils témoignaient pour un beau projet qui n'avait pas pu aboutir. Responsable en compagnie de Joseph d'Arbaud de la revue aixoise Le Feu, Louis Giniès avait souhaité qu'Henry de Groux illustre Le Vieux-Port, un recueil de poèmes du maître de Louis Brauquier, Emile Sicard.

Alain Paire

 Une exposition Henry de Groux symboliste engagé est programmée au musée de la Roque d'Antheron, 6 rue Foch, du 6 février au mars 2015. 

Gravures et dessins d'Henry de Groux, Le visage de la Victoire 1914-1918, exposition à l'Atelier Cézanne d'Aix-en-Provence jusqu'au 12 mai 2013. Un catalogue de 60 pages accompagnait cette exposition. Atelier ouvert de 10 h à 12 h et de 14 h à 17 h. Tél 04.42.21.06.53.

 Cf. aux éditions Kimé, Henry de Groux 1866-1930, Journal. Sous la direction de Rodolphe Rapetti et Pierre Wat, texte établi et annoté par Pierre Pinchon, Rodolphe Rapetti, Thomas Schlesser, Pierre Wat, avec la collaboration d’Anne-Elisabeth Lambert.

Pendant le week-en du 11 novembre 2013, Christine Bouvier, petite-fille d'Henry de Groux, la municipalité et l'association du Patrimoine de Vernègues, ont imaginé avec le soutien de la communauté Agglopole, une exposition Henry de Groux. En cette occasion, ils rassembleront la plupart des travaux, tableaux ou fusains de l'artiste conservés dans leur village. Chercheur à Lille, Jérôme Descamps qui rédige actuellement une thèse à propos d'Henry de Groux était pressenti pour une conférence.
 

Affiche Henry de Groux, galerie alain paire

© 2015 Alain Paire. Tous droits réservés.