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Durer

Albrecht DürerLa Descente aux limbes, planche14 de La Passion sur cuivre, 1512, burin sur papier vergé, 116 x 75 mm, musée Jenisch, Vevey – Cabinet cantonal des estampes, Fondation William Cuendet & Atelier de Saint-Prex. Cette gravure est reprise en bleu sur la couverture du livre.

 

À moins de fréquenter les départements d’arts graphiques des musées, il n’est pas aisé de voir vraiment des ensembles significatifs de gravures de maîtres. Ainsi dans le cas de Dürer, la dernière fois, à Paris, ce fut à l’occasion de l’exposition Dürer et son temps présentée entre octobre 2012 et janvier 2013 à l’Ècole nationale supérieure des Beaux-Arts ; encore n’y avait-il là que quelques planches du maître lui-même. Il est vrai que ces œuvres ne furent pas pensées pour être accrochées à des murs comme des tableaux, mais pour être tenues en main et admirées dans le silence des cabinets ou des bibliothèques. Dans une exposition, on sent bien que le rapport à ces œuvres fragiles et généralement d’assez petites dimensions n’est pas le même qu’avec des tableaux : qu’elles sollicitent une attention particulière, plus soutenue parce que les détails y importent autant que l’effet général, et que trop d’espace autour d’elles leur nuit. D’où l’importance des livres qui reproduisent les gravures et recréent naturellement cette relation de proximité, presque d’intimité : je me souviens que, dans mon enfance, toute illustration d’un livre, quelle qu’elle fût, était appelée « gravure », au point que le mot devenait synonyme d’« image » ; un tableau était tout autre chose.

La question de ces recueils modernes de gravures anciennes est évidemment celle de la qualité des reproductions qu’ils proposent. Quand il s’agit de tableaux, on est prévenu, on ne se fait guère d’illusion sur la fidélité des couleurs, souvent très relative, mais quand il s’agit de gravures, en noir et blanc pour la plupart, une grande fidélité peut être espérée. Pour le coup, le travail de l’éditeur et de l’imprimeur devient essentiel, et commence par le choix du papier et d’une maquette qui laisse les œuvres respirer et tienne compte des différences de leurs dimensions (il importe par exemple de voir tout de suite, sans aller chercher leurs dimensions dans les notices, qu’une xylographie célébrissime comme Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse est sensiblement plus grande que celle, non moins célèbre, du Saint Jérôme dans sa cellule, et trois fois plus grande que les planches de La Petite Passion). À tous ces impératifs répond parfaitement le gros volume récemment publié sous le titre La Passion Dürer par les éditions 5 Continents (Milan) et le cabinet cantonal des estampes du musée Jenisch, à Vevey, où se tient, jusqu’au 1er février 2015, l’exposition homonyme.

L’ouvrage s’attache à faire le point sur la présence en Suisse de l’œuvre gravé de Dürer et sur une certaine « dureromania » (le mot se trouve dans le livre) qui y règne depuis longtemps, non sans évoquer les séjours de l’artiste dans le pays, à Zurich, en 1519, et peut-être, beaucoup plus tôt, à Bâle ; c’est donc aussi bien un catalogue qu’un livre d’histoire de l’art. Où il s’agit d’abord et surtout de montrer l’importance des fonds d’estampes de Dürer dans plusieurs collections publiques suisses - le musée Jenisch donc, le Kunstmuseum de Bâle, le musée d’Art et d’Histoire, à Genève, l’École polytechnique fédérale (ETH), à Zurich, et, dans la même ville, le Kunsthaus - en retraçant leur histoire, mais en ne reproduisant que les gravures de la collection du musée Jenisch. Ce qui peut se justifier par le fait que celle-ci a été réunie assez tardivement, pour faire désormais jeu presque égal avec la collection de l’ETH et celle du musée de Bâle. Même si les chiffres n’ont pas beaucoup de sens ici, on peut noter que, sur les 371 estampes de Dürer répertoriées dans le catalogue raisonné de Rainer Eschoch, Matthias Mende et Anna Scherbaum, Vevey conserve un exemplaire de 151 d’entre elles (auxquels s’ajoutent 33 doubles), Bâle 256 et l’ETH 327. Un chapitre du livre est également consacré aux gravures de Dürer appartenant aujourd’hui à trois grandes collections particulières suisses, celles de Samuel Josefowitz, de Jean Bonna et d’Andrea Caratsch, et comme l’on sait que ce sont, par le passé, leurs pareils qui ont été à l’origine des fonds publics, il y a sans doute lieu d’espérer que ces derniers connaîtront quelque jour de nouveaux enrichissements.

 

Durer_Le_Portement_de_croix

Albrecht Dürer, Le Portement de croix, planche 7 de La Grande Passion sur bois, xylographie, 392 x 282 mm.

Je ne me donnerai pas le ridicule de commenter ici telle ou telle gravure de Dürer ; de grands érudits l’ont fait, avec des succès divers. Dans l’un des textes de l’ouvrage, l’auteur rapporte ce mot de Vallotton, lequel, on l’oublie parfois, fut grandement influencé par le maître de Nuremberg : « Dürer, étrange et malaisé ». Au delà de l’admiration qu’emportent évidemment l'invention et l’extraordinaire habileté du graveur, c’est en effet l’impression que j’éprouve devant nombre de ses estampes : celle d’un artiste se plaisant à se compliquer un peu la tâche en multipliant les figures (c’est particulièrement sensible dans les planches de La Grande Passion sur bois) et les détails, au point d’obtenir une densité déconcertante, un surcroît de significations probables, qui certes font le bonheur des amateurs de lectures ésotériques, mais inquiètent le regard « naïf ». Plus que d’autres images qui prêtent à la rêverie, celles de Dürer demandent à être lues et déchiffrées : en cela elles restent étroitement liées à l’univers du livre, - et c’est un bonheur qu’un livre comme La Passion Dürer le fasse sentir avec tout le soin et tout le sérieux nécessaires.

« Dans quel discrédit et dans quelle indifférence est tombé ce noble art de la gravure, hélas ! on ne le voit que trop bien » s’écriait Baudelaire en 1862. La situation a-t-elle changé ? On peut en douter, - et je revois Jean-Baptiste Sécheret prenant la parole à L’Isle-Adam, lors de l’inauguration d’une exposition, pour plaider à son tour, avec beaucoup d’humour et un peu de tristesse, la cause de la gravure, suggérant aux chefs d’entreprise et aux édiles présents d’avoir recours à elle pour leurs cartons d’invitation, leurs cartes de vœux, etc. Des livres aussi bien faits que La Passion Dürer peuvent aider à redonner au public le goût pour un art si merveilleusement lié à des pratiques qui, parce qu’elles restent artisanales, conservent au métier un rôle prépondérant.

Alain Madeleine-Perdrillat, décembre 2014

La Passion Dürer, sous la direction de Laurence Schmidlin, préfacé par Julie Enckell Julliard, Michel P. Glauser et Pierre Vogt, avec des notices iconographiques de Nicole Minder et Florian Rodari, et des textes d’Alexandra Blanc, Beate Böckem, Frédéric Elsig, Camille Jaquier, Michael Matile, François-René Martin, Nicole Minder, Christian Müller, Dominique Radrizzani, Florian Rodari, Bernard Rossier, Christian Rümelin, Laurence Schmidlin, Lothar Schmitt et Pierre Vaisse, une publication du musée Jenisch (Cabinet cantonal des estampes), Vevey, et des éditions 5 Continents, Milan, 624 pages, 250 illustrations en noir et blanc, 55 euros.

 
© 2015 Alain Paire. Tous droits réservés.