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Se cheret Le lac d Orta

Jean-Baptiste Sécheret, Le lac d'Orta, 2010, huile sur carton préparé, 18,8 x 24 cm

Pour accompagner la parution d’un ouvrage consacré à une série de dessins exécutés en Grèce, en 1930, par le peintre et graveur français Jules Chadel (1870-1941) 1, récemment révélé par une exposition au musée d’Art Roger-Quilliot, à Clermont-Ferrand 2, la galerie Prodomus présente à Paris un ensemble d’œuvres de Jean-Baptiste Sécheret, l’heureux découvreur de ces dessins qui lui ont inspiré 62 monotypes joints au livre. En fait, davantage qu’une étude, le livre retrace un véritable dialogue, à travers le temps, entre les deux artistes ; et telle est déjà son originalité tant il est rare, aujourd’hui, de voir un peintre chercher explicitement et trouver son inspiration dans une œuvre du passé, a fortiori si celle-ci ne jouit d’aucune célébrité. Mais il s’agit de parler ici des 71 monotypes, lithographies, aquarelles et huiles sur papier, sur carton ou sur bois présentés dans la galerie – des œuvres pour une bonne part déjà anciennes, exécutées dans les années 1990.

 

Se cheret La Maliciosa brune

Jean-Baptiste Sécheret : La Maliciosa brune, 1988, monotype, 24,7 x 29,5 cm.

Des paysages – auxquels s’ajoutent quelques vues urbaines (notamment de New York) – qui frappent par leur sévérité, leur absence de tout caractère anecdotique, exactement : leur gravité, si l’on entend dans ce mot la notion de gravitation, plutôt que celle d’un maintien sérieux ou solennel. Des montagnes comme le mont Jovet, en Savoie, ou le mont Soracte, au nord de Rome, ou encore la Maliciosa, en Espagne, dans la sierra de Guadarrama, mais aussi des falaises comme celles de Varengeville, en Normandie, les unes et les autres dépourvues de végétation, massives et sauvages, sans rien qui évoque directement l’homme ou simplement même y fasse penser : de grands restes de nature élémentaire. Et il est remarquable que Sécheret peigne de la même façon, comme des volumes bruts, sans allusion aucune à leur fonction d’habitat, les buildings de New York, la Biblioteca de las Escuelas pias, à Madrid, ou le grand hôtel des Roches noires, à Trouville ; de même encore consacra-t-il plusieurs œuvres au site industriel de Mondeville, près de Caen, fermé en 1993. Il semble ainsi que le peintre, consciemment ou non, s’attache à des lieux où se fait sentir l‘absence de l’homme, soit qu’il n’y ait pas ou plus sa place, des lieux qui par là imposent tantôt une sorte d’effroi sacré, tantôt de la mélancolie.

Se cheret San Vito Romano

Jean-Baptiste Sécheret : San Vito Romano, 2010, aquarelle gouachée sur papier préparé, 31,5 x 42,5 cm.

De manière significative, les œuvres qui échappent un peu à cette gravité d’approche sont celles qui, à mon sens, plus ou moins ouvertement, renvoient à des œuvres du passé, je pense à la belle vue de San Vito Romano, si proche en esprit de Corot 3, et à la haute maison de Tarragone, vue en contre-plongée, comme Morandi en peignit une à Grizzana 4. De Corot, celui des voyages en Italie (et nombre de ses émules), à Morandi paysagiste – mais il faudrait citer aussi quelques noms moins connus, ceux de Valenciennes ou ceux d’Eckersberg 5 et de KØbke, les maîtres de « l’Âge d’or » de la peinture danoise – c’est en effet toute une tradition célébrée par l’exposition Paysages d’Italie (1780-1830) Les peintres du plein air présentée à Paris et à Mantoue en 2001 6, que Sécheret prolonge et ravive, et il y a lieu de s’en réjouir.

Se cheret L Ope ra

Jean-Baptiste Sécheret : L'Opéra, 1996, lithographie, 21,5 x 29 cm.

Mais s’il ravive cette tradition, c’est aussi en la changeant : à une forme tranquille sinon heureuse de lyrisme, il substitue ce qu’il faut bien appeler une inquiétude latente, très sensible dans le choix fréquent de motifs obstruant l’horizon, encombrant l’espace et durcissant la lumière, qu’il s’agisse des reliefs à la fois massifs et désolés que l’on a dits, de bâtiments aveugles (comme dans les lithographies montrant L’Opéra, Les moulins de Pantin ou La cathédrale Saint-Benoît, à Castres), ou encore de l’énorme ramure d’un cèdre qui s’interpose autoritairement devant le ciel. Lequel est souvent occupé lui-même par de grands défilés ou combats de gros nuages qui occupent presque tout l’espace, ainsi au-dessus de Tourgéville ou de la Rue Championnet véritablement disparue. Il y a là, partout, le goût de saisir et rappeler des forces élémentaires, qui s’accorde mal avec la délectation procurée par les paysages de jadis et révèle un sentiment aigu, proche d’une certaine angoisse, de la pesanteur des substances et du tranchant des formes : de la gravitation universelle. Les paysages de Sécheret ne sont pas de ceux qui, accueillants, invitent à la promenade, pas même à la contemplation : plutôt évoqueraient-ils ces rêveries reposantes ou volontaires, pétrifiantes parfois, dont Bachelard a si bien parlé dans ses deux livres sur La Terre 7.

Se cheret Pasnel

Jean-Baptiste Sécheret : Pasnel, 2010, huile sur bois, 19 x 24 cm

Se pose alors la question de la lumière. Si le ciel est lui-même le théâtre d’affrontements de formes épaisses, comme, au-dessus de la Rue Championnet, ces amas de nuages que l’on pourrait prendre pour des montagnes, il est à craindre que la lumière devienne, dans l’œuvre, une « ressource » secondaire, en fait ne soit quelque peu négligée. Et c’est vrai qu’elle ne semble pas constituer le souci premier de l’artiste (ce qui peut-être éclaire, soit dit en passant, son goût affirmé pour la gravure, qui lui permet de jouer à fond, presque durement parfois, les oppositions du noir et du blanc). La perception aigüe du poids des choses – fussent-elles des nuages –, de la réalité incoercible des substances, de leur indiscrète ou fixe occupation de l’espace, ne se prête guère à la saisie ni à l’analyse des subtilités de la lumière, auxquelles des artistes comme Monet ou Seurat se consacrèrent, et l’on pourrait faire une observation du même genre à propos de Cézanne, dont l’extrême et constant souci des formes, de leur agencement, limite sensiblement l’intérêt qu’il porte à la lumière, immuable et comme étale, quasi indifférente aux heures et aux saisons, dans la plupart de ses œuvres. Sécheret ne se résout pas à une telle « solution » et les nombreuses études de ciel qu’il a peintes, et qui prolongent elles aussi une tradition illustrée notamment par Valenciennes, Constable, Corot encore, et Eugène Boudin, en témoignent. On voit qu’il n’y cherche pas à susciter la lumière en usant de délicatesses, de fins dégradés de teintes et demi-teintes, mais par des touches emportées qui n’oublient en rien la réalité de la matière picturale et aboutissent parfois à d’étonnants morceaux d’expressionnisme abstrait, ainsi dans toute la partie haute du petit panneau sur bois intitulé Pasnel, qui suggère un crépuscule, du matin ou du soir. Et quand il recourt, en fait assez rarement, à l’aquarelle, c’est d’aquarelle chargée de gouache qu’il se sert, sans exploiter les habituels effets de transparence que ce médium, employé seul, permet ; on le constate, par exemple, dans les deux vues de Malte de 1998, ou dans celle du Mont Soracte, de 2010. La lumière procèdera donc de la suggestion d’un mouvement de l’air, rendu sensible par celui des nuages, et d’oppositions de couleurs : dans le Lac d’Orta, on s’étonne d’abord de la clarté du ciel tant l’ombre règne sur les montagnes, avant de distinguer les multiples nuances de cette ombre, ou plutôt de ces ombres.

Se cheret Le ce dre Pasnel

Jean-Baptiste Sécheret, Le cèdre, Pasnel, 1995, eau-forte et aquatinte sur cuivre,23,5 x 29,3 cm.

Plus profondément, la fascination ou la sorte d’effroi que peut exercer sur Sécheret le « poids du monde », pour reprendre l’expression de Peter Handke, se double d’un désir d’élévation, au sens propre, qui se manifeste dans son goût à représenter de hautes montagnes ou des gratte-ciels new-yorkais, ou encore de grand bâtiments en contre-plongée, ainsi que dans ses vues aériennes (il a d’ailleurs peint nombre de petites panneaux en avion). Cette tension entre deux aspirations contraires ne donne pas seulement à ses œuvres une vivacité et une fraîcheur singulières, mais, à des moments, un caractère presque onirique qui séduit au moins autant que la justesse et le savoir-faire qui les distinguent.

Alain Madeleine-Perdrillat, septembre 2017

Exposition Jean-Baptiste Sécheret. Peintures, monotypes, gravures 8 septembre – 21 octobre 2017. Galerie Prodromus, 46, rue Saint-Sébastien, 75011 Paris. Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.www.prodromus-galerie.com

COUVERTURE SECHERET CHADEL

La publication de la galerie Prodromus à l’origine de l’exposition : Jules Chadel, Aperçus du voyage en Grèce par Jean-Baptiste Sécheret. Préface de Diedérik Bakhuÿs ; étude sur Jules Chadel par Amandine Royer, avec des textes et poèmes proposés par Jean-Baptiste Sécheret. Reproductions de 30 dessins inédits de Jules Chadel et de 50 monotypes de Jean-Baptiste Sécheret. 112 pages, 17,6 x 24,5 cm, imprimé à 600 exemplaires, 35 euros.

On peut lire un premier article d'Alain Madeleine-Perdrillat à propos d'une exposition J-B Sècheret    programmée en 2014 au musée de l'Isle-Adam sur ce lien

NOTES

1 Chadel (Jules), Aperçus du voyage en Grèce par Jean-Baptiste Sécheret, avec des monotypes et des notes de l’artiste, publication de la galerie Prodromus, 2017.

2 Jules Chadel (1870-1941). Dessins et gravures, musée d’Art Roger-Quilliot, Clermont-Ferrand, exposition présentée du 6 novembre 2015 au 7 février 2016.

3 Corot dans ses paysages de Papigno, notamment, peints en 1826. Cf. Peter Galassi, Corot en Italie, Paris, éditions Gallimard, 1991 (traduit de l’anglais par Jeanne Bouniort), pages 197 et 199. Sécheret reprend aussi à Corot des motifs comme celui du mont Soracte.

4 Morandi, Paysage (Maison à Grizzana), 1927 ou 1928, huile sur toile, 61,5 x 47 cm, Rome, palais Montecitorio, Chambre des députés.

5 La petite huile sur carton de 2016 intitulée Hôtel des Roches noires (19,7 x 47,3 cm), fait tout de suite penser, par la grande horizontale qu’elle affirme, à la Vue de la fontaine Acetosa, à Rome, peinte par Eckersberg dans les années 1814-1816 (huile sur toile, 38,8 x 56,6 cm ; Copenhague, Statens Museum for Kunst).

6 Paris, Galeries nationales du Grand Palais, 5 avril-9 juillet 2001 ; Mantoue, Centro Internazionale d’Arte e di Cultura di Palazzo Te, 1er septembre-16 décembre 2001.

7 Gaston Bachelard, La Terre et les Rêveries du repos (Paris, José Corti, 1946) et La Terre et les Rêveries de la volonté (Paris, José Corti, 1948).

© 2015 Alain Paire. Tous droits réservés.