Logo

  • Hits: 7363
  • Imprimer


Devorah Boxer dans son atelier

Devorah Boxer dans son atelier, 2008.

Née dans l’État de New York en 1935, Devorah Boxer s’est installée en 1959 à Paris, où elle poursuit depuis lors sa carrière de dessinatrice et de graveur. Sa formation eut lieu aux Etats-Unis auprès du peintre-graveur Gabor Peterdi (1915-2001), en France dans l’atelier Lacourière-Frélaut et auprès du maître taille-doucier Jean Pennequin (1936-1983). Après avoir été l’invitée d’honneur du salon organisé au Carrousel du Louvre par la Société nationale des Beaux-Arts (SNBA) en 2014, elle a reçu l’année suivante le prix de gravure Mario Avati décerné par l’Académie des Beaux-Arts (créé en 2013, ce prix a déjà récompensé les œuvres de Jean-Baptiste Sécheret et de Christiane Baumgartner)1. En cette fin d’été, deux expositions lui sont consacrées à Paris, jusqu’au 9 octobre : l’une à l’Institut de France, l’autre à la galerie L’Échiquier, dans le Xe arrondissement.

 Les œuvres de Devorah Boxer sont d’une remarquable austérité, que l’on perçoit aussitôt franchies les portes d’une salle où elles sont exposées. Qu’il s’agisse comme ici d’eaux-fortes ou de dessins au fusain (mais l’artiste a fait aussi de nombreuses gravures sur bois), toutes représentent de près, tirés de leur environnement « naturel », des objets de la vie quotidienne ou des outils, principalement métalliques : des couteaux, des lampes, un étau, des mèches de perceuse, des brosses, un presse-purée, un hérisson de ramoneur, des clefs, un tamis de maçon, des poids de calibration, etc. L’objet est là, d’une présence affirmée, incontestable, et comme s’il était devenu presque étranger à sa destination finale, à sa valeur d’usage – devenu mystérieux aussi, comme replié sur lui-même, retiré en lui-même. On sent que personne n’en use plus, n’en a plus souci, et moins encore ne songe à le présenter avantageusement : il est simplement là, à l’abandon peut-être, mais irréfutable, pour encore sans doute une très longue durée. Aussi bien le regard que lui porte l’artiste est un regard neuf, non « habitué » aurait dit Péguy. Ceci étant, une distinction s’impose : ces œuvres ne sont pas des « natures mortes », ne sont pas des still lifes, où les objets paraissent toujours arrangés, disposés, composés en vue d’une harmonie ou d’une signification. Comment le dire ? Les objets de Devorah Boxer semblent venir après, presque trop tard, quand quelque chose de la poésie du monde s’est éloigné, quand la mélancolie même paraît d’un autre temps, et ils renverraient plutôt à une forme d’hyperréalisme (je pense à quelques œuvres de Peter Klasen, à d’autres de Domenico Gnoli, ses vues très rapprochées de vêtements) qu’à la vieille tradition de la « nature morte » telle qu’on la retrouve revivifiée aujourd’hui par Alexandre Hollan. Quoi qu’il en soit, ce qui impressionne dans ces objets, c’est d’abord l’autorité que l’artiste confère à leur simple présence.

Devorah Boxer Lumie re pince e 2

Devorah Boxer : Lumière pincée Eau-forte, aquatinte et roulette sur cuivre, 2001.

Cette présence assurée conserverait toutefois quelque chose de brut et de rugueux si l’on ne découvrait dans ces œuvres une constante recherche de la lumière. Que tous ces outils et objets ne servent plus à ce pourquoi ils furent faits, qu’ils soient maintenant au rebut, certes, mais voici que l’artiste les a distingués et s’emploie à les réhabiliter (le verbe signifie aussi bien « rétablir quelque chose ou quelqu’un dans ses droits » que « remettre en état, rénover »), à dessiner soigneusement leurs formes et à laisser la lumière jouer sur eux. De plus ou moins gros et lourds morceaux de fer donc, dont la destination ne fait guère rêver, sans beaucoup de charme propre, vont être décrits et permettre de saisir ce qui est le plus impalpable, le plus fugace et le plus merveilleux : la lumière. « Comme un paysage, l’outil a une perspective, une lumière, une structure. Il est une incarnation du temps », note Devorah Boxer2. À cet égard, l’eau-forte intitulée Lumière pincée (2001) est tout à fait révélatrice du travail de l’artiste, avec même une nuance d’humour qui en allègerait la gravité s’il en était besoin. On y voit une simple ligne blanche de quelques millimètres d’épaisseur prise entre les mâchoires d’un étau, qui d’ailleurs semble lui-même irréellement posé sur un tissu tressé, et non attaché à une table ou à un établi. Ce qui est suggéré là, discrètement, c’est que le gros outil banal, en l’occurrence l’étau, symbolise admirablement la gravure, appartient au fond à la même famille que les burins, les roulettes et autres brunissoirs dont se servent les graveurs, en partage la dignité : qu’il est capable lui aussi, bien utilisé, de faire œuvre – et l’œuvre la plus difficile n’est-elle pas de retenir la lumière ? Dans le même ordre d’idée, on peut observer chez Devorah Boxer un goût prononcé pour les lignes très serrées plus ou moins parallèles, celles que dessinent par exemple les poils d’une brosse ou les dents du peigne d’un métier à tisser. On ne tarde pas à comprendre qu’il s’agit là encore d’une sorte de piège à lumière, pourrait-on dire, car celle-ci glisse et se faufile sur ou entre toutes les dents, tous les poils, éveille et révèle le blanc de la feuille à l’arrière-plan, qui devient visible et sensible. En outre, du fait même qu’elle procède d’objets de matière dure, toujours tenus dans l’ombre des placards ou des ateliers (quand ce n’est dans les tas de déchets qu’évoque aussi Devorah Boxer), cette lumière acquiert elle-même une forme de solidité merveilleuse, de certitude inattendue.

Devorah Boxer Trois couteaux

Devorah Boxer : Trois couteaux, Eau-forte, aquatinte, pointe sèche, berceau et gaufrages sur zinc,1986.

Francis Ponge aurait sans doute aimé cette œuvre qui prend si résolument le « parti-pris des choses » car comme celles-ci lui servaient à faire ressortir et briller toutes les ressources propres à la langue, les estampes de Devorah Boxer mettent en valeur toutes les ressources de la gravure, et notamment la plus précieuse, celle de rendre la lumière.

Alain Madeleine-Perdrillat, septembre 2016

Institut de France Salle Comtesse de Caen 27, quai de Conti 75006 Paris. Jusqu’au 9 octobre ; tous les jours sauf le lundi de 11h à 18h

Galerie L’Échiquier 16, rue de l’Échiquier 75010 Paris. Jusqu’au 9 octobre ; du mardi au vendredi de 14h30 à 18h30, le samedi de 14h30 à 19h, le dimanche de 14h30 à 18h. L’exposition est accompagnée d’un petit catalogue avec une préface de Maxime Préaud, conservateur général honoraire des bibliothèques.

1 Il faut rappeler aussi que Devorah Boxer a exposé en 2006 au musée de Gravelines, dans le Nord, le seul musée français exclusivement dédié au dessin et à l’estampe, et qu’à cette occasion Roland Plumart a publié le catalogue raisonné de son Œuvre gravé pour la période 1956-2005, avec une préface de Catherine Krahmer, « La rage de graver ».

2 Dans l’entretien publié par la Revue littéraire & artistique Temporel le 1er mai 2008 sous le titre « La main, grâce à l’outil, creuse son instant dans le temps », sur internet à l’adresse suivante : http://temporel.fr/La-main-grace-a-l-outil-creuse-son.

Devorah Boxer Poids 1

Devorah Boxer, Poids de dix kilos, Eau-forte, aquatinte et pointe sèche sur cuivre, 1995.
 
© 2015 Alain Paire. Tous droits réservés.