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Guerre civile, 1871, lithographie, 39,7 x 50,8 cm

De Manet, on se fait volontiers l’image d’un homme posé et distingué, élégant, dandy à ses heures, « grisonnant avec esprit » comme l’écrivit son ami Mallarmé ; on se souvient aussi que l’Elstir de Proust lui doit quelques traits. Et l’on a peine à l’imaginer confronté directement, autrement qu’en pensée, à l’Histoire, et à l’Histoire dans ce qu’elle a de plus dur, de plus cru : la guerre (et en l’occurrence, avec la Commune, une brève guerre civile par surcroît) et son cortège habituel de violences et de massacres. Outre son importance de témoignage proprement historique, c’est l’intérêt de cette correspondance de Manet durant le siège de Paris et la Commune, que vient de réunir Samuel Rodary, de révéler avec une grande exactitude la personnalité du peintre. On peut penser en effet qu’il n’est pas de meilleur révélateur de la nature profonde d’un homme qu’une situation extrême, où il se trouve en proie aux affres d’une tragédie collective, où la mort est omniprésente. On se souvient que l’avancée des armées prussiennes vers Paris ne décida pas Manet à quitter la capitale, au contraire d’autres artistes qui trouvèrent refuge en province, comme Sisley, ou en Angleterre, comme Daubigny, Monet ou Pissarro, et bien que sa famille – son épouse Suzanne et son fils Léon, notamment – eût pareillement quitté Paris pour s’installer à Oloron-Sainte-Marie, dans les Pyrénées, non loin de Pau. Manet vécut ainsi avec les Parisiens les quatre mois du siège et ne put quitter la ville pour aller retrouver sa famille qu’en février 1871, juste après la capitulation de Paris et la signature de l’armistice (le 28 janvier) ; il n’y revint qu’en mai ou juin, soit après, soit pendant la Semaine sanglante, la date exacte de ce retour est controversée. Mais il ne fait pas de doute que l’homme qui avait peint l’Exécution de Maximilien trois ans auparavant assista à des scènes assez atroces, dans les rues, et, une fois au moins, à l’exécution de Communards (celle de Bourgeois, Ferré et Rossel).

La plupart des cinquante-neuf lettres du peintre recueillies dans le livre sont adressées à Suzanne Manet (il est étonnant de penser que, pendant le siège de la ville, toute cette correspondance avec la province se faisait par ballons montés ou grâce aux bons offices de pigeons voyageurs). Mais il est très regrettable qu’à l’exception d’un court billet, les lettres de Suzanne à son mari n’aient pas été conservées. Les autres destinataires sont Éva Gonzalès, l’élève de Manet, et son père Emmanuel, Berthe Morisot, le collectionneur Théodore Duret, le peintre très oublié Alphonse Hirsch, le graveur Félix Bracquemond et Émile Zola (une seule lettre de février 1871, mais bien intéressante, où l’on peut lire : « J’apprends d’hier seulement la mort du pauvre Bazille, j’en suis navré. Hélas, nous avons vu mourir bien du monde ici, de toutes les façons », une phrase où Manet exprime son émotion, pudiquement certes, mais sans détour). L’édition est complétée par quelques lettres de Gustave Manet, le frère du peintre, à leur mère, et de Suzanne à Éva Gonzalès.

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La barricade, 1871, lithographie, 46,5 x 33,4 cm

Dans les lettres à son épouse, on sent que le premier souci de Manet est de la rassurer, de sorte que l’on pourrait croire qu’en dépit des restrictions alimentaires de plus en plus dures et des menaces liées aux incessants bombardements de la ville par les Allemands, la vie dans Paris assiégé restait relativement supportable. Le peintre fait bien état de la situation, note les prix exorbitants du pain et des pommes de terre, évoque  les canonnades sur la ville, parle du froid glacial de cet hiver-là, mais sans jamais dramatiser, comme le montre cette phrase d’une lettre de décembre 1870, au pire moment, quand, après les chats et les chiens, ce sont les chevaux, les ânes et les mulets qui sont réquisitionnés pour être abattus et mangés : « Nous nous portons bien. Du reste, cette frugalité forcée ne nous rend pas malade[s], cela nous paraîtra bon cependant de manger un beafsteak, un œuf ». Il rappelle aussi à Suzanne qu’elle ne doit pas négliger son piano… Et à plusieurs reprises il s’inquiète de savoir si sa famille dispose d’assez d’argent et lui en envoie. De même qu’il a agi en bon citoyen en ayant répondu à la mobilisation de la Garde nationale, sans se défiler comme d’autres, et en occupant un poste dangereux de canonnier sur les fortifications de Paris, il agit maintenant en bon époux et bon père de famille, conscient de ses responsabilités. On peut remarquer encore que tout en étant patriote, il ne s’emporte pas outre mesure contre les ennemis de la France - ces « gredins de Prussiens », se contente-t-il de dire - et ne se fait pas d’illusion sur les qualités militaires des généraux français ou (dans la lettre du 18 mars 1871 à Bracquemond) sur la vertu politique de « ce petit Thiers » qu’il espère voir « crever un jour à la tribune ». Manet donne ainsi de lui l’image d’un homme accompli, raisonnable, affectueux, très républicain mais aucunement « révolutionnaire » en quoi que ce soit.

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Effet de neige à Petit-Montrouge, 1870, huile sur toile, 59,7 x 49,7 cm, Cardiff, musée national du Pays de Galles

Si raisonnable qu’on en oublierait qu’il s’agit de l’un des plus grands artistes du siècle, et des plus « révolutionnaires ». Or, durant toute cette période tragique, il semble bien qu’il ait abandonné ou tout au moins négligé son art, en dépit du temps dont il disposait (il note plusieurs fois qu’il s’ennuie : « les soirées sont dures à passer, le café Guerbois est ma seule ressource et cela devient bien monotone », écrit-il le 23 novembre 1870). De lui, on ne connaît en effet qu’un seul tableau peint durant le siège, un paysage d’ailleurs rapidement brossé et assez lugubre, Effet de neige à Petit-Montrouge (le quartier du Petit-Montrouge se trouve au sud de Paris, dans le XIVe arrondissement), et deux lithographies faites pendant la Commune, La barricade et Guerre civile. Dans une lettre à Suzanne, il parle aussi d’un petit portrait qu’il s’est « amusé » à faire d’elle sur ivoire, d’après une photographie, mais cette œuvre est perdue. Pourtant, Manet a assurément éprouvé le désir de peindre : « Mon sac de soldat », écrit-il à Éva Gonzalès le 19 novembre 1870, « est garni de ma boîte, mon chevalet de campagne, tout ce qu’il faut pour ne pas perdre mon temps ». À moins que des tableaux égarés réapparaissent, ce qui reste possible, il faut donc en conclure que s’il n’a pas peint alors, c’est que quelque chose s’opposait en lui à cette activité, qu’il ne pouvait plus le faire, de même qu’il dit à Zola, dans la lettre déjà citée : « Je vous raconterai ce qu’on ne peut écrire ». Faut-il croire que les scènes de violence propres à l’inspirer quand elles avaient lieu au loin, l’empêchaient de travailler dès lors qu’il y assistait réellement, ou que sa sensibilité, plus délicate que celle de Goya, lui fit paraître dérisoire le travail de l’artiste en face des misères de la guerre ? Ou que les temps avaient bien changé et la foi dans la mission et les ressources de l’art bien faibli ? Autant de questions que la lecture de ces lettres pose obliquement, mais avec acuité.

Alain Madeleine-Perdrillatdécembre 2014

Édouard Manet. Correspondance du siège de Paris et de la Commune 1870-1871, textes réunis et présentés par Samuel Rodary, éditions L’Échoppe, Paris, 2014, 160 pages, 24 euros. La plupart des lettres du livre avaient déjà été publiés, dépourvues d’apparat critique et non sans quelques fautes de lecture. Cette édition très soignée corrige ces fautes, donne le texte de lettres jusqu’ici inédites et fournit dans les notes de bas de pages beaucoup de renseignements importants pour la compréhension des lettres ; elle devient donc l’édition de référence de ces textes.

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© 2015 Alain Paire. Tous droits réservés.