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Autoportrait, Chaïm Soutine, collection Henry Pearlman.


Article paru dans La Provence, jeudi 24 juillet 2014.

Pour découvrir les sept toiles de Soutine qui figurent dans cette collection, il faut aller jusqu'au terme de l’exposition, gravir l'escalier du premier étage du musée Granet et contempler simultanément trois chefs-d'oeuvre de Modigliani. Imaginée par Bruno Ely, l’ultime salle du parcours muséographique laisse deviner quelques-unes des motivations d’Henry Pearlman, ses coups de foudre et son obstination.

Janvier 1945 : pour Pearlman, le choc d'une rencontre cruciale. Jusqu'alors, les tableaux qu'il achetait avaient une fonction décorative. A New-York chez Parke-Bernet, il aperçoit une toile de Soutine "du bleu, du jaune, de l'or comme jetés sur la toile avec une truelle". Sa vocation de collectionneur est née, son plaisir s'affirme sans retenue : "je ne me suis plus ennuyé une seule soirée depuis cette première acquisition".

En janvier 1920, quand disparaît son ami Modigliani, Chaïm Soutine a 27 ans. Le marchand Zborowski l’envoie à Céret, à cette époque cité perdue au pied des Pyrénées. Son existence est misérable. Il réserve son argent à l'achat des tubes de couleur. Soutine est difficile à vivre, il fuit les artistes et les gens qui sont ses voisins. La tramontane, toutes sortes d'émotions orphelines secouent son esprit : les platanes du boulevard, le clocher crénelé de l'église Saint- Pierre, le torrent qui serpente près des teintureries l'hallucinent terriblement. En face du chaos de ses tableaux, on a le sentiment que la croûte terrestre s'est disloquée. Il n’y a pas d’ombre ni de fraîcheur dans la fournaise de l’été, on croit suivre la démarche d’un ivrogne qui titube. La misère et la saturation côtoient de bien étranges splendeurs : çà ploie, çà chavire et çà dégringole de tous les côtés.


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Vue de Céret, huile sur toile, le premier achat de Pearlman.

Henry Pearlman, le prospère entrepreneur de Manhattan, se souvient de ses origines. Sa vie quotidienne de self-made man n’est pas toujours stable. Comme Soutine, il est immigré et rencontre l’incompréhension ; ses parents sont des juifs russes. Pendant l'entre-deux guerres, depuis sa fondation de Philadelphie, l’insatiable et richissime pharmacien Albert C.Barnes a magnifiquement préparé le terrain : il a réuni cinquante-deux tableaux de Soutine. Au lendemain de la Libération, d'autres américains, des peintres comme De Kooning et Jackson Pollock prennent parti pour cette peinture follement intense.

Il faut aller voir les trois paysages tumultueux de Céret, les entrailles d’une Dinde pendue par les pattes, un Choriste, une femme effrayée et l’Autoportrait du peintre. On peut comparer deux collections actuellement visibles à Aix, établir des différences, s’interroger à propos des démarches de Jean Planque et d’Henry Pearlman. Après le choc de Soutine qui l’affranchit et qui représente quelque chose d’extrême, Henry Pearlman modère son audace. Son monde intérieur ne change pas d’échelle : Picasso et Dubuffet, le surréalisme et l’abstraction ne l’orienteront jamais.

Alain Paire

Musée Granet, Chefs d'oeuvre de la collection Pearlman / Cézanne et la modernité. Exposition ouverte du mardi au dimanche, jusqu'au 5 octobre 2014.

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