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Germaine Krull, photographie, Marseille, Le Pont Transbordeur, 1930.


Expostition Germaine Krull au Musée du Jeu de Paume, du 2 juin au 27 septembre 2015. Michel Frizot met en relations 150 tirages d'époque et les nombreuses publications et interventions de G. Krull dans le registre de l'édition et du reportage. D'après le site du Jeu de Paume, il s'agit de "rendre compte des interactions et de l’équilibre entre une vision artistique intégrée à l’avant-garde et une fonction médiatique et illustrative". Du8 octobre 2015 au 10 janvier 2016, l'exposition se tranportera à Berlin, Martin Gropius Bau. Catalogue édidé chez Hazan.
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Germaine Krull avait traversé les combats et les convulsions de son siècle avec angoisse, inventivité et détermination. Quelques saisons avant son décès, l'historien de la photographie Christian Bouqueret avait eu le privilège de l'interroger. Après quelques échanges, son interlocuteur acheva de comprendre que sa courbe de vie de était tout simplement insaisissable.

Elle était née en Pologne le 20 novembre 1897, ses parents étaient allemands. Elle mourut à Wetzlar, le 31 juillet 1985. Christian Bouqueret l'avait rencontrée quand elle accomplissait son retour en Europe, au terme de longues années de voyages et de découvertes du côté de l'Asie.Cette résistante ne cessa pas de franchir les frontières et les continents ; elle vécut pendant l'entre-deux guerres à Munich, en Russie, à Berlin, en Hollande, à Paris ainsi qu'à Monte-Carlo. Elle dirigea à Brazzaville le service photographique de la France Libre ; elle accompagna le Débarquement des Alliés en Provence et suivit la campagne d'Alsace. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, elle s'établissait à Bangkok : pendant vingt ans elle dirigea en Thaïlande le mythique Hôtel Oriental. Après quoi, elle s'étaitconvertie au boudhisme : elle s'était liée d'amitié avec le Dalaï-Lama, elle avait choisi de vivre à l'âge de 70 ans en compagnie de réfugiés tibétains dans un ashram du nord de l'Inde.
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André Malraux qui fut un autre de ses amis et commanditaires, avait voulu qu'Henri Langlois programme en 1967 une exposition de ses travaux à la Cinémathèque de Paris. L'époque n'était pas encore mûre pour évaluer sa singularité parmi les avant-gardes de l'entre-deux guerres, aux côtés de Joris Ivens, de Moholy-Nagy, de Sonia Delaunay, d'Eli Lotar, de Carlo Rim, de Lucien Vogel, de Jacques Haumont ou bien de Walter Benjamin. Elle avait rompu avec ses liens antérieurs, elle n'avait pas souci de son passé, le miroir était brisé. On l'avait oubliée, ou bien on ne parvenait pas à identifier la multiplicité de ses vies et la diversité de ses thématiques photographiques : cette première rétrospective de Germaine Krull n'avait pas retenu l'attention du public. La trame et l'épaisseur de son époque de grande créativité n'étaient pas encore reconstituées ;au coeur de la configuration des années trente du siècle dernier, son entourage, les silhouettes que je viens d'évoquer n'apparaissaient pas avec suffisamment de relief et de précision.


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Joris Ivens et Germaine Krull (archives Fondation Germaine Krull).

Germaine Krull est à présent, sur le plan de la photographie, avec Bérénice Abbott, Laure Albin-Guillot, Claude Cahun, Gisèle Freund, Florence Henri ou Dora Maar, l'une des rares femmes dont l'oeuvre et la modernité sont pleinement reconnues. Elle fit ses premiers apprentissages à Munich, milita très jeune parmi les rangs des spartakistes, séjourna à Moscou, échappa d'extrême justesse à l'exécution par balles d'un "comité révolutionnaire". Par la suite, elle fut à Berlin la compagne du cinéaste hollandais Joris Ivens (1898-1989). Ce dernier, lors d'un entretien avec Christian Bouqueret se souvenait que cette première épreuve endurée à Moscou, devant le mur d'exécution, avait "laissé en elle une trace ineffaçable. Elle se considérait alors comme une mort en suris ... L'idée de la mort la dominait et ne la quittait pas".

Elle explora le port de Rotterdam : les quais, les grues, les tas de charbon et le pont suspendu devinrent l'un de ses sujets de prédilection. En 1926, elle s'installe à Paris. Son énergie et la diversité de sa création forcent l'admiration : publiés par le magazineVu de Lucien Vogel, par la revue Jazz de Carlo Rim (76 photographies pour 17 numéros), dans L'Art Vivantde Florent Fels, dans des quotidiens ou bien dans des périodiques proches du surréalisme comme Variétés, ses nombreux reportages témoignent de la multiplicité de ses angles d'attaque.


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Inlassable, "massive et solide", constamment à l'affût en face de la mobilité de son époque - les témoins et les esprits railleurs prétendent, ce terme est sans grâce, qu'elle était une "Walkyrie de la pellicule" - Germaine Krull photographia la Tour Eiffel, la Place de l'Etoile, les quais de la Seine, le marché aux oiseaux, la Tour Saint-Jacques, les usines Citroën, des publicités pour les disques Columbia, les jours et les nuits de la capitale, les rails des tramways, des poutrelles d'acier, le ventre de Paris, la dernière interview de la Goulue, les manouches de Bagnolet, les clochards, les repasseurs de couteaux et les marchands des quatre saisons. On lui doit l'imposante Môme Bijou, de grandes séries de Femmes nues, des apparitions de danseuses et des lesbiennes ainsi que des portraits de personnages de premier plan comme Colette, Damia, Sergueï Eiseinstein, Assia Granatouroff, Arthur Honneger, Germaine Beaumont, Jean Cocteau, Sonia Delaunay, Louis Jouvet et André Malraux.

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Portrait d'André Malraux, 1930

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Colette, 1930.

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La Môme Bijoux, personnage qui fut également portraituré par Brassaï.


Ses voyages et déplacements la situent sur une photographie prise à Villalier (image reproduite à la fin de cet article) en compagnie de Joë Bousquet et de René Nelli qu'elle avait rencontrés suite à une recommandation du poète des Cahiers du Sud André Gaillard. Sa relation avec un transfuge de Firmin-Didot, l'éditeur-typographe Jacques Haumont(1899-1974)lui permit de publier à propos duValois de Gérard de Nerval un livre qui donne à voir Ermenonville et Mortefontaine, des sous-bois et des barques en attente. Pour Paul Morand, elle fut l'une des accompagnatrices deLa Route de Paris à la Méditerranée (1931)où l'on voit défiler des images qui obéissent à la vitesse des automobiles. Elle illustre également le Paris-Biarritz de Claude Farrère. A partir d'une nouvelle de Georges Simenon, il lui fut donné de composer les 104 images d'un "photo-roman", La Folle d'Itteville (1931) 

 

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Sa soeur, Berthe Krull, 1928.

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1928

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Alors qu'ils s'étaient séparés, afin de mieux établir ses papiers d'identité, Joris Ivens l'avait épousée en 1927 : son passeport hollandais lui permit d'échapper aux camps d'internement du début de la seconde guerre mondiale. Pendant trois années, entre 1927 et 1929, Germaine Krull fut l'amoureuse compagne du roumain Eli Lotar(1905-1969) qu'elle initia à la photographie et au travail dans la chambre noire : ils vécurent ensemble place Goudeau dans un petit hôtel de la Butte Montmartre. Elle écrivit à propos de ce personnage qui fut l'ultime modèle de Giacometti, qu'il avait"une douceur dans le visage qui faisait presque mal en le regardant". Dans le catalogue Eli Lotar du Centre Georges Pompidou, Annick Lionel-Marie raconte qu'" ils fréquentent les petites boîtes de nuit de Pigalle, particulièrement "La Boule noire" où joue un bon orchestre ; infatigables ils dansent tous les soirs jusqu'à la fermeture. Même s'il leur faut parfois rentrer à pied faute d'avoir assez d'argent pour prendre le métro, ils aiment aussi gagner la rive gauche pour aller aux "Deux Magots".

Eli Lotar apprend très vite, il donne des photographies au magazine Vu. Dans le n° 11 du magazine, paraissent trois images de Germaine Krull consacrées à la Tour Eiffel. Cherchant le point de vue pour mieux photographier, le couple aperçoit "une petite porte avec "Défense d'entrer", ils eurent l'idée d'aller voir ce qui se cachait. Il y avait tout un monde de roues, de câbles, de pistons et de barres de fer. Eli lui signalait les détails qu'elle photographiait avec son Ikarette. Ils développèrent tout la nuit suivante, portèrent les photos dés le lendemain à Vogel qui fut enthousiasmé. Germaine Krull était définitivement lancée." 

Pour sa part Eli Lotar devient l'auteur de l'une des icônes majeures de cette époque, sa vision desAbattoirs de la Villette qui parut dans le n°6, novembre 1929 de la revueDocuments de Georges Bataille. Dans un autre reportage d'Eli Lotar consacré au Théatre Alfred Jarry de Roger Vitrac et Antonin Artaud, on aperçoit la silhouette d'Artaud vu de dos ; au premier plan, Germaine Krull est assise sur une chaise, elle porte un grand collier, son regard est hypnotisé. 

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Portrait de Walter Benjamin, 1927, photographie de Germaine Krull. 

Gershom Sholem estimait que les portraits de Walter Benjamin, réalisés par Germaine Krull en 1927, étaient remarquablement justes. En sus de ces portraits de jeunesse, des images de Germaine Krull furent retrouvées dans le fonds posthume de Benjamin. Ces photographies qui évoquent dans la mouvance d'Atget et du surréalisme des vitrines de magasins avec des poupées fardées, des angles d'immeubles, des arrière-cours et des espaces comme lePassage du Ponceau et le Passage des Deux-Soeurs,figuraient en 2011 dans l'exposition Walter Benjamin du Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme (éditionsKlincksieck, pages 273-291 du catalogue) ; dans une incise de saPetite histoire de la photographie, Walter Benjamin place Germaine Krull aux côtés d'August Sander et Karl Blossfeldt.

Pour témoigner de cette amitié de Walter Benjamin et Germaine Krull, échelonnés entre octobre 1937 et octobre 1938, plusieurs fragments de correspondances entre le philosophe et la photographe sont cités et commentés sur ce lien, dans un article de Nathalie Raoux. Pendant cette période de l'avant-guerre chargée d'inquiétudes, Germaine Krull poste ses courriers depuis Monte-Carlo, à partir du 4 de la rue des Violettes. Benjamin lui répond depuis le 10 de la rue Dombasle, la lettre ne figure pas dans l'édition Aubier-Flammarion de sa correspondance ; elle tente de publier l'un de ses textes qui s'intitulait Chien-fou, à ce propos elle effectue vainement des démarches auprès de Léon-Pierre Quint, l'éditeur du Sagittaire.


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Rue Mouffetard, 1928.

Aujourd'hui, en dépit de la perte d'un grand nombre de ses plaques et de ses négatifs qu'elle avait laissés dans l'atelier parisien d'Eli Lotar et qui furent détruits pendant l'Occupation, l'historiographie lui est pleinement favorable : elle figure de plein droit parmi celles et ceux qui changèrent la vue de son époque.Christian Bouqueret qui réalisa en 1988 une exposition et un catalogue de ses travaux de l'entre-deux guerres, au musée Réattu d'Arles, à Céret ainsi qu'au musée Niepce de Chalon-sur Saône, racontait qu'elle
n'éprouvait pas un vif intérêt pour son oeuvre antérieure. Jusqu'au terme d'une vie souverainement anticonformiste,
"seul ce qui était devant elle l'intéressait".

Pierre Mac Orlan fut à son propos l'auteur chez Gallimard du premier volume de la petite collectionLes photographes nouveaux.Lerôle de Germaine Krull fut essentiel, notamment en tant que photographe de la beauté industrielle et des grandes architectures du XX° siècle.Métal, une compilation des images qu'elle avait prises à Amsterdam et Rotterdam, devant la Tour Eiffel ou bien dans les usines Peugeot, le port-folio qu'elle publia en 1927 avec une préface de Florent Fels, est l'un des manifestes de la modernité photographique. Dans un article de la revue L'Art vivant en mai 1931, Fels expliquait que "Germaine Krull est une improvisatrice. C'est sa propre curiosité des choses et de la vie qu'elle nous révèle : une belle garce du quadrille de Tabarin, les poutrelles de la tour Eiffel, les machines en action des chaînes de Citroën, de Peugeot, un beau visage, un bidon d'huile, un évênement sensationnel, tout est susceptible d'attirer son attention vigilante".


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Avenue du Bois de Boulogne, 1928.

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Place de l'Etoile, Avenue de la Grande Armée, trafic urbain 1926.

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Paris, Les Halles.

A Marseille où elle séjourna à plusieurs reprises, une première révélation du travail photographique de Germaine Krull s'effectua au musée Cantini, en décembre 1991, pendant l'exposition de Bernard Millet,Le Pont transbordeur et la vision moderniste. A la faveur de l'évocation de l'ouvrage de Ferdinand Arnodin, on retrouvait Germaine Krull aux côtés de Lazlo Moholy-Nagy, Siegfried Gidon, Herbert Bayer, François Kollar et Luc Dietrich. Une seconde redécouverte de son reportage autour du Vieux Port est disponible : Jeanne Laffite a réédité en octobre 2014 les pages du court texte d'André Suarès qui accompagnait en 1935 ses photographies deMarseille.


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Germaine Krull, photographie depuis les hauteurs des pylones du Pont Transbordeur, 1930.

Qaurante-neuf images : les noirs et blancs de cet ouvrage sont malheureusement altérés par un papier qui gomme toute une rythmique, d'indispensables nuances. On peut également regretter que ce nouveau livre ne soit pas conforme à la maquette qu'avait composéePlon : l'ordre primitif des images, visible sur cette video, est inexplicablement modifié.

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Marseille,pendant la fin du marché, la rue avec la boutique des vieux habits.

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Marseille, Les petits maraudeurs.


L'incipit d'André Suarès vaut sommation :"Qui n'aime pas la mer, jamais n'aima le rêve". Au fil des pages, parmi les odeurs du vieux goudron et des favouilles, entre rue Caisserie et Vieux Port, Germaine Krull donne à percevoir les terribles entrechocs de la misère, du commerce et de la modernité : des ruptures et des cadrages insolites, des ombres et des lumières dérangeantes, les inévitables contrastes de l'urbanisme de Marseille, plusieurs chevauchements d'époque, les ruelles sordides et les étais des quartiers réservés, les grands câbles, la nacelle, les ascenceurs et les perspectives du Pont Transbordeur, Saint-Victor ou bien le haut de la Canebière, de bien étranges fantômes, les travaux, les plaisirs et les jours, un mélange inouï d'énergie, de pauvreté, d'insolence, d'inquiétude et de liberté.


Alain Paire.

Sur ce lien, en podcast, une autre chronique à propos de Germaine Krull, Les vivants et les morts, Radio Zibeline.

Dans le texte d'annonce du musée de Jeu de Paume, pour l'exposition G. Krull de juin-septembre 2015, cet extrait resitue la complexité de son trajet biographique : "L’œuvre de Krull reste peu étudiée au regard de celle de Man Ray, László Moholy-Nagy ou André Kertész. Cela tient à une carrière courte et chaotique – une vingtaine d’années très actives en France, avec un climax d’à peine huit ans, puis les quarante dernières années en Asie, où les liens avec le milieu photographique sont presque rompus – ainsi qu’à la dispersion de ses tirages et à l’absence d’un fonds d’archives complet et bien identifié.

Peu d’expositions ont été consacrées à Germaine Krull, excepté deux expositions succinctes, en 1977, au Rheinisches Landesmuseum Bonn et, en 1988, au musée Réattu à Arles, ainsi que la rétrospective de 1999, montée à partir des archives déposées au Folkwang Museum d’Essen, présentée à Munich, San Francisco, Rotterdam et Paris, et accompagnée d’un livre-catalogue
Germaine Krull. Photographer of modernity, Cambridge (Mass.), The MIT Press, 1999, 390 p,rédigé par Kim Sichel".

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1938 : Enfants déguisés en gnômes attendant en coulisse avant leur entrée en scène, Wagner à l'Opéra de Monaco.

Germaine Krull, Photographie 1924-1936, par Christian Bouqueret, catalogue du Musée Réattu d'Arles, juillet 1988.Germaine Krull / Monte-Carlopar Kim Sichel (Montreal Museum of Fine Arts, 2006).

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Marseille par Germaine Krull, texte d'André Suarès, éditionsJeanne Laffitte, novembre 2013, 29 euros.Le Pont Transbordeur et la vision moderniste, textes de Bernard Millet et Nathalie Abou-Isaac, Musée de Marseille / Réunion des Musées nationaux, 1991.

Eli Lotar, textes d'Alain Sayag, Annick Lionel-Marie, Alain et Odette Virmaux, éd. du Centre Georges Pompidou, 1994.En 200,une biographie romancée de Marie-Hélène Dumas, à propos de Germaine Krull, Lumières d'exil, aux éditions Joëlle Losfeld.

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Villalier, années 30. De gauche à droite, Joë Bousquet, Germaine Krull et René Nelli.


© 2015 Alain Paire. Tous droits réservés.