Logo

Thierry Bouchard Maisons_feuillage_1

Un collage de Thierry Bouchard pour accompagner Les maisons de feuillage, poème de Jean Malrieu.

À reprendre ces petits, très petits livres pour la plupart, c’est un étrange vertige qui me saisit ; comme si je me penchais du loin de mon âge vers quelque mystérieuse rivière : à sa surface danse l’image d’un jeune homme d’autrefois, avec ses foucades, ses colères, son rire surtout, dont l’écho résonne infiniment[1]...

Neuf volumes tout au plus, imprimés entre juillet 1975 et juillet 1977.

Paysage premier – le bien nommé – de Laurent Debut, est certes un salut de Thierry Bouchard à l’ami dijonnais le plus proche peut-être de ces années-là, mais il est aussi une tentative de dessiner son propre paysage, de discerner sa propre ligne d’horizon, puisque non content d’imprimer la plaquette Thierry en réalisa aussi la modeste gravure sur plexiglas. Dans sa simplicité, ce titre est symbolique d’un tremblement – de cette double postulation entre texte et art graphique, ou plutôt de cette volonté têtue de ne jamais séparer la dimension de l’esprit du rapport à la matière.

Premier livre de Thierry Boiuchard

Avec Tromba et Puivert de Gaston Puel (1924-2013), une personnalité capitale s’avance sur la scène. Puel, initialement rencontré au hasard d’une anthologie, incarna en effet pour Thierry la figure magistrale. Poète majeur, imprimeur-éditeur à l’enseigne de « La Fenêtre ardente » des meilleurs poètes du temps, il fut indéniablement un modèle : au reste, de même que « La Fenêtre ardente », « La louve de l’hiver » emprunta sa dénomination à René Char[2].

À l’époque où ils entrèrent en relation, Puel venait de renoncer à l’édition. Il avait cru trouver un successeur en un personnage qui ne tarda guère à décevoir ses attentes, et nul doute que Thierry Bouchard se mordit les doigts de n’avoir pu prétendre à cet héritage – tout symbolique. El desdichado, déjà.

Au côté de Puel, Thierry apprit le sens de la page et la rigueur typographique ; par son amicale protection, il eut accès à ce monde des artistes et des écrivains aimés qui paraissait d’abord si lointain au jeune provincial. Mais si Puel fut un maître, il le fut à la façon des maîtres zen, dans l’enseignement desquels la causticité et le sens de la farce ne sont jamais absents : le disciple répétait avec délice ses duretés souriantes à l’égard des idoles. Enfin Puel, homme du Sud le plus secret, confirma l’attachement de Thierry Bouchard aux terres occitanes, à leurs voix et à leurs mains.

gaston puel et rené piniès

Une photographie récente de Gaston Puel en compagnie de son ami René Piniès, responsable du Centre Joë Bousquet de Carcassonne qui réalisa en octobre 2011 la première grande exposition consacrée aux éditions Thierry Bouchard (photo, droits réservés L'Indépendant)


Par Les maisons de feuillage se présente un autre Occitan – quoiqu’il eût accompli sa carrière d’instituteur à Marseille, où il fonda la revue de sympathies communistes Action poétique –, Jean Malrieu (1915-1976). Celui-ci n’était pas un inconnu pour Thierry Bouchard : Malrieu, une des admirations de son adolescence, était aussi presque le voisin de Gaston Puel ; il était devenu depuis un an le correspondant et l’ami de Laurent Debut.

Ce dernier avait consacré à Jean Malrieu le mémorable numéro 2/3 (février 1976) de la revue dijonnaise Brandes, auquel avait concouru Thierry Bouchard. C’est presque simultanément que parut Les maisons de feuillage, enrichi par Thierry de collages originaux : hommage très personnel à un homme debout dont l’exigeante parole avait bouleversé sa vision du monde, ce livre, achevé d’imprimer le 12 mars 1976, précéda d’un mois à peine la disparition du poète. Au fil de sa brève existence, les ombres n’eurent garde de délaisser Thierry Bouchard.

Thierry Bouchard Maisons_feuillage_2

Un second collage de Thierry Bouchard pour Les maisons de feuillage.

Auteur de La maison, le passage, Pierre Dhainaut semble quant à lui étranger au cercle méridional dont certaines publications de « La louve de l’hiver » tracent les contours. Ce n’est pas vraiment le cas.

Dhainaut, fils des dunes et de la Mer du Nord, poète lié au groupe surréaliste tardif, est aussi un des commentateurs les plus autorisés de Jean Malrieu, sur lequel il fut le premier à publier une étude critique et dont il rassembla les poésies complètes. C’est tout naturellement que sa femme et lui – Jacqueline et Pierre – se prirent d’amitié pour Thierry Bouchard, ce grand garçon encombré de lui-même dont ils surent percevoir le talent naissant.

La maison, le passage fut aussi pour Thierry l’occasion d’une rencontre qui compta beaucoup pour lui, celle de Jacques Hérold (1910-1987). Car Hérold, peintre compagnon de Victor Brauner et Yves Tanguy, est peut-être avant tout un immense graveur, et sans doute Thierry éprouva-t-il auprès de lui ce sentiment d’intense complicité qu’il ne devait retrouver, bien plus tard, que dans le commerce de Petr Herel.

L’été, la couleur, de Jean-Baptiste Lysland, est malgré sa minceur une plaquette essentielle.

Thierry Bouchard

Thierry Bouchard, 1981, photographie de Douglas Hollely.

Poème dédié à Laurent Debut, elle établit un lien avec Paysage premier, conformément à sa vocation de célébrer une année d’activité éditoriale de « La louve de l’hiver ».

C’est aussi pour la première fois que Thierry Bouchard s’autorise à éditer son double Lysland, voire à lui permettre de s’illustrer : au colophon de la plaquette se lit la double signature de l’imprimeur et de l’auteur, tandis que celle de l’artiste authentifie la linogravure. Trois têtes sous un même bonnet !

Enfin, alors que toutes les impressions précédentes avaient été réalisées sur des machines étrangères – celles de la Chartreuse, institution psychiatrique dijonnaise bien connue – L’été, la couleur est imprimé « sur les presses de la louve de l’hiver à Losne ».

Ce tout petit livre est donc celui d’un basculement : à travers l’acquisition de matériel lourd – probablement une simple « pédale » –, Thierry tournait le dos à ses études de philosophie pour se livrer tout entier à sa passion : typographie ET poésie.

Cinq poèmes du chanvre indien, par René Nelli, constitue le dernier sommet du triangle qu’avaient commencé à définir Puel et Malrieu. Nelli, familier de Joë Bousquet, un des rénovateurs de l’Institut d’Études Occitanes, ne jouissait alors d’une large notoriété qu’en sa qualité d’historien du catharisme et des troubadours, tandis que son œuvre poétique, française ou occitane, restait inconnue du grand public.

René nelli

Une photographie des années 30 :  Joë Bousquet, Germaine Krull et René Nelli.

Munitionné du Cinquième château de Puel, du Château cathare de Malrieu, du Château où Dieu est un autre de Nelli, Thierry Bouchard, qui ne goûtait pas l’escalade, s’était cependant lancé à la conquête du pog de Montségur. Publier les Cinq poèmes du chanvre indien ne fut pour lui qu’une continuation de l’aventure spirituelle[3], dans laquelle l’écrivain carcassonnais lui apparut parfois sous les traits du maître yaqui Don Juan Matus, cher à Carlos Castaneda.

Matériel pour un Don Juan, titre pénultième de « La louve de l’hiver », est en tout point un livre extraordinaire : par son auteur, Michel Butor, célèbre depuis le début des années 60 pour son œuvre narrative et son rattachement au mouvement du « Nouveau Roman » ; par l’artiste qui joint ses forces à celles de l’écrivain plus qu’il ne l’illustre, Pierre Alechinsky ; par sa forme enfin de boîte, contenant : un jeu de 20 cartes, proposant au lecteur créateur 2 763 633 600 possibilités de strophes ; une cassette audio « où s’interpénètrent la voix de l’auteur récitant les strophes du poème et une action musicale de Jean-Yves Bosseur » ; un appeau, invitant le lecteur à « une action musicale personnelle » ; et un mode d’emploi de ces différents éléments !

La_louve_de_lhiver_r

Très certainement, Thierry Bouchard fut séduit par le caractère impertinent et ludique du projet, comme par la qualité de ceux qui le portaient. Plus encore néanmoins, cette réalisation marque un second basculement : c’est là un véritable livre d’artiste, qui fit prendre conscience à Thierry que là résidait sa véritable vocation et qu’il devait désormais avancer à visage découvert.

L’écriture de l’été, par Jean-Baptiste Lysland, est par conséquent un adieu sans larmes. Achevé d’imprimer le 2 juillet 1977, ce petit livre estival, faisant écho à L’été, la couleur de l’année précédente, clôture l’hiver de la création et renvoie la louve à ses neiges.

Alors s’ouvrit le nouveau printemps de la création de Thierry Bouchard.

Jacques-Remi DAHAN.



[1] Que la route te soit paisible, compagnon ! Nous nous retrouverons à Port-des-Singes.

[2] « Nous nous battons pour un site où la neige n’est pas seulement la louve de l'hiver mais aussi l’aulne du printemps. Le soleil s’y lève sur notre sang exigeant et l’homme n’est jamais en prison chez son semblable. À nos yeux ce site vaut mieux que notre pain, car il ne peut être, lui, remplacé. » La Provence point Oméga (« Ruine d’Albion »), 1966.

[3] Le recueil intégral des Poèmes du chanvre indien parut en 1979 dans la collection « Terre », codirigée par Thierry Bouchard et Gaston Puel.

Thierry Bouchard

Thierry Bouchard, milieu des années 70 (photo. archives familiales).

La Bibliothèque municipale Gaspard Monge de Beaune programme du 12 septembre au 7 décembre 2013, une exposition à propos des éditions Thierry Bouchard. Un proche ami de Thierry, Jacques-Rémi Dahan  a confié à la Bibliothèque de Beaune le texte ci-dessus : son évocation de "La louve de l'hiver" figurera dans le catalogue qui paraitra le 12 septembre 2013, jour d'inauguration de l'exposition.

 

J-R Dahan est par ailleurs l'impeccable auteur d'une bibliographie des livres imprimés en typographie de 1975 à 2006 par Thierry Bouchard sur les presses de Losne, 190 pages achevées d'imprimer en février 2013 chez Folle Avoine  (tirage à 100 exemplaires, prix 15 euros, avec une gravure de Petr Herel, 30 euros, ouvrage qu'on peut se procurer chez Yves Prié, Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.). On retrouve pour partie cette bibliographie dans le cahier Thierry Bouchard publié au Temps qu'il fait.

© 2015 Alain Paire. Tous droits réservés.