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Image2 du film Leopardi 2

Elio Germano, interprète du rôle de Leopardi

Il est exceptionnel que le cinéma s’attache à la figure d’un poète pour en faire le héros d’un film et cherche à rendre quelque chose de ce qu’est la poésie. On sent bien que l’exercice est périlleux tant celle-ci est étroitement, essentiellement liée aux mots, à leurs sonorités, leur musique, et suggère toujours bien plus qu’elle ne montre. On peine à concevoir ce qui pourrait bien restituer telle ou telle image de Rimbaud ou la terre « bleue comme une orange » d’Éluard. En outre, le temps propre au cinéma, son écoulement linéaire ne peut guère que fausser la durée discontinue du poème, et constitue en cela un obstacle quasi insurmontable. Ceci étant, il y a bien la ressource commune de s’en tenir aux événements d’une vie, pour autant que celle-ci présente certains caractères « romanesques », je pense encore ici à Rimbaud. Or, rien de tel dans le cas présent : la vie de Giacomo Leopardi (1798-1837) est banale, aussi dépourvue d’inattendu que celle de Mallarmé. On ne lui connaît aucun voyage lointain (il ne quitte jamais l’Italie), aucune passion ravageuse, aucune folie, aucune ivrognerie ; de plus, ses origines aristocratiques et sa culture raffinée n’ont rien de « populaire ». C’est en homme seul qu’il traverse et médite l’une des périodes les plus agitées de toute l’histoire du xixe siècle. Outre son génie, assez vite reconnu, sa seule originalité tient au fait qu’il était bossu.

 Aussi le metteur en scène, pour compenser cette absence de faits saillants, et par suite d’images « faciles », doit-il trouver un moyen de rendre intéressant un récit qui pourrait être d’une affligeante banalité et, pour y parvenir, il a le choix entre une exploitation artificielle du mythe romantique de l’Artiste inspiré, et, beaucoup moins aisée, la suggestion des mouvements d’une vie intérieure. Mario Martone suit cette voie, qui a pour corollaire, ou plutôt exige un grand talent de la part de l’acteur chargé du rôle principal ; à cet égard, Elio Germano, l’interprète de Leopardi, est parfait. Pour le dire autrement, au cinéma il y a toujours lieu de craindre la représentation d’artistes autour desquels s’est constitué un corps plus ou moins légendaire (Caravage, Van Gogh, Gauguin, Rimbaud encore, Proust...) : la cruelle précision de la caméra leur donne aussitôt une existence surabondante, une présence « réelle » qui débordent leurs œuvres, de sorte que, pour le réalisateur, la tentation est grande, et presque inévitable, de rendre l’importance de l’artiste par un jeu d’acteur trop appuyé, sinon outré. Vouloir éviter la sécheresse ou l’académisme si fréquents des documentaires est assurément louable, mais expose à la menace d’une vision illusoire, souvent non dénuée d’emphase, de ce qu’est la vie d’un artiste. Heureusement, rien de tel ici, sinon peut-être, mais à peine, une certaine insistance à montrer l’infirmité de Leopardi, sans doute parce qu’elle éclaire, non pas son œuvre, mais la solitude dans laquelle il vécut. Pour l’essentiel, le jeu d’Elio Romano est discret et tient surtout à l’intensité des regards et des expressions du visage, qui traduisent à la fois l’intelligence aiguë et immédiate du poète, son ironie et sa tristesse rentrées, sans exploiter le registre un peu trop attendu de sa mélancolie. Quand il se promène dans la nature, regarde le ciel et le sommet mouvant des arbres, il ne pose pas, comme on pourrait le craindre. Aussi bien est-ce sans effet qu’il dit certains passages de ses poèmes les plus célèbres, comme L’Infini ou, dans les dernières minutes du film, Le genêt.

 Image1 du film Leopardi 2

Elio Germano, interprète du rôle de Leopardi

Le film a aussi cette qualité de ne rien inventer, de ne pas broder, de suivre autant que faire se peut ce que l’on sait de la vie de Leopardi par ses écrits, sa correspondance et les témoignages de ses contemporains (notamment celui de son grand ami Antonio Ranieri). Rien de racoleur non plus : on notera par exemple que l’amour de jeunesse de Leopardi pour sa cousine Geltrude Cassi Lazzari, cet amour inexprimé, n’est pas vraiment évoqué. Mais certains détails, qu’on peut ne pas remarquer, renvoient très précisément à des textes sûrs. On voit ainsi, au début du film, Leopardi marchant la nuit dans une rue de Recanati et croisant deux jeunes gens au moment où survient une luciole, que l’un d’eux attrape et tue : cette scène, qui ne dure qu’un instant et peut paraître indifférente, est bel et bien décrite de façon quasi sténographique dans un passage des Appunti e ricordi du poète : « ils étaient assis et échangeaient des plaisanteries au-dessous de la grosse lanterne, etc. ; ils se chamaillaient pour rire, etc., voilà qu’apparaît la première luciole de l’année, un des deux se lève et fonce sur elle, etc. ; moi, à part moi, je demandais pitié pour la pauvre bête, je l’exhortais à s’envoler, etc., mais il lui donne une tape, la jette à terre et revient trouver l’autre garçon, etc.1 » À vrai dire, cette attention portée à la véracité de simples détails, dont il serait facile de trouver d’autres exemples, est grandement rassurante sur le sérieux du film.

Portrait posthume de Leopardi

Portrait posthume de Leopardi, peint en 1845 par Domenico Morelli à la demande d'Antonio Ranieri (Recanati, Centro Nazionale di Studi Leopardiani).

Je voudrais toutefois prendre le risque d’exprimer ici une critique qui, d’ailleurs, ne remet nullement en cause la qualité du film, qu’il s’agisse du travail du metteur en scène ou de celui des acteurs. Il me semble en effet que la beauté, le raffinement même, des images, que l’on doit à l’art de Renato Berta (le directeur de la photographie qui a beaucoup travaillé avec Alain Resnais, Alain Tanner, Amos Gitaï, Jean-Marie Straub et Danièle Huillet... ), en un sens nuit un peu au propos du film, à l’approfondissement auquel il invite, détourne l’attention. L’œil est sans cesse retenu par des images admirablement composées, par des lumières subtilement étudiées, même la scène se déroulant dans un bordel napolitain ne rend pas grand-chose de l’aspect terriblement sordide que devait présenter ce genre de lieux, – de sorte qu’à la fin on en oublierait presque l’inquiétude, le doute et le pessimisme dont témoigne à tout instant l’œuvre du poète. Mais c’est là une critique que l’on pourrait faire à nombre de films italiens, souvent menacés par une forme d’esthétisme qui semble irrépressible !

Alain Madeleine-Perdrillat, juin 2016

Leopardi. Il giovane favoloso, un film de Mario Martone, avec Elio Germano, Michele Riondino, Massimo Popolizio et Anna Mouglalis, 2013, 2 heures 18 minutes. Deux DVD édités et distribués par Blaq Out, 26 euros. Le second DVD est constitué par des entretiens avec Mario Martone, René de Ceccatty (traducteur des Canti), Gérard Berréby (fondateur et directeur des éditions Allia, qui ont notamment publié le Zibaldone de Leopardi) et Bertrand Schefer (traducteur du Zibaldone).

1 Giacomo Leopardi, Souvenirs d’enfance et d’adolescence, dans Œuvres, éditions Del Duca (collection UNESCO d’œuvres représentatives), Paris, 1964, page 109, traduction de l’italien par Juliette Bertrand.

© 2015 Alain Paire. Tous droits réservés.