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Hugo Le burg a la croix

Victor Hugo, Le burg à la croix, 1850, crayon, plume, pinceau, lavis, fusain, rehauts de gouache sur papier beige,
7,23 x 12, 58 cm. Paris, Maison de Victor Hugo

 

Le titre du livre, L’Univers comme alphabet, publié dans la collection « Art et artistes », pourrait laisser espérer – ou craindre – d’y trouver de sévères analyses formelles des signes et codes utilisés par les artistes. Car qu’est-ce en effet qu’un alphabet sinon (je cite la définition du Petit Robert) « un système de signes graphiques servant à la transcription des sons d’une langue » ? Un système donc, et très organisé, qui constitue, en l’occurrence il ne faut pas l’oublier, la base de l’apprentissage de l’écriture et de la lecture de toute langue. Or, les textes réunis par Florian Rodari sont tout sauf systématiques et ressortissent davantage à une approche poétique de la démarche des artistes qu’à une analyse formelle des œuvres. À vrai dire, ce titre, on devine qu’il lui fut inspiré par les dessins de Victor Hugo, lesquels intègrent souvent, en tant qu’éléments plastiques, des lettres (à commencer bien sûr par le H majuscule de son nom), comme si celles-ci, leurs graphies plutôt que leurs sons, recélaient un sens secret, révélaient quelque chose du monde sous ses apparences. On reconnaît là, poussé à la limite, le rêve, propre à toute entreprise poétique, de réduire autant que possible la différence entre le signifiant et le signifié. Imaginer qu’une lettre, une seule lettre pourrait faire ce qu’un mot ne saurait faire, puisque la fleur restera toujours « l’absente de tous bouquets ». Florian Rodari consacre d’ailleurs à Victor Hugo dessinateur l’un des textes les plus importants du livre (avec celui sur Alberto Giacometti), et qui, placé presque à son début, éclairent tous les autres.

Mellan Statue de femme assise

Claude Mellan, Statue de femme assise dite aussi Agrippine sortant du bain, 1671, burin sur papier, 40,8 x 29 cm, Chalcographie du Louvre

Le véritable double sujet de ce livre est le dessin et la gravure, outre deux incursions, à la fin, dans le domaine de la photographie avec un texte sur Jacques Henri Lartigue et un autre sur Balthasar Burkhard[1]. On peut tout de même regretter que ces mots, « dessin » et « gravure », ne figurent pas dans le titre de l’ouvrage. D’autant plus que les différents textes s’appuient sur une interprétation générale du dessin qui ne recoupe guère le sens qu’on lui donne le plus souvent, et que cette interprétation repose elle-même sur une conception particulière des relations entre l’artiste et le monde. À plusieurs reprises, Florian Rodari indique en effet que celui-ci ne se livre pas (ou plus) comme un spectacle passif – ce que l’image conventionnelle du peintre assis tranquillement devant son chevalet, face à son modèle ou à la nature, peut laisser croire –, un spectacle qu’un peu de métier et d’attention permettrait de restituer, et il note que « le monde n’est pas à prendre », que « nous sommes depuis toujours pris en lui[2] », et que « l’œil est saisi par le monde plus encore qu’il ne saisit le monde[3] », ce qui, à mon sens, vaut surtout pour l’art moderne, depuis Cézanne, où l’on perçoit effectivement un désordre derrière l’ordre des apparences, une insuffisance ou un brouillage, une forme d’étrangeté, et par suite une difficulté nouvelle pour l’artiste à rendre compte vraiment d’un visage, d’un corps, d’un paysage ou d’un simple objet. À cet égard, l’acharnement, hier, de Morandi et de Giacometti, aujourd’hui de Claude Garache ou d’Alexandre Hollan, est assez révélateur. Dans le même esprit, Florian Rodari parle ailleurs du « feu nourri des phénomènes[4] » ou observe que « le visible est un champ instable, constamment instable, où s’affrontent des forces tantôt complices tantôt contraires.[5] » S’il est certain qu’une telle vision quasi dramatisée du monde éclaire avec force une grande part des arts de notre temps (de sorte qu’en y échappant, certaines œuvres, comme celle de Lartigue, pourraient paraître tournées vers le passé), ne doit-on pas penser que cette perturbation ou cette instabilité que l’artiste moderne ressent et doit affronter, se trouvent en lui, consciemment ou non liées aux extrêmes violences du dernier siècle, davantage que dans la surabondance des influx du monde phénoménal ?

Lartigue Jeanine Lhemann 1

Jacques Henri Lartigue, Jeanine Lhemann, Royan, septembre 1966, photographie

Quoi qu’il en soit, cette situation aurait amené le dessin à assumer un rôle nouveau : quand il fut longtemps, pour le peintre ou le graveur, l’acte premier, fondateur, qui servait à délimiter, à circonscrire, à distinguer des formes, en les découpant dans le « désordre du monde », pour y découvrir, révéler et retenir des harmonies, voilà que l’artiste ne peut plus céder à ce qui ne semble plus qu’une rêverie et est mis en demeure de comprendre ce désordre, de le comprendre de l’intérieur et, ce faisant, de le laisser agir et paraître dans son travail, d’une façon ou d’une autre, – véhémente chez Giacometti ou Geneviève Laplanche, elliptique chez Tal Coat, onirique chez Michaux ou Pietro Sarto... Ou bien retenue jusqu’à l’effacement chez Nicolas Poignon, à propos duquel Florian Rodari note presque drôlement : « Arrive le moment où l’on doit montrer la corde et faire connaître le secret de fabrication. Les temps sont plus durs, mais ils sont peut-être aussi plus vrais[6] ». Si bien que ces artistes, pour différents qu’ils soient, témoignent tous d’un même retrait, d’un même recul, d’une sorte même de dérobade du visible, si j’ose dire ; en tout cas, d’un monde qui ne se laisse plus admirer paisiblement, « comme avant ». Et ce qui vaut pour le dessin vaut davantage encore pour la gravure, qui n’existe que par le trait, donc le dessin. Mais Florian Rodari rappelle à juste titre que la gravure offre une ressource spécifique, celle d’obtenir, à partir d’une seule plaque reprise et retravaillée, plusieurs états d’une même image, comme Rembrandt l’a fait pour certaines de ses plus célèbres eaux-fortes. On pourrait voir dans cette ressource la possibilité de restituer quelque chose du temps qui passe, d’échapper au caractère définitif de l’image, mais l’auteur corrige cette vue en notant, sans craindre l’effet de tautologie, que la multiplication des états « consiste aussi, et peut-être surtout, à avouer une imperfection du temps lui-même, à dénoncer son incapacité à la permanence et à l’identité[7] », ce qui ramène à la conception d’un monde sans cesse déconcerté, déconcertant, comme à la rêverie récurrente d’un repos, au sens que ce mot a dans les vocabulaires de la peinture et de la musique. Aussi n’est-il sans doute pas indifférent que le recueil de Florian Rodari se conclue presque[8] avec deux textes sur les photographies de Jacques Henri Lartigue, lesquelles apportent, il est vrai, dans leur dynamique même, ce repos : la certitude de joies passagères, sinon d’un bonheur possible.

Alain Madeleine-Perdrillat, avril 2016

(Une dernière remarque en post-scriptum : l’une des qualités de ce livre étant de nous faire découvrir des artistes peu connus, intelligemment traités avec les mêmes égards que des célébrités, il est regrettable qu’il ne comporte qu’un nombre très limité d’illustrations – une seule par texte, quelle que soit sa longueur, et même une seule pour les deux textes sur Lartigue, dont le second est pourtant une suite de descriptions –, surtout quand l’auteur commente précisément une œuvre ou une série d’œuvres non reproduites, dont il est difficile de trouver ailleurs des reproductions – comme les portraits peints par Marie-Anne Poniatowska.)

Florian Rodari, L’Univers comme alphabet, Paris, éditions Gallimard, collection « Art et artistes », 2016, 264 pages, 23 euros.

003893972

[1] Balthasar Burckhard est un photographe plasticien suisse (1944-2010). En France, il a été plusieurs fois présenté par la galerie Aline Vidal (Paris) ; le musée de Grenoble lui a consacré une grande exposition du 12 décembre 1999 au 14 février 2000.

[2] Page 68 (texte sur Tal Coat).

[3] Page 97 (texte sur Giacometti). Ailleurs, Florian Rodri écrit toutefois : « Il faut que nous nous rendions suffisamment poreux à ce qui vient dans le monde pour en être saisis à notre tour ; [...]» (page 64, texte sur les représentations d’animaux).

[4] Page 119 (texte sur Nicolas Poignon).

[5] Page 131 (texte sur Geneviève Laplanche). Dans le deuxième article sur Jacques Henri Lartigue, l’expression « branle universel » revient par deux fois, p. 221 et p. 232.

[6] Page 123.

[7] Page139 (texte sur Ilse Lierhammer).

[8] Comme il a été dit, le tout dernier texte du recueil est consacré à Balthasar Burkhard.

© 2015 Alain Paire. Tous droits réservés.