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 Anne Marie Jaccottet Image 2

  Anne-Marie Jaccottet, Kakis, aquarelle et crayon.

Il y a quelques jours une exposition s’est ouverte à Paris dans la librairie Le Bruit du temps, rue du Cardinal Lemoine, à deux pas de la place de la Contrescarpe : une vingtaine d’aquarelles et de dessins d’Anne-Marie Jaccottet. C’est hélas un euphémisme de dire qu’on a peu l’occasion de voir des œuvres de cette artiste : je crois bien que la dernière fois, à Paris, ce fut au tout début de l’année 2001 au Centre culturel suisse, rue des Francs-Bourgeois, il y a donc quinze ans (mais depuis, il y eut en région trois autres expositions : deux, en 2004 et 2008, dans la librairie-galerie Alain Paire, à Aix-en-Provence, la troisième dans l’Espace Terres d’écriture, en 2007, à Grignan). Une telle rareté correspond bien, dira-t-on, à la discrétion d’une œuvre qui aborde le monde sans vacarme de couleurs ou de lignes, sans prétention conceptuelle, sans discours. Et fait simplement comprendre que l’attention portée à tel arbre, à telle fleur, à tel fruit, est porteuse d’un sens qui suffit à nourrir une œuvre.

L’usage léger, non appuyé, du fusain ou de l’aquarelle (ou, dans d’autres œuvres, du pastel) sur des papiers grenés, donne aux traits et aux couleurs un aspect tremblé, une vibration qui manifeste tout à la fois la délicatesse, presque la prudence, du regard porté par l’artiste sur son motif, et une sorte d’hésitation, d’une difficulté de celui-ci à apparaître, ou plus exactement d’une façon irrégulière d’apparaître, laquelle renvoie aussi à l’instabilité de nos perceptions : à tel instant, nous avons la certitude de voir la fleur devant nous, de la voir vraiment, de la sentir, et voici, un instant plus tard, qu’il n’y a plus rien sinon quelque chose de banal portant le nom « rose » ou « coquelicot », soit l’absence qu’a si bien dite Mallarmé. À tort ou à raison, on ne peut croire que ces fruits et ces fleurs « posent » de quelque façon et tout indique en eux une réserve, en tout cas aucune aspiration particulière à être représentés. La vibration de leur image suggère leur fragilité, leur soumission au temps, et à un temps bref, étranger à celui de l’œuvre faite, immobilisée. On sait que Cézanne, mécontent du caractère éphémère des fleurs naturelles, les remplaçait à l’occasion par des fleurs en papier, – un artifice auquel Anne-Marie Jaccottet ne recourrait pas.

Anne Marie Jaccottet Image 3

Arbres, crayon.

Davantage même, on devine qu’une attention trop soutenue, trop continue, portée au motif aurait tôt fait de le rendre « invisible », comme le sens même d’un mot devient étrange puis incompréhensible si on le répète sans s’arrêter un grand nombre de fois. Veiller, attendre, « laisser venir », comme on dit, mais ne pas s’attarder, tel pourrait être la simple leçon de ces œuvres qui, en cela, partagent évidemment les ambitions de la poésie, peut-être davantage que celles de la peinture. D’un autre côté, sans doute faut-il être plus précis et distinguer aussi cet art de celui des maîtres japonais : je ne crois pas qu’Anne-Marie Jaccottet ait jamais rêvé de saisir d’un habile coup de pinceau ou d‘un trait de crayon inspiré, l’essence d’une fleur ou d’un feuillage, car reste visible dans ses œuvres une recherche appliquée qui compose avec le temps, il suffit pour s’en convaincre d’observer comment la forme et la couleur de telle ou telle figue ou grenade sont suggérées par tout un jeu de touches libres variant les tons et les valeurs (ce qui d’ailleurs évoque la manière des Impressionnistes et de Bonnard). Quant au fusain, il semble servir d’abord à tracer un arrière-plan, une base pour la composition, une sorte de mise en place, tout en définissant un dessin général et ouvert des formes et en suggérant le liseré d’ombre à leurs bords ; il est clair que son rôle est soumis à la venue et au travail des couleurs. Lesquelles auraient toujours tendance, on le sent, à s’épancher, à s’élargir de leurs supports, à susciter une effusion qui leur soit propre. De sorte qu’Anne-Marie Jaccottet – particulièrement dans certaines études de sous-bois – se tient proche de ce que l’on a appelé l’ « abstraction lyrique », sans jamais y céder.

Ainsi ses œuvres ne cherchent-elles visiblement pas à s’emparer de leurs motifs, à s‘en saisir, à les circonvenir comme le ferait un dessin académique. Leur projet est moins d’en faire des images "artistiques" que de restituer les émotions qu’ils suscitent, en acceptant et respectant la distance, presque l’étrangeté du monde que l’on ressent dès lors qu’on le regarde vraiment, – mais sans l’obstination inquiète d’un Morandi (pour lequel Anne-Marie Jaccottet professe la plus grande admiration) qui, mieux que tout autre peintre, a exprimé la « résistance » du motif, qu’il ne cesse d’ailleurs de réduire. Et cette acceptation, ce respect de l’artiste ont valeur de ferveur, comme si la douceur du regard porté sur les choses qui nous entourent suffisait à les rendre plus proches, à nous accorder à elles, à faire qu’elles nous aident à vivre.

Anne Marie Jaccottet Image 4

Corbeille de fruits, aquarelle et crayon.

Dans la librairie, je me disais aussi que voir ces œuvres à la fois vives et tranquilles, impondérables, environnées de livres, longs récits ou brefs poèmes, savants essais – et l’on ne sait s’ils veillent sur elles, ou elles sur eux –, produit un effet chaleureux, un réconfort in tempore belli.

Alain Madeleine-Perdrillat, décembre 2015

Exposition Anne-Marie Jaccottet, aquarelles et dessins, jusqu'au 9 janvier 2016, Librairie Le Bruit du Temps, 66 rue du Cardinal Lemoine, ouverte du mercredi au samedi de 11 h à 19 h. Tel. 01 43 29 62 50.

© 2015 Alain Paire. Tous droits réservés.