Ce zanne Village des pe cheurs a L Estaque

Cézanne, Village des pêcheurs à L'Estaque, vers 1870 (ou avant), huile sur toile, 42 x 55 cm, collection privée

Sans qu’aucun anniversaire n’en soit la cause, deux expositions consacrées à Cézanne ont lieu quasi simultanément en Suisse cet été : Paul Cézanne. Le Chant de la terre, à Martigny (Valais), à la Fondation Pierre Gianadda, du 16 juin au 19 novembre, et Cézanne révélé, à Bâle, au Kunstmuseum, du 10 juin au 24 septembre. La première présente surtout des huiles sur toile et des aquarelles, la seconde surtout des dessins (le musée de Bâle conserve la plus importante collection au monde de dessins du maître1) accompagnés de quelques aquarelles et tableaux.

Si l’on n’apprendra rien de nouveau sur Cézanne à Martigny, on pourra y découvrir des œuvres très rarement exposées, je pense notamment au Village des pêcheurs à L’Estaque 2, sans doute l’une des toutes premières huiles sur toile inspirées au peintre par ce village où il viendra sa réfugier avec Hortense, loin de son père, au début de la guerre de 1870 – et l’on s’étonne de sa composition, qui réserve une place très réduite à la mer, et de son coloris terne, si différent de celui des futures vues lumineuses, où la mer devient l’élément sinon principal, du moins essentiel, qu’il peindra dans le même lieu quelques années plus tard et surtout en 1883-1885. En dépit de cette différence, il est frappant de constater que le point de vue choisi par Cézanne est déjà surplombant et que ce sont les toits des maisons, et même, plus précisément, les tuiles de ces toits, leurs couleurs rouges, qui l’ont d’abord intéressé (et l’on se dit un instant que leur disposition régulière évoque les larges touches parallèles de pinceau dont usera bientôt le peintre).

 Ce zanne Montagnes en Provence

Cézanne, Montagnes en Provence, vers 1879, huile sur toile, 53,5 x 72,4 cm, National Museum of Wales, Cardiff

On peut également voir à Martigny une œuvre assez mystérieuse, Montagnes en Provence3, que le catalogue de l’exposition indique, avec une grande probabilité, comme une vue du barrage Zola, sur la commune du Tholonet, avec la tache bleue de sa retenue. La difficulté demeure toutefois, pour ce peintre très attaché à des représentations globalement exactes des motifs qu’il choisissait, de ne pouvoir identifier précisément celui-ci, et l’on est conduit à admettre, dans ce cas, la possibilité d’un paysage recomposé. Quoi qu’il en soit, l’œuvre est remarquable par sa construction savante, à la fois dispersée et concentrée, avec des lignes tournantes qui donnent au paysage un centre et une profondeur, et conduisent le regard vers la tache bleue du lac, laquelle détermine une série de longues droites obliques qui apaisent la composition.

Plusieurs autres tableaux presque inconnus de Cézanne seraient à mentionner dans cette exposition, notamment une nature morte, Bouteille de liqueur et fruits4 et une vue du Hameau de Valhermeil5 conservées au Japon, et une œuvre singulière, Eaux et feuillages6, appartenant à une collection privée, et qu’il serait passionnant de rapprocher de certains tableaux de Monet presque exactement contemporains, comme le Bras de Seine près de Giverny7 du musée de Boston. On verrait alors comment les deux peintres, face à un motif semblable – une large étendue d’eau au premier plan, sous des feuillages – travaillent dans un sens profondément différent, Monet aboutissant à un merveilleux rendu de la lumière et des reflets, Cézanne cherchant d’abord une synthèse des formes et des couleurs.

Ce zFeuille de dessin avec autoportrait Vers 1880

Cézanne, Feuille de dessin avec un Autoportrait, vers 1880, crayon sur papier gris brun, 30,4 x 20,5 cm, Kunstmuseum, Bâle

L’exposition du musée de Bâle, dont le titre est quelque peu excessif8 dans la mesure où elle n’apporte pas de révélations majeures sur Cézanne, présente 154 dessins du maître provenant pour beaucoup de cinq carnets que son fils démantela afin d’en tirer un meilleur profit, complétés par des œuvres en provenance de grands musées européens et américains. Ce qui frappe tout de suite, c’est que tous ces dessins sont à proprement parler des études : même si certains d’entre eux sont très aboutis, on ne voit pas que le peintre les envisage comme des œuvres achevées, bonnes à être exposées comme telles, à l’instar de certaines pages d’Ingres, de Degas ou de Seurat. La plupart sont d’ailleurs de dimensions modestes (souvent 12,5 x 18 ou 20 cm, ou 18 x 24 cm environ) et traitent plusieurs motifs sur une même page, sans ordre ni souci de présentation valorisante. On trouve aussi dans ces carnets de Cézanne – et cela montre l’importance relative qu’il leur accordait – quelques dessins d’enfant, ceux de son jeune fils, à côté des siens9. Mais s’il est clair qu’il s’agissait pour lui de recherches, d’abord et avant tout, leur importance reste d’autant plus grande que la notion d’achèvement est également relative pour beaucoup de ses œuvres.

Ce zanne Etudes de baigneuses Vers 1873 1877

Cézanne, Études de Baigneuses, crayon et plume, 20 x 30,1 cm, Kunstmuseum, Bâle

Très logiquement, la plupart des dessins montrent des figures, qu’il s’agisse de quelques autoportraits, d’ailleurs très réussis, ou de portraits d’Hortense ou de leur fils Paul encore enfant, ou de peintures ou de sculptures observées au musée du Louvre10 ou dans des livres, et quelques natures mortes, très réussies elles aussi, comme celle montrant une carafe d’eau11. Il n’est pas indifférent de remarquer que l’artiste ne semble prendre qu’exceptionnellement son carnet dans la nature, et qu’il devait « attaquer » d’emblée son motif à la peinture. Des quelques paysages dessinés présents dans l’exposition, tel croquis d’arbres défeuillés ou telle vue de basses collines avec quelques maisons, on pourrait d’ailleurs croire qu’ils sont, sinon imaginaires, du moins « reconstruits » de mémoire : des études, sinon des rêves, de pure mise en place. Pour les figures observées au Louvre ou dans les livres, une autre constatation s’impose, qui pourrait étonner : Cézanne s’intéresse bien plus à des sculptures qu’à des peintures, et ce sont de nombreux dessins d’œuvres de Germain Pilon, Puget, Coysevox, Pigalle, Rude, et bien sûr de Michel-Ange et quelques antiques, qui nous sont présentés. On se souvient alors que l’enseignement du dessin passait toujours alors, en l’absence de modèles vivants, par le travail sur des sculptures – et que Cézanne reste en cela attaché à son époque, même à un âge avancé. Mais ce qui le caractérise, c’est un trait toujours hésitant, dirait-on, fait de reprises, jamais le trait net d’Ingres et de ses suiveurs, comme si leur trait, pour admirable qu’il fût, en un sens était faux (en faisant peu de cas de la vie, de la respiration, dont une œuvre d’art doit rendre compte)12. Le trait mouvant des dessins de Cézanne est une façon emportée d’essayer d’échapper à la fatalité de l’image close, figée : la « réalité » des sculptures dans l’espace, l’obligation où elles sont de reconnaître l’espace, lui sont alors d’un grand secours (sans doute aussi le fait qu’elles mettent en suspens les questions de la couleur).

L’exposition de Bâle présente aussi l’intérêt de montrer quelques peintures, inachevées ou même à peine commencées, de la fin de la vie de Cézanne. Et l’on peut constater deux choses : que la construction de l’œuvre s’effectue toujours, d’une part, à partir d’un centre (qui n’est pas nécessairement le centre géométrique de la toile), pour se déployer autour, d’autre part selon le rythme de lignes droites ou peu incurvées autour desquelles le peintre distribue peu à peu les couleurs, de façon discontinue. En ce sens, cette exposition vise moins à célébrer le génie du maître qu’à montrer comment il travaillait.

Alain Madeleine-Perdrillat, août 2017

Paul Cézanne. Le Chant de la terre Martigny (Valais), Fondation Pierre Gianadda 16 juin -19 novembre 2017 Commissaire : Daniel Marchesseau

Catalogue en français avec des textes de Daniel Marchesseau, Augustin de Butler, Philippe Cézanne, Stéphanie ChardeauBotteri, François Chédeville, Denis Coutagne, Claudine Grammont, Stéphane Guégan, Geneviève Lacambre, Dominique Lobstein, Sylvie Patin et Alain Tapié. 392 pages, 35,50 euros

Der verborgene Cézanne. Vom Skizzenbuch zur Leinwand  /// The Hidden Cézanne. From Sketchbook to Canvas Bâle, Kunstmuseum 10 juin - 24 septembre 2017 Commissaire : Anita Haldemann

Le catalogue est publié en allemand et en anglais (on peut regretter qu’il n’existe pas en français quand l’exposition est placée sous le patronage de l’ambassade de France en Suisse) par Prestel Verlag, avec des textes d’Anita Haldemann, Henrike Hans, Annegret Seger, Oskar Bätschmann, Fabienne Ruppen, Richard Shiff et Matthew Simms. 288 pages, avec toutes les œuvres exposées reproduites. Environ 50 euros.

1 Dès les années 1934-1935, le musée eut l’intelligence d’acquérir à Berne, auprès du marchand Werner Feuz, 141 dessins de Cézanne.

2 Paul Cézanne, Le village de pêcheurs à L’Estaque, raisonnablement datable 1869 ou 1870, huile sur toile, 42 x 55 cm, collection privée (don promis au Philadelphia Museum of Art, aux Etats-Unis).

3 Paul Cézanne, Montagnes en Provence – Le barrage Zola, vers 1879, huile sur toile, 53,5 x 72,4 cm, Cardiff, National Museum of Wales. L’œuvre – que le grand critique anglais Roger Fry tenait pour le meilleur des paysages peints par Cézanne – a appartenu à Paul Gauguin, qui l’a reproduite dans une étude à la gouache (pour un éventail) aujourd’hui conservée à Copenhague, à la Ny Carlsberg Glyptotek, et datée 1885.

4 Paul Cézanne, Bouteille de liqueur et fruits, vers 1890, huile sur toile, 54,2 x 65,7 cm, Kanagawa, Pola Museum of Art.

5 Paul Cézanne, Le hameau de Valhermeil, Auvers-sur-Oise, 1881, huile sur toile, 55 x 85,5 cm., collection privée, Japon.

6 Paul Cézanne, Eaux et feuillages, 1892-1893, huile sur toile 75 x 63 cm., collection privée.

7 Claude Monet, Bras de Seine près de Giverny, 1897, huile sur toile, 81,3 x 92,7 cm., Boston, Museum of Fine Arts, où l’œuvre est intitulée Morning on the Seine, near Giverny.

8 Curieusement, les titres anglais (The Hidden Cézanne) et allemand (Der verborgene Cézanne) signifient Cézanne caché, ce qui, pour le coup, ne veut pas dire grand-chose.

9 On trouve plusieurs exemples de cela dans le carnet (non démembré) de l’Art Institute de Chicago.

10 Il est ainsi émouvant de voir Cézanne copier deux personnages des Bergers d’Arcadie de Poussin, le berger et la jeune fille à droite. Cézanne reprend aussi le dessin de certaine naïade du « cycle de Marie de Médicis » peint par Rubens, où l’on voit bien qu’il a pu puiser une partie de son inspiration quand il peint ses baigneurs et baigneuses.

11 Paul Cézanne, Nature morte à la carafe, 1881-1884, crayon, 19,9 x 12 cm, Bâle, Kunstmuseum.

12 Il faut relire ce que Cézanne écrit à propos d’Ingres, dans sa lettre du 25 juillet 1904 à Émile Bernard : « Ingres, malgré son estyle (prononciation aixoise) et ses admirateurs, n’est qu’un très petit peintre ». Ou ces propos rapportés par Gasquet : « Regardez cette Source [le tableau d’Ingres, au Louvre]... C’est pur, c’est tendre, c’est suave, mais c’est platonique. C’est une image, ça ne tourne pas dans l’air. » (Joachim Gasquet, Cézanne, éditions Cynara, 1988, p. 164).

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