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  1. C. Garache et A. Hollan à Aix 2017
Claude Garache et Alexandre Hollan, Aix-en-Provence, juin 2017

À Aix-en-Provence, la Fondation Jean Planque présente en ce moment, et jusqu’au 18 février 2018, une double exposition, Claude Garache – Alexandre Hollan, composée d’œuvres qu’elle a récemment reçues en donation des artistes ou acquises, et qui font d’elle une institution vivante, soucieuse d’enrichir sa collection d’origine, dans le respect du goût de Jean Planque, évidemment, mais sans s’interdire de s’ouvrir à des artistes qu’il n’a pas connus, en l’occurrence ici Claude Garache. Réduite par la taille (un peu plus d’une dizaine d’œuvres pour chacun des deux peintres), cette exposition est stimulante par les réflexions qu’elle suscite sur l’attachement fondamental que deux grands artistes conservent aujourd’hui à la réalité.

Si ces deux artistes sont contemporains, l’un étant né à Paris en 1929 (Garache), l’autre à Budapest en 1933 (Hollan), et travaillent depuis très longtemps à Paris, on ne peut dire que leurs carrières se soient rencontrées, et c’est la première fois qu’ils exposent ainsi côte à côte. Dans les faits, ce qui les rapproche est le soutien que leur accorda inlassablement Yves Bonnefoy en leur consacrant plusieurs textes, dès 1974 pour Garache, dès 1989 pour Hollan, et certainement de vive voix auparavant. Il est facile d’imaginer le poids qu’eut pour eux la parole d’un tel poète, à des moments de doute, d’autant que leurs œuvres se tenaient à l’écart des modes, indifférentes aux aléas de celles-ci, et souvent ignorées par les critiques en vogue. Toujours dans l’ordre des faits, il faut remarquer que leurs œuvres sont volontairement « réduites », dans un cas, celui de Garache, à quasiment un seul motif, le nu féminin, et presque une seule couleur, le rouge ; et dans l’autre cas, chez Hollan, à deux motifs : l’arbre, d’une part, et d’autre part quelques vieux pots et bocaux rapprochés pour composer des natures mortes vues de très près. Cette particularité révèle une inquiétude de la réalité et une modestie face à elle devenues assez peu courantes aujourd’hui, en tout cas le rejet d’un art autarcique, autosatisfait, uniquement soucieux de lui-même et de ses performances.

Hollan Vie silencieuse 2016 2017

Alexandre Hollan, Vie silencieuse rayonnante,  2016-2017, acrylique sur toile, 57 X 76 cm, , Fondation Jean et Suzanne Planque, musée Granet XXe.

On pouvait douter de la justesse d’un tel rapprochement tant les motifs des deux peintres sont différents, et tout au contraire c’est sa pertinence qui surprend. Qui tient à un même travail d’approfondissement du regard : les apparences premières, qui assurent la reconnaissance immédiate des choses, et que l’on pourrait dire fonctionnelles, y sont mises en cause, dépassées et creusées, comme si elles cachaient ou faisaient oublier de grandes harmonies témoignant d’une essentielle unité du monde. Aussi jouissent-ils, dans ce que l’on pourrait appeler leur acharnement (ce mot convenant particulièrement bien à Garache) d’une liberté restreinte, qui s’oppose à celle, totale, que revendiquent nombre d’artistes contemporains. Mais ce qui importe surtout, c’est qu’il y a là, chez Garache et Hollan, la conviction tacite de l’existence d’un ordre et de beautés que l’art a pour fonction non pas d’inventer – car leurs œuvres ne sont en rien imaginaires, fuient même les sollicitations de l’imagination – mais de révéler. Et l’on peut dire qu’en cela leurs œuvres sont poétiques, pour autant que la poésie ne se satisfait ni du jeu des mots ni des fantaisies de l’imaginaire, et postule l’existence d’un tel ordre, qu’elle se propose de rendre sensible. Un ordre qui ne s’approche, en peinture, qu’au prix d’une extrême concentration et d’incessantes reprises des motifs, qu’il faut d’ailleurs distinguer des « séries » pratiquées par certains peintres, puisqu’il ne s’agit pas ici de multiplier des aspects d’une même réalité, de saisir des variations de lumière ou de forme (au point parfois de faire éclater le motif), mais d’aller en dedans ou en dessous de la réalité, de la creuser pour en montrer la structure profonde, l’unité vivante.

Hollan

Alexandre Hollan, Le bosquet de Félix, chêne vert, 2011, fusain, 50 x 65 cm, Aix-en-Provence,Fondation Jean et Suzanne Planque, musée Granet XXe
Comme pour accroître la difficulté d’une telle recherche, Hollan choisit le plus mouvant, le plus insaisissable des motifs : l’arbre vivant, avec toutes ses feuilles, ses branches, ses rameaux, l’arbre dont il met à jour, peu à peu, les lignes de force jusqu’à obtenir des tracés qui, isolés, paraissent abstraits. Il est d’ailleurs fascinant d’observer comment le crayon ou le pinceau légèrement tenu par le peintre, avance très lentement, chemine, dirait-on, sur la feuille ou la toile, comme aimanté par le motif (1) – exactement comme si l’acte créateur procédait davantage du motif lui-même que d’une décision de l’artiste. L’affût de celui-ci est alors l’attente d’une sorte de captation d’un rythme et d’une énergie venant de la nature. Je ne doute pas qu’il en aille de même pour Garache avec ses modèles féminins, dans les poses libres desquels il guette une vérité qui en révèlerait exactement la forme, mais la forme vivante et non simplement décrite, une énergie donc, que mille nuances de rouge sauront exprimer avec plus de force qu’une multitude de couleurs. Là aussi, pour assuré que soit le dessin des corps, on voit le pinceau laisser la forme respirer en en reprenant délicatement certaines lignes, parfois en ombre légère, le long et autour d’elle, pour suggérer le frémissement de la vie.

Garache Ferretine 2012

Claude Garache, Ferretine, 2012, huile sur toile, 92 x 73 cm, Aix-en-Provence, Fondation Jean et Suzanne Planque, musée Granet XXe

Quant aux « vies silencieuses » de Hollan, il est vrai que leur visée semble d’abord tout autre : si le peintre choisit de vieux récipients abandonnés, déclassés, ce n’est pas pour leur rendre une dignité perdue mais parce que leurs formes très simples et leurs couleurs incertaines, abîmées par l’usure, la rouille et les chocs, par le temps, lui offrent un champ d’études infini, toujours réel mais délivré de toute description, sur ce qu’il y a précisément derrière telle ou telle couleur qui paraissent bien nettes et unes, immarcescibles sur la palette, au sortir du tube, et sur les accords et désaccords qu’elles peuvent entretenir entre elles. Hollan nous dit ainsi qu’il n’y a pas de couleurs pures, comme tant de peintres en ont rêvé. Sans trop forcer les significations, on pourrait croire que Claude Garache, par le choix qu’il fit très tôt de restreindre sa palette à presque une seule couleur (2) se posa les mêmes questions et les résolut d’une manière assez catégorique au profit d’une exigence d’expression qui lui parut prioritaire.

Autre parenté entre les deux artistes : il est remarquable de constater qu’ils tiennent l’un et l’autre à donner des noms propres à leurs modèles, pour souligner sans doute la reconnaissance qu’ils réalisent de leurs existences individuelles ; avec Hollan, tel chêne devient Le Déchêné, tel autre Le Glorieux, et tel vieil olivier L’Ancien ; avec Garache, de façon plus complexe, ce sont des poses, ou plus exactement des positions qu’il baptise, en inventant des noms de familles : Appe, Igne, Vou, Ferretine... qui peuvent être portés par plusieurs « sujets » (par exemple Vou, Vou M. et Grand Vou). Ce faisant, l’un et l’autre manifestent dans leur travail la volonté de mettre à jour, chacun à sa manière, ce qui, cœur battant invisible derrière les apparences, ne cesse de les animer. Ils partagent en cela l’inquiétude de la présence qui fonde la poésie de leur ami Yves Bonnefoy.

Alain Madeleine-Perdrillat, juillet 2017

Exposition L’œil de Planque – Garache / L’œil de Planque – Hollan présentée à Aix-en-Provence, à la Fondation Jean et Suzanne Planque, au musée Granet XXe – Chapelle des Pénitents blancs, du 13 mai 2017 au 18 février 2018 (fermeture hebdomadaire le lundi). Le billet d’entrée est celui du musée Granet : 5,5 euros plein tarif, et 4,5 euros tarif réduit.

Catalogue rédigé par Florian Rodari , conservateur de la collection Jean Planque, Genève, éditions La Dogana, 2017, 32 pages. Les œuvres reproduites dans ce texte comptent parmi celles offertes par les artistes au musée Granet XXe  – Fondation Jean et Suzanne Planque, Aix-en-Provence.

(1) On voit très bien cela dans le petit film Alexandre Hollan sur le motif réalisé en 2007-2009 par Marie-Claude Bénard et Anne Mortal (visible sur YouTube).

(2) Outre les dessins où Garache utilise le fusain, plusieurs de ses figures sur toile sont peintes sur des fonds sombres, tantôt noirs, parfois avec du bleu, tantôt gris.

© 2015 Alain Paire. Tous droits réservés.