Trassard chez lui a Saint Hilaire du Maine fin novembre 2015. Photo Richard Dumas pour Libe ration 2

Jean-Loup Trassard, chez lui, Saint-Hilaire-du-Maine, novembre 2015, photographie de Richard Dumas, Liberation.

Je voudrais revenir sur livre déjà ancien de Jean-Loup Trassard, Dormance, publié en 2000 (éditions Gallimard), que je tiens pour l’un des plus beaux de ces dernières décennies. On peut lire le mot « Roman » sur sa page de couverture, sous le titre, mais s’agit-il bien d’un roman ? Que la tentation romanesque ait agi au début du livre, la chose est presque certaine comme en témoigne l’épisode du voyage solitaire du « héros » Gaur jusqu’à la mer, qu’il n’a jamais vue et découvre en s’étonnant du mouvement des vagues, de la marée. Mais l’écrivain écarte aussitôt, explicitement, cette tentation : « Je conviens que le roman pourrait être bâti de ce retour assez long pour jeter dans ses jambes [celles de Gaur] diverses péripéties, éprouvantes ou heureuses, sans doute même les deux. Ce serait invention gratuite.[1]» Aussi choisit-il de s’exprimer très souvent à la première personne, et clairement en tant qu’écrivain, en rompant chaque fois la continuité narrative, mais sans pour autant renoncer au mot « roman ». Pourquoi ? Sans doute parce qu’autre chose le préoccupe, qui relève bel et bien du roman : la relation qu’il entretient avec des personnages qu’il a rêvés, inventés, et qu’en l’occurrence il ne peut emprunter à la réalité, qui ont bel et bien vécu mais dont on ne sait presque rien (et même rien du tout de leur vie intérieure), et qui l’obligent à les recréer presque entièrement. En ce sens, Dormance est bien un roman, une sorte de roman de science-fiction, mais beaucoup plus contraignant parce que les personnages en sont de simples humains comme nous, et que l’apport de la science sur eux, pour précieux qu’il soit, reste limité à des faits matériels « extérieurs ».

L’écrivain cherche ainsi à évoquer des moments de ce que fut la vie d’une petite famille dans une région française qu’il connaît bien, la Mayenne, où il est né et demeure, au cours de ce que l’on appelle la révolution néolithique, soit environ entre 6000 et 2000 ans avant J.-C. – c’est-à-dire au moment où l’humanité se sédentarise, construit des maisons, vit toujours de la cueillette, de la pêche et de la chasse mais commence à pratiquer l’agriculture et bientôt l’élevage ; au moment donc, et c’est aussi ce que le livre signifie, où naît la civilisation telle que nous la définissons. Or, si Trassard s’est beaucoup informé sur cette période extraordinaire [2], s’il ne veut contredire en rien ce que préhistoriens et archéologues ont établi, s’il se risque à des hypothèses étymologiques sur des racines antérieures à l’indo-européen, ce qui l’intéresse n’est pas d’ordre scientifique. Mais en même temps, il ne s’autorise que de courtes rêveries et n’imagine aucune « aventure », sinon le bref épisode final du livre, au contraire de ce que l’on trouve dans La Guerre du feu, de J.-H. Rosny aîné, un livre qui, lui, est un roman « traditionnel » à part entière. Et l’écrivain use d’un style très nerveux et elliptique (suppression des articles ou des pronoms sujets, série de verbes accumulés, syntaxe libre...[3]) qui, d’une part, cherche à restituer la vivacité de quelque chose d’immédiat, une émotion, une vision ; d’autre part, métaphorise l’éloignement dans le temps, le peu de clarté que l’on a sur une époque excessivement lointaine, en évitant une trop grande clarté d’expression, en créant à dessein une certaine difficulté réelle de lecture qui reflète la difficulté que l’on éprouve à « comprendre » cette époque sans écrit, et même à l’imaginer.

Hache ne olithique

Hache néolithique

On notera que le livre n’évoque que très discrètement ce que put être la religion des hommes du néolithique, à côté de certaines pratiques magiques, comme le port d’amulettes par les chasseurs [4] ; la seule référence qu’on y trouve est la mention de deux « statuettes », l’une en os, l’autre en bois – que l’auteur appelle Modar et Patr [5] –, auxquelles sont faites des offrandes et qui figurent les deux principes de la vie, le féminin et le masculin. En fait, Trassard suggère chez eux un culte de la vie, qui s’exprime notamment dans leur comportement avec les animaux (« Gaur étudie les moyens d’entrer dans une conscience d’aurochs [6] », écrit-il, tout comme lui-même cherche à entrer, grâce à l’écriture, dans la conscience d’un homme préhistorique), ainsi quand ils les tuent à la chasse (« respecter l’âme de l’aurochs les oblige de procéder avec art [7] »).  

Aurochs reconstitue 1

Aurochs reconstitué

En fait, en deçà des possibles croyances de ces hommes, ce qui intéresse Trassard est d’esquisser leurs silhouettes, de suggérer leurs façons de vivre ou de survivre, leurs émotions. De saisir, par des mots, leur présence [8]. Il y a une sorte de défi dans une telle approche, qui se fonde déclarément sur l’intuition d’une parenté essentielle entre ces hommes si éloignés dans le temps et nous, et donc – c’est tout l’enjeu du livre – la certitude qu’une remémoration devient possible dès lors qu’une attention sérieuse et bienveillante leur est accordée, et que certaines conditions sont réunies, en particulier la connaissance en profondeur d’un lieu où ils vécurent et laissèrent des traces, ce qui est le cas de la Mayenne. Et si l’auteur ne semble pas conserver lui-même des outils ou des fragments d’outils préhistoriques qu’il trouve parfois, ainsi une pointe de flèche ramassée dans un champ [9], il demande à un ami cultivateur de la région de lui montrer les haches de pierre qu’il a découvertes[10]. La recherche qu’il poursuit, aucunement scientifique, on l’a dit, procède d’un appel obscur, mêlé à une volonté de réparation à l’égard de tous ces êtres depuis si longtemps disparus, auxquels plus personne ne songe, dont on ignore tout du langage, dont pas un nom ne nous est connu. Nécessité éprouvée comme un devoir, un jour, de célébrer l’étranger plus qu’étranger, l’humain sans nom et pourtant proche, – il y a là un champ immense pour la littérature, et presque une trop grande liberté, en tout cas un moyen de la mettre à l’épreuve. Est-elle en mesure de faire paraître devant nous, de faire parler et agir ces si lointains ancêtres relégués-enfermés pour nous dans le silence ? Tout est à craindre dans une telle entreprise où la règle de la vraisemblance de notre théâtre classique peut trop bien être oubliée. Inquiet de cela, dirait-on, l’écrivain intervient dans son texte à tout instant, sans transition dans chaque épisode, et l’on comprend que ce n’est pas pour en souligner le côté imaginaire ou « subjectif », mais tout au contraire pour lui donner un fondement solide, qui est la forte réalité des émotions et des intuitions qui l’ont saisi (et qui sont ou devraient être la base de tout travail littéraire, en poésie comme en prose). En ce sens, je crois que Dormance est, au delà de son sujet, un grand livre de réflexion sur les pouvoirs de la littérature, et singulièrement sur ce qui semble constituer aux yeux de son auteur sa mission essentielle : la reconstitution ou la reconstruction sensible du passé, de ce qui a disparu à tout jamais.

dormance

D’où cette remarque de Trassard : « Contrairement à ce qui risque d’être cru, je n’écris pas pour raconter une histoire connue, ou même que je serais seul, encore, à connaître. Non plus pour mettre sur papier une histoire que j’aurais inventée, sa courbure, ses chapitres, sa fin... je manque trop d’imagination. Non, j’écris pour découvrir, parce que c’est la seule façon de tirer les fils hors de la mémoire – ou d’en secouer l’oubli si l’on veut – de les tirer hors de la nuit dont l’encre pour moi est bien sûr le jus, que je questionne. [11] » Ou son évocation des « tiroirs insoupçonnés de la mémoire.[12] » Grâce à un travail mémoriel soutenu, c’est une communauté que l’écriture vise à découvrir et à rendre sensible, une communauté dans le temps, avec les morts les plus éloignés de nous et donc les plus inéluctablement oubliés, mais aussi une communauté, dont le souvenir s’est plus encore perdu, avec la nature ; à plusieurs reprises, Trassard montre la proximité de ses personnages avec les animaux, dont ils se sentent presque parents, auxquels ils parlent, même s’ils n’en obtiennent pas de réponses [13]. Il arrive alors qu’une sorte de renversement ait lieu quand l’écrivain s’avise que la recherche de cette remémoration par l’écriture est secrètement portée par ce passé enfoui : que celui-ci ne serait plus un but à atteindre rêveusement, avec les mots, avec l’encre noire sur la page blanche, mais leur principe même, la nuit qui les suscite, sans cesse perdue de vue. D’où aussi, tout au long du livre, l’importance accordée précisément aux mots – racines indo-européennes ou latines, patois local, phrases rêvées [14]... – comme si Trassard voulait suggérer que la littérature est en profondeur un art étymologique, et le fait est qu’il y a dans ce mot même, dans sa propre étymologie, la notion de vérité.

(Et pourquoi ce titre, ce très beau et très rare mot « dormance », qui n’apparaît qu’une fois dans le livre [15] ? Je lis cette définition dans le grand dictionnaire Larousse : « État d'inactivité biologique, se traduisant par l'arrêt momentané du développement, » Ailleurs : « Terme qui regroupe toutes les formes de vies ralenties. » Il me semble que c’est l’idée d’une vie presque hors du temps, libérée du temps par son éloignement dans le temps [16], qui est rêvée ici, un peu comme Rilke se prend à rêver devant l’affiche de la bière Todlos dans la dixième Élégie de Duino, – et le livre s’achève en effet avec la mort d’un personnage.)

Alain Madeleine-Perdrillat, mai 2016

[1] Page 71. Et, plus loin : « Mon ouvrage n’est pas celui du romancier qui pose par écrit un personnage, ou plusieurs, les fait aller là où il a prévu et parler pour qu’ils expriment des sentiments utiles à l’intrigue, [...] » (page 81)

[2] Comme en témoigne la liste des personnes spécialistes remerciées à la fin du livre.

[3] Ainsi cette phrase de la page 267, pour donner un exemple : « Ah ! donc ça, bougent pas, yeux de bois, des nœuds, ordinairement uniques, là deux sur un museau de bois, ce qui a lancé signal en lui avant qu’il puisse réfléchir. »

[4] Page194.

[5] Pages 129-130, 193 et 277.

[6] Page 161. De même, plus loin, Trassard évoque un taupier qui lui explique sa manière de travailler en utilisant tout le temps la formule : « la taupe è s’dit... » (page 170).

[7] Page 206. Et, page 103 : « eux le respectent, [...], ils le lui disent vite avant que l’âme enfuie ne laisse d’un coup l’œil fixe et le corps lourd. »

[8] Trassard l’écrit deux fois clairement dans le livre, page 61 (« Dès que j’ai reconnu sa présence [celle de Gaur, le « héros »], j’ai commencé à écrire. » ) et page 295 (« [...] reconstruire non leur histoire, mais leur présence [...] ».

[9] Page 185.

[10] Pages 112 et 260.

[11] Page 91.

[12] Page 112.

[13] Avec les plantes aussi : « L’intensité de son propre regard abolit toute dimension et lui permet, non plus enfermée à l’extérieur, de passer du côté de la plante. » (page 212)

[14] Par exemple, page118 : « Une nuit, par demi-sommeil, me sont arrivées deux petites phrases : a etselé i hir, aèt seler hu t’som, entendues comme vers qui rimaient par le début. »

[15] Page 226.

[16] Trassard rappelle discrètement qu’alors il n’y avait pas d’heure, que le temps était uniforme, continu : « Après un moment, nous dirions aujourd’hui une heure, [...] » (page 307).

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