Pearlman

Article paru dans La Provence, mercredi 30 juillet 2014.

Deux formules pour introduire cet article : "Raconte-moi ta collection, je te dirai qui tu es". Et puis, cette parole de Picasso : " On est ce qu’on garde".

Henry Pearlman est né en mai 1895. Une famille d’immigrés russes, un père contremaître. Il doit son ascension sociale à de solides capacités d’homme d’affaires : son entreprise installe des chambres froides dans les bateaux. La peinture n’est pas la passion exclusive de cet autodidacte : il aime profondément ses enfants, son métier, le jeu d’échecs et le base-ball. Sa collection débute sans finalité précise : il achète des primitifs italiens, des tableaux français et américains.

Un coup de coeur bouleverse sa vie, l’achat en 1945 d’une toile de Soutine. Il revend ses premiers tableaux ainsi qu’un Rouault et décide de concentrer sa collection autour de Cézanne et du XIX° siècle : Picasso, ses contemporains américains et l’abstraction ne le requièrent pas. Il fait quelques écarts pour la peinture ancienne : en 1975, sa femme vendra au Louvre deux tableaux d’Hubert Robert. Silhouetté par Oscar Kokoschka en mars 1948, son visage est réjouissant. De sourdes inquiétudes pouvaient l’habiter : discrètement répercutée par Bruno Ely, c’est une confidence de son petit-fils, lors de l’inauguration de l’exposition.

kokoschka

Sur un mur du musée Granet, cette inscription : "Si je voulais un tableau, il fallait que je l’aie, et rapidement". Pearlman se documente, fréquente les musées, consulte des amis chercheurs et historiens de l’art. Les ventes publiques, un réseau de galeries de moyenne importance le sollicitent. Il se rend sur place en Europe, prend des photographies pour bien mémoriser les sources d’inspiration de sa collection : son amour pour Cézanne lui permet d’appréhender la beauté de la campagne aixoise. Il échange, donne ou bien vend quelques-uns de ses tableaux. En 1956, il fait don au Museum of Modern Art de New York d’un tableau d’August Macke. Peu avant le décès d’Albert Barnes, il échafaude un montage au terme duquel il rêve d’échanger "un Rembrandt contre un Cézanne". Il obtient un Toulouse-Lautrec à la place d’un Matisse dont il ne finance pas la restauration.

Ce chasseur solitaire relève d’un ancien style, le marché de l’art et les spéculations d’aujourd’hui lui donneraient des hauts-le-cœur. Parmi les gestes anonymes dont il fut capable, on rappellera que lorsqu’il fallut sauver l’atelier de Cézanne, abandonné par la municipalité d’Aix des années cinquante, Pearlman figure parmi les donateurs, presque tous américains, qui répondent à l’appel de James Lord et de John Rewald.

Henry Pearlman meurt en avril 1974, il a 78 ans. Son épouse Rose lui survit jusqu’en 1996. Depuis leur décès, la famille n’a jamais remis en question le prêt de sa collection au musée de l’université de Princeton. Le grand historien de l’art Meyer Schapiro écrivait que "son amour de l’art était une part innée de sa nature douce, amicale, généreuse".

Alain Paire

Musée Granet, Aix-en-Provence, Chefs d'oeuvre de la collection Pearlman / Cézanne et la modernité. Exposition ouverte du mardi au dimanche, jusqu'au 5 octobre 2014.

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