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Article paru dans La Provence, dimanche 27 juillet 2014.

Chaque fois que c'est possible, Henry Pearlman déploie une stratégie originale. Quand un peintre le requiert, la première toile qu'il achète est souvent une oeuvre de jeunesse ; la seconde est un tableau représentatif des dernières années de l'artiste.

Le Bois sacré est une oeuvre juvénile. Sur quatre mètres de longueur, Henri de Toulouse-Lautrec donne libre cours à son sens de la parodie. Le peintre des cabarets et des maisons closes raille les pratiques de Puvis de Chavannes, artiste officiel de son époque. La mythologie du Parnasse ne l’intéresse pas. Il se gausse d’une peinture qu’il trouve sottement intemporelle.

A plusieurs détails près, la copie est relativement fidèle. A la place de la lyre d'ordinaire portée par les Muses, deux jeunes femmes qui glissent dans l'azur exhibent un tube de peinture en étain. Un cadran d’horloge incongru est fixé sur le fronton d’un portique antique. En guise de couronne de laurier, un éphèbe tient dans ses bras une miche de pain. Sous l’allée d’arbres de ce territoire suranné, des urbains du XIX° siècle conversent. Dans ce petit groupe anachronique qui fait intrusion, les spécialistes ont reconnu, vêtu d'une salopette en damiers, un compagnon d'atelier, Louis Anquetin. Ils identifient le critique Edouard Dujardin, l'antidreyfusard Maurice Barrès ainsi qu'un moustachu des Beaux-Arts de Paris, Léon Bonnat. Farce et sacrilège, dans ce groupe hétéroclite, Toulouse-Lautrec est reconnaissable avec sa petite taille et son haut-de-forme. On l'aperçoit de dos, jambes écartées et mains devant lui. On prétend qu’il soulage sa vessie.

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Le second tableau procède des ultimes années de Toulouse-Lautrec. Il meurt à trente-six ans, Messaline est peinte en 1900. Il sort d’un sanatorium censé le guérir de la syphilis et des abus de l'alcool. Vue depuis les ombres d'une coulisse, une scène d'opéra se focalise sur le profil de la troisième épouse de l'empereur Claude. Sur son trône, Messaline feint la nonchalance. Un soupirant surgit sur la gauche. Cette dépravée outrageusement fardée l'a trompé, il veut la poignarder. Lumière crue, visages blafards : sous les feux de la rampe, on discerne un gladiateur masqué dont la silhouette en partie rognée anticipe le carnage qui clôture l’épisode. Un début d’hystérie, des aplats de couleur et des coups de brosse sont les ingrédients de ce péplum. Derrière le trône de l’impératrice, voici les profils des deux suivantes de Messaline. Vulgarité, prétention, comique involontaire. La plus grande porte une robe vert bouteille. Deux pavots de roses accentuent sa chevelure rousse.

Un musée d’Outre-Atlantique, un collectionneur américain, personne n’est parfait … Henry Pearlman négocie en 1953 avec l’Art Institute de Chicago. On peut lui donner tort, ne pas pencher de son côté. Il obtient Messaline en échange de Baigneuses à la rivière, un chef d’œuvre de la période cubiste de Matisse dont il ne veut pas financer la restauration.

Alain PAIRE

Musée Granet, Aix-en-Provence, Chefs d'oeuvre de la collection Pearlman / Cézanne et la modernité. Exposition ouverte du mardi au dimanche, jusqu'au 5 octobre 2014.


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