manet

Article paru dans La Provence, samedi 26 juillet 2014.

Du vivant de l'artiste, cette toile ne fut jamais exposée. Lorsqu'on la présenta à Londres en 1910, lors d'une exposition imaginée par Roger Fry, on lui donna un titre excessif : c’était L'Amazone. Plus sobre et plus exact, Jeune femme au chapeau rond convient à cette élégante qui empoigne un parapluie avec une main gantée. Son regard nous surveille, nous ne découvrirons rien à propos de sa vie intime. Elle n'est pas particulièrement provocante, c’est une Parisienne habillée selon la mode de son temps.

On retiendra le corsage, les manches bleu cobalt, les franges de la boutonnière. Manet garde distance, il s’agit d’une rencontre sans lendemain ou bien d’un modèle qui posa. Berthe Morisot – la jeune femme au bouquet de violettes du musée d’Orsay, avec ses mèches de cheveux châtains - fut autrement fascinante, le peintre la fit apparaître dans onze de ses tableaux.

Des coulées verticales, du gris, du vert et du bleu suggèrent une apparence de cascade. Une voilette masque superficiellement la jeune femme. Son profil est moucheté, le pinceau de l'artiste a posé des touches noires sur le haut du visage qui a quelque chose d’épais et de presque masculin.

Manet est pragmatique, le tableau est promptement exécuté. Celui qui très jeune, dans l'atelier de son maître Thomas Couture, refusait la grandiloquence de la peinture d’histoire, s'affirme une fois de plus comme le peintre de la vie quotidienne de son époque. "J'ai fait ce que j'ai vu" : il a pour conviction le titre du livre de Françoise Cachin qui fut en 1983 la commissaire générale de la rétrospective Manet du Grand Palais et qui facilita grandement la donation à Aix de la collection Philippe Meyer.

Pour une nouvelle acquisition, Henry Pearlman prenait en compte plusieurs arguments. Il ne succombait pas uniquement à ses coups de coeur. Il se renseignait à propos du passé du tableau qu’il convoitait. Cette toile changea plusieurs fois de propriétaire ; des galeristes prestigieux, des collectionneurs de grand renom s'en emparèrent.

Elle fut acquise par Auguste Pellerin qui ne la garda pas longtemps, sans doute à cause de sa passion pour Cézanne : à la fin de sa vie, Pellerin possédait quatre-vingt-douze oeuvres du Maître d'Aix. Le portrait passa entre les mains de galeristes réputés, Bernheim-Jeune, Cassirer et Durand-Ruel ; ce dernier l'exporta aux Etats-Unis. Le deuxième grand collectionneur de cette toile s'appelle John Quinn : il fut à New York l'organisateur, le prêteur et le principal acheteur de l’Armory Show. Lui aussi ne conserva pas longtemps ce Manet dont on suit la trace à Chicago et New-York, galerie Silbermann chez qui Pearlman négocia, en mai 1953.

Comme souvent chez Manet, dans ce portrait, une couleur est la reine des couleurs :  le noir qu'on aperçoit sur les gants et le chapeau de l’inconnue. On pense à la ferveur de Pissarro :"Manet est plus fort que nous, il a fait de la lumière avec du noir ! »

Alain Paire.

Musée Granet, Aix-en-Provence, Chefs d'oeuvre de la collection Pearlman / Cézanne et la modernité. Exposition ouverte du mardi au dimanche, jusqu'au 5 octobre 2014.

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