elodie Karaki
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"(Wax, afin d'étoffer le récit de son exploit qu'il me souhaitait voir écrire, m'avait suggéré de répertorier, lors de mes repérages, toutes les créatures et tous les objets, depuis les plus vastes, telles des installations portuaires ou une ligne de métro, jusqu'aux plus restreints, tels une cabine téléphonique ou ce crocodile australien, susceptibles d'être décrits, chacun dans sa catégorie, comme "le plus proche du détroit d'Ormuz".)" Le narrateur d'Ormuz rappellera, parfois dans ses parenthèses,  qu'il s'applique à cette mission, qu'il travaille à l'étoffe.


Si Ormuz est placé sous le signe de la disparition, comme le laissent entendre les premiers mots du récit, alors il s'agit plus précisément pour le narrateur de faire le compte de tout ce qui serait le plus proche de la disparition. Dans son inventaire, il n'omet pas Wax lui-même ; c'est d'ailleurs par lui qu'il commence. Et puis il y a bien d'autres choses. De la même façon que le blocage du détroit par l'Iran est un "vieux serpent de mer", dixit Rolin, la disparition de l'Iran ou d'Israël par l'envoi d'une bombe nucléaire du premier sur le second ou du second sur le premier en est un autre.


Wax est le personnage par excellence, la cire qu'on modèle, la mèche qu'on embrase. Partant, le plan final est particulièrement saisissant : un homme à la mer, au bout de ses lèvres de cire une cigarette allumée, et la toute dernière inquiétude du lecteur : la cire va fondre, Ormuz va moucher Wax. C'est la peau de chagrin, chaque bouffée se paie cher pour le personnage et pour son auteur, mais chaque bouffée nous permet de situer Wax dans la mer d'Arabie. Depuis la rive, on distingue et on compte les lueurs intermittentes du mégot attisé puis plus rien ne trouble l'obscurité. On ne saura plus rien.


Oui, le lecteur d'Ormuz est inquiet et, contre toute attente, il s'inquiète plus du narrateur que de Wax. Pourquoi ? Parce que le narrateur est plutôt drôle (non, il est très drôle, il faut bien le dire), que ça le rend élégant, qu'il se donne du mal et tellement qu'il se demande ce qu'il fout là. Mais pourquoi encore ? Parce que Wax apparait moins sympathique du fait des embûches qu'il sème derrière lui, sur le chemin de son second, le narrateur justement ? Vrai, il ne lui facilite pas la tâche...


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Mais pourquoi ? comme disent encore les enfants. Pourquoi notre attention est déroutée vers celui qui cherche et non plus concentrée sur l'objet de ce dernier ? Oh mais Rolin pratique ici quelque chose qu'il a déjà pratiqué ailleurs, notamment sur la couverture de L'Homme qui a vu l'ours. Sur la photographie qui recouvre à elle seule la première et la quatrième de couverture, apparaît sa silhouette. Le pinceau des phares d'une voiture projetant son ombre sur le mur, le coup de vent dans les pans de l'imper, le bon pas et les mains qu'on ne voit pas, c'est lui, l'homme qui a vu l'ours, déjà plus Jean Rolin qui, à chaque fois, tout obligé par les journalistes et par sa courtoisie, veut bien avouer que le narrateur du dernier livre lui ressemble un peu. Mais pourquoi ne jamais retenir justement qu'il lui ressemble, c'est-à-dire que ce n'est pas lui ? Bon.

 


Si nous revêtons Ormuz qui, vu la chaleur étouffante de la région où il se trouve, nous en voudra, si nous revêtons Ormuz d'une  couverture, de la couverture de L'Homme qui a vu l'ours, qu'a-t-on ? Un narrateur qui pourrait être l'homme qui a vu Wax (Wax, que nous n'avons pas vu, nous lecteurs des premières pages). Mais si nous faisons attention à la formule, on dit bien "l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours". Donc l'homme qui a vu Wax, on ne le voit pas non plus, on ne voit  toujours que celui qui l'a vu. Le narrateur a disparu. C'est moins Wax le disparu que lui, voilà l'inquiétude.

Nicolas Bouvier disait qu'écrire - et en cela, voyager ressemblait à écrire - écrire était un "exercice de disparition". Il s'agissait pour l'écrivain, comme pour le voyageur, de "perdre sa corpulence". Déjà en 2005, Rolin disait de la silhouette de ses narrateurs qui s'effilochait: "C'est vrai, le "je" s'amenuise." C'est vrai toujours, le "je" s'atmosphérise, il est cette marée montante, celle dont parle Julien Gracq à propos des Syrtes, celle dont il se souvient avoir distingué la rumeur entre mille, du fond de son lit, à Sion-sur-l'océan. "L'anglais - cela ne déplaira pas à Rolin que Gracq glane l'image du côté des îles britanniques - dit qu'elle [la marée] est alors on the move". Et si Wax s'épuise, sur qui pourra-t-il compter, hormis la marée, pour que les courants le poussent, "mort ou vif, jusqu'à l'une ou l'autre des plates-formes du champ pétrolifère de Bukha"?


elodie Karaki

Nous avions presque oublié les parenthèses. Rolin pratique le crochet (frère de la parenthèse, on l'aura remarqué). Rien à voir avec le tricot, nous parlons du crochet du footballeur. Mais Rolin n'est pas non plus - nous n'imaginions pas une telle connivence entre l'art de Pirlo et le passe-temps de notre grand-mère - un footballeur qui "tricote". Petites foulées, Rolin, et puis crochet extérieur du gauche pour contourner l'adversaire, débordement, nouvel adversaire, crochet extérieur du droit - parce qu'en bon marcheur, il "a ses deux pieds" -  et de poursuivre sa course, Rolin. Imaginez, on fait ce qu'on peut: -----∩-----∪-----.


On sait déjà ce qu'il va nous dire si par mégarde il tombe sur ce texte. Autant prendre les devants : on ne peut faire des crochets en nageant. Même si notre homme semble aimer la nage autant qu'il se moque du football (nous avons pour preuve ce fameux match de Première ligue anglaise qu'un de ses narrateurs, caractérisé par une mauvaise foi indéniable, s'étonne de revoir sur l'écran des halls d'hôtels où il descend, comme si des Manchester-Arsenal, il ne s'en jouait qu'un par siècle et que les clubs, depuis la création de ce sport, voyageaient de plus en plus loin pour jouer contre des équipes encore jamais rencontrées - quand elles se seront toutes rencontrées, il n'y aura plus qu'à fermer boutique, on voit bien où l'auteur veut en venir), même si notre homme, donc, semble aimer la nage autant qu'il se moque du football, on ne peut ici lui faire aucune concession, il ressemble à un footballeur. Au demeurant, rompre brutalement, par deux fois et dans deux sens opposés, sa nage, tout en progressant, paraît tout à fait improbable. Et avoir vu l'ours n'aiderait en rien.


D'ailleurs le voit-on ? On se souvient du "Souvent je m'emmerdais" de Chrétiens, de ce que Nicolas Bouyssi disait de la littérature déceptive de Rolin, qu'elle était sans doute liée au sort de l'aventurier contemporain dans un monde où il n'arrivait plus grand chose. Le nom d'Ormuz, Rolin  l'a dit à plusieurs reprises, a fait office d'amorce. Michon racontait que lorsque Stevenson avait trouvé "Long John Silver", alors là, là véritablement, il avait senti qu'il pouvait écrire L'Île au trésor, qu'il l'avait dans la main. Ormuz a joué et ce peut-être plus que le choix de cette région, géopolitiquement explosive, certes, mais qui au final tient des Syrtes. Ormuz est une épopée enfouie dans les interstices, dans les détails, dans le sable foulé jadis par Thesiger qui, lui, fut de l'étoffe des héros (a great explorer). Quand il traversa le désert des déserts, il ne songea pas, contrairement à Wax, à tricher. On croirait que Rolin se répète la phrase que Michon se répète, celle des Illusions perdues: " Tu pourras être un grand écrivain mais tu ne seras jamais qu'un petit farceur". Alors ça ne loupe pas, il se lance dans une épopée, la traversée du détroit d'Ormuz à la nage, et il finit par faire attention aux délaissés.


elodie kARAKI


"Maintenant tout le monde a découvert plus ou moins le charme des délaissés", disait Rolin  dans un entretien consacré justement à Ormuz, en parlant de ces terrains sans usages qu'on dit vagues, en confiant son amour pour ces lieux livrés à eux-mêmes, ici le fort abandonné de l'île d'Hormoz,  l'épave du Pharour et les chantiers de l'île de Reem. "Encore faut-il y accéder." avait-il ajouté. L'épopée s'était retirée dans la première remarque, elle revenait.


De ceux qui reviennent, dans les livres de Rolin, il y a les oiseaux et les livres lus. Thesiger et les balbuzards, Conrad et le pouillot, Selimovic et les choucas...  Jean Rolin a été un petit Jude, un enfant à qui on a dit, nous citons de mémoire, " Tu feras attention aux oiseaux et tu liras tout ce que tu pourras".


Nous avons songé à autre chose encore, que le petit Jude, mystérieusement disparu, a été retrouvé dans la chambre des cartes. Mais que chacun se rassure, on l'a bien emmitouflé dans la seule étoffe qu'on a trouvée là, la bannière d'un bateau, et on l'a ramené à sa mer.


Elodie Karaki, novembre 2013.


wax : cire.

Sur ce lien, Tchatch, site Libération: "Le blocage du détroit d'Ormuz est un vieux serpent de mer", 26 août 2013.
Sur ce lien, entretien vidéo de Jean Rolin / Ormuz, site POL.
Matricule des Anges n° 62 (avril 2005).

Gracq à propos du Rivage des Syrtes:  En lisant en écrivant, Corti, 1980.
« La Clé des champs », Nicolas Bouvier, dans Pour une littérature voyageuse, Complexe, 1992.

L'Homme qui a vu l'ours, Jean Rolin, P.O.L, 2006.
Chrétiens, Jean Rolin, P.O.L, 2003.

Le Rivage des Syrtes, Julien Gracq.
Le Désert des déserts, Wilfred Thesiger (Rolin cite sa biographie anglaise: Wilfred Thesiger: The Life of the Great Explorer, Alexander Maitland, Harper Perennial, 2007).
Jude l'Obscur, Thomas Hardy.
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Deux chroniques d'Elodie Karaki en ligne sur le site de la galerie :
sur ce lienL'art du littoral.
sur cet autre lienCarousel, exposition de Tom Young.

Cf aussi sur ce lien, un entretien de Chloé Carbuccia et Elodie Karaki avec Noël Dutrait, entretien réalisé le 16 mai 2013 à Aix-en-Provence, pou la revue Les Chantiers de la Création.

Enseignant de langue et de littérature chinoises à l’université d’Aix-Marseille, Noël Dutrait a traduit Gao Xingjian et Mo Yan, deux écrivains récompensés par le prix Nobel de littérature.



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