Tom Yong years

Twenty years, toile de Tom Young.

Autant que d'autres villes mais peut-être plus douloureusement que certaines, Beyrouth a sur ses murs les traces de son histoire et les traces de toutes les batailles qu'elle a engagées contre ces traces ou, plus rarement, pour elles. Les effacer allait de soi à l'issue de la guerre civile mais, vingt-cinq ans après, quand nous songeons à ce centre ville qu'on appelle depuis plusieurs années, avec indifférence, " centre ville" justement - "down town" doit-on dire au taxi collectif pour qu'il nous y emmène - nous avons l'impression que les traces de l'effacement sont tout aussi tenaces que celles qu'elles ont voulu effacer, que rien n'a pris place et qu'on ne vient pas marcher ici, qu'il n'y a pas d'ombre parce qu'il n'y a pas d'arbres. On disait plus facilement "place des Martyrs" ou "place des Canons" quand "down town" ressemblait encore, balafré ou pas, à cette photographie reproduite sur une carte postale aux couleurs datées que l'on trouve sur tous les tourniquets, que l'on envoie encore, et qui représente quelque chose de disparu. Place des Martyrs disparue sauf la fameuse statue qui en était le symbole, statue que l'on croise par hasard - comment dire autrement que l'on n'arrivait pas à croire le plan quand on passait du nom au lieu, c'est-à-dire quand, en levant les yeux avec le nom sur la rétine, on constatait un immense parking - statue perdue sur sa place, en partie cachée par des murs qui dissimulent sa base, statue qui représente une femme portant un flambeau et entourant un jeune homme de son autre bras et à qui on a eu envie de murmurer " Ah mais vous êtes là, vous?" avant de passer son chemin, désorientée par l'infidélité des lieux.

Mais reprenons. Mettons que nous avons un peu traîné dans ce restaurant de la rue Hamra qui a pour nom une lettre arabe, T marbouta, accompagnant notre café d'un carré de chocolat noir colombien, nous voulons parler de Chronique d'une mort annoncée de Gabriel Garcia Marquez, une longue marche peut maintenant s'improviser jusqu'au lieu de l'exposition de Tom Young. Sur la carte, il semble qu'on ne puisse se perdre si nous filons plein est avec obstination. Nous voilà en marche et déjà - nous marchons depuis un gros quart d'heure -  la ligne droite ne tient pas ses promesses, nous piétinons à un carrefour entre un tunnel à droite - dont le sens unique, par-dessus le marché, s'oppose à notre mouvement - et un barrage de l'armée un peu plus haut à gauche. Ce n'est pas tout à fait choisir entre la peste et le choléra mais nous sommes quand même bien embêtés. Nous demandons au premier venu qui nous explique qu'il faut contourner le Grand Sérail, que nous ne passerons pas ce barrage de l'armée. Soit. On ne comptait pas non plus, pour l'amour de l'art - et des lignes droites -, forcer un barrage de l'armée. En haut de la côte, nous contournons donc le barrage, ce qui nous mène à l'abord d'un pont d'autoroute. A ce moment précis, un tantinet exaspéré, l'envie nous prend de disserter sur la fidélité des cartes et des villes mais le soleil tape fort en cet après-midi de juin. Nous prenons les escaliers qui se présentent à gauche du pont, nous éliminons les possibilités d'itinéraires en fonction des barrages de sécurité dans ce quartier parsemé de ministères, traversons un square, longeons une petite rue et arrivons sur une avenue qui marque  la réconciliation de la carte et du territoire.

Golden_Age, Tom Young

Golden age, toile de Tom Young.

A notre droite, "l'œuf", le dernier véritable vestige de la place - la statue avait été déboulonnée pour être restaurée puis réinstallée - une énorme bulle de béton criblée, dont on reparle de temps en temps quand il est question qu'on n'en parle plus. La menace pèse en effet depuis plusieurs années sur ce vieux cinéma construit en 1965. Cette fois-ci, nous pouvons aller tout droit, traverser prudemment l'avenue Bechar el Khoury et s'engager dans le quartier de Gemmayzé par la rue Gouraud. Nous détournons les yeux, en passant devant le Café de Verres, pour ne pas voir qu'un vulgaire succédané a pris sa place avec une facilité qu'on n'aurait jamais imaginée au vu des souvenirs inaltérables que ce Café de Verres nous avait faits.

Gunflowers_wall

Gunflowers wall, installation de Tom Young à Beyrouth.

Elles apparaissent au détour d'une petite rue perpendiculaire à celle qui nous a fait quitter Gouraud. Les colonnes de la grande maison ottomane que Tom Young a investie du 30 mai au 13 juin 2013, et nous employons ce verbe à dessein car ce n'est pas tant qu'il y a élu domicile que ses toiles y habitent. Comme nous avons bien su, quelques minutes auparavant, que marcher dans Beyrouth ce n'est pas forcément faire les choses comme on les avait planifiées, nous ne nous formalisons pas quand nous comprenons, après quelques marches gravies, que nous opérons, en choisissant d'éviter le grand hall du rez-de-chaussée,  une visite à l'envers.  Intrigué rapidement par la connivence entre les toiles et les murs, nous ne pouvons nous empêcher, alors que le peintre est venu spontanément nous saluer, de lui dire naïvement - la présentation de l'exposition était dans le hall - que ses toiles ont l'air de beaucoup aimer les murs de cette maison.

Voilà qu'une visite s'improvise alors en compagnie de l'artiste qui nous explique, dans un mélange d'anglais, d'arabe et de français - jamais, pendant la conversation, nous ne choisîmes définitivement une langue - que, de la rencontre fortuite avec le propriétaire de cette maison, architecte de son état, un projet d'exposition a été imaginé. Cela a donné Carousel, titre qui rend hommage à l'échoppe de la famille Baloumian. L'inauguration du magasin eut lieu en décembre 1965 - Tom Young a retrouvé les faire-part. Dix ans plus tard, les Baloumian fuyaient la guerre. La maison abandonnée fut occupée un temps par des milices et ne fut plus jamais habitée.

L'artiste anglais a été soucieux des lieux, ce qui ne l'a pas empêché d'engager lui-même des travaux, d'ouvrir les fenêtres et de prendre parfois leurs cadres pour y insérer ses toiles. Fenêtres déplacées, ouverture des murs. Des cicatrices de la guerre sont là restées, discrètes, redoublées par la toile posée au milieu d'elles. Impacts de balles peints sur une toile accrochée à un mur criblé. Ailleurs, sur d'autres toiles, on comprend que Tom Young a exploré les malles de la famille Baloumian assis par terre. En haut de l'escalier extérieur qui nous a menés à l'étage, après avoir traversé le vestibule dont la longueur est égale à celle du balcon, nous entrons dans une pièce où nous pouvons observer la reproduction d'une photographie en noir et blanc : une plage, des baigneurs, Jounieh peut-être, et sur la toile figurés les pliures de la photo et la marque du disfonctionnement de l'appareil qui a, sur le tiers gauche de la toile, étalé du blanc.

Breakthough_wall

Breakthough wall, Tom Young.

Nélida Nassar, dans le texte qui ouvre le catalogue de l'exposition, présente Tom Young comme "an architectural painter" ou mieux, dit-elle, "a painter of habitats". Nous aimerions traduire mais nous  craignons d'en arriver, malgré le souci de s'en garder, au "peintre en bâtiment". Ce qui est certain, c'est que Tom Young, sans se départir d'une saine liberté, est un peintre qui interroge les murs avant d'y accrocher ses toiles, qui questionne l'épaisseur des façades et la fragilité des cloisons avant de rafraîchir les lieux, qui cerne les murs porteurs avant de défaire quelques couches pour que la lumière du balcon se répande.

A côté de nous, un Libanais reste perplexe devant la toile intitulée " 20 years". Il songe d'abord tout haut aux images de la banlieue-Sud que tous les médias relayaient à l'été 2006, et tout à la fois, en regardant ce paysage d'immeubles en ruines et la minuscule silhouette décentrée, il repense à 1990, quand la guerre se finit et que, sidéré, on regarda Beyrouth. Il quitte la salle, incertain des vingt ans, se demandant peut-être s'il s'agissait des siens ou de ceux de sa fille.

Tom Young joue constamment sur le redoublement: les cadres des fenêtres déplacés, les impacts de balles redoublés, la photographie reproduite. Dans la grande salle du premier étage, par la fenêtre de laquelle on aperçoit un bout de jardin, alors que des chaises, deux pupitres et la boîte d'un instrument laissent deviner un concert - pour le vernissage de mai sans doute - notre regard, s'il ne peut, alors que nous passons le seuil, éviter la toile qui se présente droit devant lui, ricoche immédiatement sur l'autre mur. Puisque c'est l'autre mur - et sa fenêtre - qui est peint là. "Let the light in", dit la toile. L'architecte Tom Young, armé de son seul pinceau, a pensé qu'ici il fallait rajouter une fenêtre. C'est presque qu'on respirerait mieux.

A l'issue de la visite, alors que le salut s'est fait en arabe, le balcon nous attire irrésistiblement et, tandis qu'on y entre et qu'on s'y accoude, il suffirait que la nuit tombe et que l'on ait un verre  à la main pour croire à une soirée où l'on a été invité sans connaître les propriétaires des lieux mais seulement un de leurs amis. Il arrive que Beyrouth offre cette sensation d'une maison familière et opaque, habitée et vidée, surchargée de mémoire et délestée d'elle, et dans laquelle, pour faire cesser cette bascule, on est bien tenté de compter les fenêtres.

Nous repartons sans hésitation par le détour de tout à l'heure, le plan reste dans le sac. Nous nous mettons en marche en nous souvenant parfaitement du chaotique itinéraire et nous aimerions  presque nous faire interpeller par un passant qui cherche son chemin afin de lui indiquer le trajet le plus simple pour rallier Hamra.

Elodie KARAKI, juillet 2013.

Carousel, exposition de Tom Young à Beyrouth, Villa Paradiso, mai-juin 2013.

Atelier Tom Young

L'atelier de Tom Young. Site de l'artiste sur ce lien.

Cf aussi sur ce lien, un entretien de Chloé Carbuccia et Elodie Karaki avec Noël Dutrait, entretien réalisé le 16 mai 2013 à Aix-en-Provence, pou la revue Les Chantiers de la Création.

Enseignant de langue et de littérature chinoises à l’université d’Aix-Marseille, Noël Dutrait a traduit Gao Xingjian et Mo Yan, deux écrivains récompensés par le prix Nobel de littérature.


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