SEBALD

La revue fario a publié coup sur coup, dans ses numéros 9 (automne-hiver 2010) et 10 (été-automne 2011), deux séries de textes inédits de W.G. Sebald traduits par Patrick Charbonneau, des textes rédigés au fil de la plume, comme des esquisses en vue d’un livre que l’auteur projetait d’écrire sur la Corse, projet qu’il reporta pour écrire Austerlitz et que sa mort accidentelle l’empêcha de mener à bien. Il avait toutefois publié, dans des journaux et des revues, trois textes liés à ce même projet ; avec un quatrième inédit, on les trouve, traduits et regroupés par Patrick Charbonneau et Sibylle Muller sous le titre « Petites proses », dans le volume composite Campo Santo paru aux éditions Actes Sud en 2009. Or, dans les textes publiés par fario, ce qui retient tout de suite l’attention (mais que la revue, curieusement, ne signale pas), c’est de découvrir des passages entiers – tantôt courts, tantôt longs, modifiés ou non – repris dans les « Petites proses » de Campo Santo. Ainsi une dizaine de pages commençant par la phrase : « Il fut un temps où toute l’île était recouverte par la forêt » (revue fario n°10, pages 75-87 ; Campo Santo, pages 41-51), ou quelques lignes décrivant un homme attablé dans un café à Évisa (revue fario n°9, pages 46-47 ; revue fario n°10, page 74 ; Campo Santo, pages 215-216).

Il y a là toute la matière souhaitable pour de belles analyses de génétique des textes, dans lesquelles la prudence m’engage à ne pas me hasarder. Je voudrais toutefois dire un mot de trois passages dont le rapprochement me paraît propre à faire mieux comprendre la manière d’écrire de Sebald. Dans les deux numéros de fario et dans Campo Santo, il évoque une soirée passée à Piana, au cours de laquelle, « assis à sa fenêtre », il lit Flaubert : dans la version la plus ancienne, la version d’origine semble-t-il, datée 11.IX [1995], il s’agit d’Un cœur simple, l’un des Trois Contes, « dans le volume de la Bibliothèque de la Pléiade que peu avant de partir j’avais fourré dans ma poche » (fario n°9, pages 35-39), mais dans les deux autres versions, à l’évidence plus élaborées, il ne s’agit plus d’Un cœur simple, mais de la Légende de saint Julien l’Hospitalier, « dans un vieux volume de la Bibliothèque de la Pléiade trouvé le jour de mon arrivée dans le tiroir de la table de nuit » (fario n°10, pages 83-85 ; Campo Santo, pages 48-50). On saisit bien là, dans ces deux modifications, le travail de l’écrivain recomposant presque complètement un souvenir réel, et noté comme tel pour être, au besoin, utilisé. Ce qui n’aurait rien d’étonnant si ce n’est que, pour tout lecteur attentif au rôle essentiel que Sebald accorde au hasard, on le surprend ici en train de fabriquer de toutes pièces un hasard (d’ailleurs quelque peu invraisemblable). Et cette fabrication, qui aurait irrité tel ou tel surréaliste de stricte observance, pourrait bien être décevante si l’on ne veut pas voir qu’elle révèle au contraire l’importance que l’auteur veut donner au hasard, tout l’espoir qu’il y place aveuglément et qu’il veut signifier à son lecteur comme une clef d’accès à son œuvre. En outre, ainsi thématisé, le hasard lui permet de sauter d’un sujet à un autre, selon de libres transitions qui donnent vie à ses textes, – sans nuire pour autant à leur unité, comme le montre l’autre modification.

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Pareillement significatif en effet, mais sur un autre plan, est le remplacement d’Un cœur simple par le conte de saint Julien l’Hospitalier, assez surprenant aussi puisque, dans la première version, Sebald écrit que l’histoire de la servante Félicité lui « a fait l’effet d’une révélation », la région où elle se passe ayant pour lui « une signification particulière », dont, hélas, nous ne saurons rien. On pourrait donc croire que bien fortes et profondes durent être les raisons qui l’amenèrent à y renoncer et à lui substituer la légende du chasseur converti. Mais là encore, une sorte de déception menace le lecteur car ce changement s’explique simplement, et fonctionnellement si je puis dire, par le fait que, dans les deux versions plus élaborées, l’auteur fait précéder ce passage sur Flaubert de considérations inquiètes sur « la fièvre de la chasse » qui s’empare chaque automne de la population masculine corse. Du coup, il accroît l’unité de son texte en créant un écho entre la folie meurtrière de Julien et celle des chasseurs insulaires. Mais ce changement permet surtout à l’auteur de revenir à l’un des thèmes qui traversent toute son œuvre, celui de la destruction, perçue comme la vocation même de l’humanité moderne, et en ce sens, cette liberté prise avec le souvenir n’a rien de décevant. Bel exemple qui montre comment les apports de la mémoire, pour précieux et même indispensables qu’ils soient, se subordonnent à une exigence proprement littéraire. Car, pour Sebald, la littérature ne saurait se contenter de réciter bellement ce qui fut ou ce qui est, elle n’est pas un miroir traîné sur les routes, dans les rues ou dans les chambres, elle cherche lucidement à donner sens à ce qui est ou ce qui fut, en usant sans vergogne de toutes les ressources et ficelles dont elle dispose. En ces jours d’incessant éloge du naturel et du « vécu », du spontané, il faut remercier la revue fario de nous rappeler ce qu’est le métier d’écrire, en nous donnant en pâture ces textes dont Sebald, écrivain classique et madré, n’aurait probablement pas approuvé la publication.

Alain Madeleine-Perdrillat, janvier 2012.

Revue fario – 26, rue Daubigny, 75017 Paris.

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