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Frédéric Pajak, sans titre, encre de Chine sur papier, 29, 7 x 21 cm. 2014.

Au pied des grands escaliers qui conduisent au Sacré-Cœur, la Halle Saint-Pierre, qui fut longtemps un marché, présente depuis vingt ans de remarquables expositions qui s’intéressent en particulier à toutes les formes de ce que l’on peut appeler l’art singulier (art naïf, art brut, «outsider art», etc.), mais pas seulement: ainsi, entre septembre 2007 et mars 2008, c’est là que l’on put voir une exposition sur ce héros méconnu que fut Varian Fry. Aujourd’hui, depuis le 21 janvier et jusqu’au 14 août prochain, la Halle rend hommage à la collection Les Cahiers dessinés publiée depuis 2002 sous la direction de Frédéric Pajak (qui est le commissaire de l’exposition).

Il faut rappeler qu’en novembre 2012, une très brève exposition François Aubrun, présentée par la galerie Topographie de l’art, dans le Marais, avait célébré le dixième anniversaire de cette collection.Cette fois, étant donné que l’exposition présente des œuvres de 67 artistes et que, d’une part, elle ne cherche aucunement à les relier par autre chose que le fait qu’ils ont tous beaucoup dessiné et, pour nombre d’entre eux, seulement dessiné, et que, d’autre part, elle ne procède qu’à quelques rapprochements qui s’imposent (Alechinsky près de Christian Dotremont, par exemple), on s’attend à une grande diversité. Et cette diversité est telle en effet qu’elle peut paraître déconcertante. Mais, en observant dès l’entrée que, dans un même espace, se côtoient des dessins de Victor Hugo (d’ailleurs trop peu nombreux) et de Chaval, de Vallotton et de Topor, de Bruno Schulz et de Saul Steinberg, etc., non loin de dessins abstraits (comme ceux de François Aubrun, de Lin Wei-Hsuan ou de Francine Simonin), on se dit que cette impression a été voulue, volontairement recherchée, ne serait-ce que pour rendre fidèlement compte de la diversité des livres de la collection. Une impression donc de variété infinie, et avec elle la certitude que le dessin – peut-être davantage que la peinture, mais à l’instar de l’écriture – peut tout, tout dire. Encore faut-il ajouter que le mot «dessin» est pris ici dans un sens extensif puisque la peinture acrylique n’est pas absente de certaines œuvres présentées (de Kiki Smith,d’Alechinsky et de Jean Scheurer notamment).

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Marcel Bascoulard,Le chevet de la cathédrale de Bourges, 1945, encre sur papier, 23 x 35 cm.

Une découverte majeure au cœur de l’exposition: Marcel Bascoulard (1913-1978), auquel la collection Les Cahiers dessinés vient aussi de consacrer un important volume écrit par Patrick Martinat et très bien illustré (Bascoulard. Dessinateur virtuose, clochard magnifique, femme inventée). Une dizaine de dessins de cet homme étrange, au destin tragique – il meurt assassiné, comme son père l’avait été – sont présentés, qui s’attachent tous à montrer fidèlement et précisément, à l’encre et au lavis, avec parfois un peu de couleur passée au crayon, la ville de Bourges, ses rues, sa cathédrale et sa campagne proche, mais sans qu’aucune figure n’y paraisse jamais. Le trait de ces dessins est net, et, dirait-on, immédiat, sans hésitation, et leur composition simple, avec presque toujours un goût marqué pour des perspectives claires (on suit des yeux un chemin qui s’éloigne, ou, de profil, l’enfilade des arcs-boutants de la cathédrale… ). Il y a dans cet art une fermeté, presque une fixité, et un caractère intemporel qui d’emblée séduisent et surprennent, – et l’on se prend à penser que l’artiste y a inventé merveilleusement une sérénité, créé unéquilibre que la vie, la simple vie, ne lui avaient pas donnés. Comme il serait évidemment impossible (ou terriblement sommaire et ennuyeux) de rendre compte des œuvres de tous les artistes de l’exposition, il faut se résoudre à n’être que subjectifet ne se fier qu’à sa mémoire, malgré la certitude d’en oublier alors qui mériteraient aussi une grande attention. Je n’évoquerai donc ici que quelques uns de ces artistes, ceux auxquels j’ai «naturellement» repensé juste après avoir quitté la Halle ou les jours suivants, et dont j’ai voulu revoir les œuvres. Mais je dois préciser que j’ai volontairement écarté les noms déjà célèbres.

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Bruno Schulz, Légende éternelle, l'idéal, vers 1922, cliché verre sur papier , 17,5 x 11,5 cm.

Proches de l’entrée sont présentées plusieurs œuvres de Bruno Schulz (1892-1942), écrivain et dessinateur polonais assassiné en pleine rue par les nazis; hormis deux crayons, dont l’un est unAutoportrait, il s’agit de clichés-verre, cette rare technique pratiquée notamment par Corot, Millet et (mais une seule fois) Delacroix. L’artiste retrace ici d’assez précises rêveries érotiques où les hommes semblent toujours les idolâtres infantilisés de femmes inaccessibles, dont les pieds constituent tout l’objet de leur fantasme, - et les pieds nus de ces dames se laissent complaisamment admirer ou se pressent sur la nuque ou le visage de leurs adorateurs sans doute extasiés. Le trait et le caractère très onirique de ces scènes curieusement théâtralisées évoquent parfois Goya (en particulier dans une œuvre plus inquiétante, intituléeEunuques et étalons), en y ajoutant un certain parfumfin-de-siècle.

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Laure Pigeon, Pierre, 1956, encre bleue, 65 x 50 cm, Lausanne, collection de l'Art brut.

Les encres bleues sur papier d’une adepte du spiritisme, Laure Pigeon (1882-1965), révèlent un sens décoratif aigu, qui se rattache à l’évidence à l’Art nouveau de Mucha ou de Guimard: on imagine aisément que cette artiste solitaire aurait pu concevoir de belles reliures ou devenir une excellente affichiste, d’autant plus que des élégantes formes végétales qu’elle trace sortent parfois, comme de mystérieux envois, les lettres de prénoms – ici Pierre; ailleurs, liés,Lili, Adèle etPierre à nouveau ; ailleurs encore, peut-être le nom d’Utrillo – et ces mots ajoutés rapidement à la pointe du pinceau, à la fois significatifs et ornementaux, ne sont au fond guère éloignés des logogrammes de Christian Dotremont, à cette différence toutefois qu’ils semblent, eux, s’échapper du motif et disparaissent quand celui-ci devient envahissant, alors que les mots de Dotremont occupent souverainement les pages qui les accueillent.

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Edmond Quinche, Couple, 1975, mine d'argent, 23,5 x 17 cm

Toujours au rez-de-chaussée de l’exposition, quoique discrètes par leurs tailles et leurs teintes sombres, les œuvres de l’artiste suisse Edmond Quinche (né en 1942) retiennent l’attention dès lors qu’on les approche car dans nombre d’entre elles, qui de loin paraissaient abstraites, se distinguent bientôt des formes, incertaines mais réelles: un visage, un oiseau, une silhouette… C’est d’ailleurs une forte leçon de cette exposition de montrer à quel point est perméable – ou inexistante! – la frontière entre la figuration et la non-figuration ; plus précisément même, on voit ici et là comment la figure (ou le motif) n’est pas toujours la donnée ou l’évidence première, comment elle naît souvent de la non-figure, du désordre ou du chaos de lignes qui semblent tendrenaturellement à trouver ou retrouver les formes du monde. Et, dans ces petites œuvres qui n’excèdent guère quinze ou vingt centimètres de haut, l‘image fréquente de l’aile d’oiseau confirme cette aspiration.

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Pascale Hémery, Suite indienne : le trafic, 2013, fusain sur papier, 104 x 63 cm.

À l’étage, avec trois grands fusains exécutés du haut de terrasses, sur des toits, Pascale Hémery (née en 1965) plonge littéralement son regard dans des rues de très grandes villes, Udaipur et New York, et l’on comprend tout de suite son intérêt pour l’entremêlement des lignes, qu’il s’agisse de l’invraisemblable réseau de poteaux et de fils électriques et téléphoniques qui traverse anarchiquement la ville indienne, ou des longues verticales sévères des buildings américains. Il y a là un vertige et une sorte de défi, en même temps. Que faire avec ces espaces confus ou trop rationnels, découpés au hasardou tirés au cordeau ? Comment imposer aux uns une unité, sans du tout les simplifier, et restituer la beauté singulière des autres, sans négliger leur démesure ? Dans les deux feuilles de laSuite indienne, l’artiste y parvient par la lumière, en suscitant des zones claires, mystérieusement rayonnantes.

Parmi de nombreuses œuvres de dessinateurs de presse, on découvre avec surprise plusieurs lavis tardifs de Tetsu (1913-2008) : simplement des bustes d’hommes et de femmes sortant de l’ombre, comme s’ils se trouvaient assis dans le compartiment obscurd’un train (il y a une sorte de « fenêtre » à droite ou à gauche, en fait un rectangle laissé blanc qui indique d’où vient la lumière) et qu’un autre voyageur en face d’eux, l’artiste, les avait observés. Leur expression est fixe et peu amène, leurs yeux sont de petites taches noires comme leurs bouches de gros traits noirs, et l’on sent tout de suite en eux l’usure de l’âge et la lassitude des villes, à l’heure de fermeture des bureaux. L’exécution, très enlevée, ne s’attardant à aucun détail (hormis la cravate des hommes), et la dureté de la lumière imposent d’emblée ces visages sans charme. Que l’on dirait tracés en hâte par un Daumier de notre temps.

Je n’ai donc fait ici que citer les œuvres qui m’ont le plus frappé, mais voilà que d‘autres me reviennent maintenant en mémoire, celles de Raphaël Lonné et de Stéphane Mandelbaum, de James Castel et de Joël Person, d’autres encore, qui réclament à leur tour des regards plus attentifs et quelques mots de reconnaissance. On peut dire qu’en cela, par son étendue et sa diversité, l’exposition atteint parfaitement son but. Il me semble en effet qu’elle vise et parvient à démontrer librement – sans chercher à imposer des catégories ou des classements, et bien sûr sans souci d’exhaustivité (aucun dessin de Giacometti par exemple, quandLes Cahiers dessinés ont réédité son magnifiqueParis sans fin) – la persistance et la belle vitalité d’une pratique que la peinture, la photographie ou, aujourd’hui, les installations et la vidéo, en occupant quasiment tout le devant de la scène, font parfois oublier ou négliger. Et ce faisant elle rappelle utilement que le dessin fut à l’origine (depuis Lascaux, le dessinateur Pascal le rappelait dansLeCahier dessiné, la revue qui accompagne la collection) et reste à la base de presque toutes les créations plastiques.

Alain Madeleine-Perdrillat, février 2015.

Les Cahiers dessinés, exposition à la Halle Saint-Pierre, 2 rue Ronsard, 75018 Paris (métro Anvers), jusqu’au 14 août 2015. L’exposition est accompagnée par un fort volume de 432 pages constituant le n° 10 de la revueLe Cahier dessiné.

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