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"Rachida Dati et les magistrats", haut relief en plâtre de Georges Guye.

Ils ont les dimensions d'un écran de télévision des années soixante, ce sont deux hauts reliefs en plâtre, sculptés et peints par Georges Guye. Le premier s'intitule Rachida Dati et les magistrats. La garde des sceaux s'immobilise, des hommes en costume cravate l'encadrent. Quelques-uns d'entre eux semblent convoqués pour une fiction de concertation. Les hommes glabres et trapus qui se profilent sur la gauche, ce sont vraisemblablement des gardes du corps.

Quelque chose d'anodin, et puis simultanément un début de dramaturgie se construit sous nos yeux. Entre les officiels, les fonctionnaires de la Justice chaussés de lunettes et les agents de sécurité, la cordialité et la familiarité ne sont pas de mise. Les lignes de démarcation et les rôles de chacun ne sont pas rigoureusement clarifiés, un début de confusion brouille les identités. Derrière Rachida Dati, un personnage encravaté qui pourrait être un gorille musclé ou bien un membre du Cabinet porte un sac de voyage, les blousons de cuir et les costumes urbains des protagonistes sont parfaitement conventionnels.

Rachida n'est pas seulement l'unique femme de cette prise de vue. Sa figure médiatique n'est pas immédiatement reconnaissable, le contexte et la légende de la photographie nous aident pour achever de l'identifier. Elle façonne la note qui fait hiatus au milieu de cet univers de professionnels. Elle porte veste tailleur et chemisier, un pantalon rayé bleu et blanc, des vêtements qu'elle pourrait emprunter aux accessoires d'une comédie musicale. Elle s'inscrit dans une attente dont elle n'est pas totalement responsable, elle arbore une tenue et un style de vie légèrement déplacés quand on se souvient des fonctions qu'elle occupe.

Ce ne sont pas exactement les coulisses d'une Préfecture ou bien l'atmosphère d'une salle des Pas perdus qui s'esquissent ici. Toutes ces personnes jouent leurs rôles, elles ont brièvement accepté d'être en représentation. The show must go on. Les attitudes et les conformités de chacun sont largement prédéterminées, la télé-réalité conserve ses droits. Les rapports de force, les menaces et les blocages que l'on pressent sur cette plate-forme légèrement exhaussée ne vont pas s'exercer immédiatement, les vraies décisions se prennent ailleurs. Ces spectres et ces postiches vont s'éloigner, ce cercle de figurines va se rompre. On est dans un entre-deux qui peut faire compte-rendu ou bien document : volens nolens, cyniquement ou bien maussadement, chacun s'incruste parmi les protocoles d'une bande-annonce de journal télévisé. Une scénette de la banalité cathodique et beaucoup d'ironie, le sculpteur vient d'atteindre quelques-unes de ses cibles.

Quelque part en Europe, dans le sillage d'Edouard Manet.

Dans la seconde pièce de Georges Guye, on quitte l'univers du cliché d'actualité, on affronte une plus grande véracité, des évênements qui ont davantage de chair. Bien plus libres, sensuelles et point du tout anonymes, voilà tout au contraire comment surgissent les Suédoises d'un soir d'été à Stockholm. Elles sont volubiles, elles ont de la poitrine et de vastes palluches, je ne crois pas qu'une Célestine puisse les rassembler ; elles interpellent les passants et font des signes depuis leur balcon, l'une d'entre elles ne quitte pas son téléphone portable. Elles n'ignorent pas que plus bas dans la rue on lève la tête, on les regarde immanquablement. Elles prennent le frais depuis leur troisième étage avant de poursuivre leur vie nocturne. Leurs solides morphologies s'affichent sans complexe, leurs tenues décontractées et leurs complicités laissent entendre qu'elles se connaissent depuis belle lurette.

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"Les Suédoises au balcon", haut relief en plâtre de Georges Guye.

Ce qui marque leur provenance - on aurait pu un instant imaginer que leurs postures avenantes et leur immédiate convivialité puissent être méditerranéennes - ce sont les ouvertures, les éclairages et les damiers de leur immeuble qu'on me dit tout à fait typiques de la Scandinavie. Et puis il y a cet étrange anachronisme dans un immeuble moderne, ce détail qui jure et qui fait guinguois : on aperçoit les grilles bombées des ferronneries de leur balcon, des ventres d'oies qui nous font songer aux cerclages des anciennes crinolines et qui semblent indiquer en avant-plan que ces femmes de belle mâturité ne sont pas exactement des affranchies. Simultanément, on comprend que ces créatures remuantes et bavardes ne sont pas totalement désacralisées. Le souvenir de la pièce de Jean Genet peut tout aussi bien interférer, elles conservent une irréductible part d'énigme : mutatis mutandis, elles n'atteignent pourtant pas l'étrangeté lointaine, la durable fascination du Balcon d'Edouard Manet.

Ces deux sculptures figurent dans un accrochage de fin d'année. Jusqu'au 31 décembre 2009, 30 rue du Puits Neuf, on apercevra également quelques-uns des travaux récemment réunis pour présenter la monographie publiée à propos de Jean-Jacques Ceccarelli, deux toiles d'Annick Pegouret ainsi qu'un grand tondo magnifiquement encadré, une sorte d'arche de Noé, une luxuriante scène de l'Eden perdu avec toutes sortes d'animaux exotiques et puis au centre de la composition, un couple de danseurs, une peinture réalisée par Marie Ducaté au milieu des années quatre-vingt.

Alain Paire

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Un Eden perdu et deux danseurs, au centre de la composition de Marie Ducaté.

"Hier et aujourd'hui", accrochage de travaux de Georges Guye, Marie Ducaté, Jean-Jacques Ceccarelli et Annick Pegouret. Jusqu'au 31 décembre, galerie ouverte du mardi au samedi de 14 h 30 à 18 h 30.

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