Patrick Hutchinson est poète, traducteur et enseignant-chercheur membre du Centre de Science politique comparée de l'Institut d'Études Politiques d'Aix-en-Provence. En tant qu'auteur dramatique, il monte actuellement avec Quai Griolet Production "Crozada d'Uèi, 1209-2009", spectacle poétique, musical et théâtral sur la Croisade des Albigeois et la répression du mouvement des cathares.

Patrick Hutchinson avait fondé en 1976 la revue Détours d'écriture (jusqu'en 1992, 23 numéros). Il a publié "Le livre du cèdre" aux éditions Noël Blandin ainsi que des traductions de Kathy Acher et Immanuel Wallerstein. Voici le texte qu'il vient d'écrire à propos de l'oeuvre photographique de son fils, Gilles Hutchinson :

Série Vernissage
Lodève 2007, de la série "Vernissage au musée"".
[+] Agrandir l'image

Une femme mûre et non sans allure, en pleine possession de sa tête, de sa raison sociale, de sa légitimité de consommatrice culturelle attitrée du XXIe siècle, au milieu d’autres, peut-être un peu moins assurés de leur bon droit de questionneurs et de voyeurs instruits de l’art, hésite un instant au bord du tableau, sur le seuil de la représentation, ou plutôt se dessine insensiblement sur fond de mise en abyme et en perspective de l’œuvre, sur le point de devenir elle-même partie ou extension de l’œuvre, œuvre de l’œuvre, mise en perspective et comme happée par l’œuvre… C’est ce que l’on appelle une "prise de vue", une certaine acuité du regard qui a vu le voyant vu au moment même où il (ou elle, dans l’occurrence) voyait, ou croyait voir. Cela s’appelle aussi de l’ironie, une "prise de distance".

 

Ce n’est pas nous qui faisons de l’ironie, mais c’est l’ironie qui nous fait ou nous défait, en tout cas qui nous rend plus ou moins intelligents, dans le meilleur des cas nous rendant à la fois plus aigus et plus tendres, y compris à notre propre dépens. ‘L’ironie, c’est l’agilité éternelle’, nous dit Friedrich Schlegel dans un de ses fragments. La photographie aussi, c’est de la lumière qui fait retour, qui se réfléchit d’un bond hypernumérique, qui prend de la distance par rapport à elle-même. Elle relève donc toujours de l’ironie, consciemment ou non : de l’ironie de la lumière. Ce qui fait penser à une autre photographie de cette série des vernissages au Musée de Lodève où, devant l’éclat carmin et or d’une splendide nue couchée de Kisling, un voyant dans l’ombre de l’avant-plan lève la main, en un geste hiératique digne d’une Adoration des Bergers, comme pour tenter vainement de toucher l’intangible, ou saluer une vision de terre promise, le nouveau sacré de l’art. Une autre prise de vue de la même série montre l’homme public repu de puissance, tel un démiurge hérissé de dépit face à l’insolent pouvoir de cette même beauté érotique : c’est bien à une sorte de passe d’armes inégale entre la politique et la culture, entre le pouvoir et l’art, prise sur le vif, avec toutes les mystérieuses irisations de l’ironie sous-jacentes, que nous avons le privilège d’assister.

série Images composées.
Paris 1991, de la série "Grands Boulevards".
[+] Agrandir l'image

Le photographe est donc un "ironique", autant dire un décalé définitif. En témoigne la série noir et blanc sur les passants de la rue de Paris, dans cette Paris des années quatre vingt déjà morte et enterrée et aussi éloignée de nous qu’une étoile morte qui ne continuerait à vivre que par sa seule lumière encore en chemin, aussi perdue que l’Atlantide, et pourtant en même temps aussi proche qu’hier : Voir ici ce que l’on imagine ailleurs. Là, il suffit de juxtaposer les images courageusement volées de face et les mots effrontément détournés, on voit bien comment chacun est parlé comme à son insu, noyé, traversé par des flux de discours qui le dépossèdent sournoisement de toute prise sur son propre destin. Ce Paris-là, loin du mythe de la "Ville lumière", est bien un abîme gnostique de tristesse, d’âmes captives et habitant un ailleurs programmé pour eux par le marketing, un cauchemar pour somnambules poignants, où se préparent les flambées futures…. Et que dire de ces Filles du Gorky Park qui ont si mal pris le tournant libéral du début des années quatre vingt dix, sur fond de décharges mortellement polluées, de guerre des mafias et de nouvelle misère ? Y a-t-il ironie plus poignante que de les voir défiler encore et encore dans leur innocence faussement "glamour" de top models aspirants sur un air de disco infiniment désuet ?

série Images composées.
Paris 1989, de la série "Grands Boulevards".
[+] Agrandir l'image

Avoir un photographe dans la famille, ce n'est donc pas forcément une sinécure, surtout lorsque celui-ci, en bon disciple dès son jeune âge de William Klein et de Robert Frank, a l'oeil pointu et le sens des angles morts, de l'étrangeté du quotidien et de la poésie de l'ordinaire, si souvent manifestes dans les "prises de vue"– et notamment de proches ! - de Gilles Hutchinson. Mais vivre au contact d'un authentique travailleur de l'image, saisissant au vol et thésaurisant pour l'oeil de lynx du coeur tels moments de beauté, de bonheur inopinés et fugaces, aussi bien que tels instants de disgrâce - tensions, petites vanités, la malice et le malaise des poses - ouvre constamment une clairière pour la méditation et la prise en charge du réel. On sait que quelque chose survivra et viendra à la réflexion de la vérité et de la magnificence, de l'épopée désastreuse et banale aussi, de nos vies, grâce à la capture implacable de son objectif.

paris_1989
Paris, 1989.
[+] Agrandir l'image

Bien sûr, de nos jours plus que jamais, avec la fragilisation incessante du monde vivable que nous expérimentons tous, que nous subissons nous aussi toujours davantage, y compris dans les détails du quotidien – l’arasement et la virtualisation du monde qui accompagne l'accélération nihiliste, la précipitation surprogrammée d’existences sans prise – le photographe est non seulement le mémorialiste, le griot des vies et des familles (y comprises celles de la pensée, de la création), mais aussi et surtout le militant du réel, du décalage humainement viable et vivable, contre ce rapt virtuel du monde. En ce sens, il est bel et bien lui aussi à sa façon un guetteur de la conscience et de la pensée, de la présence à soi d'une humanité en proie à la démesure de la précipitation fatale, de l’auto-liquidation – qui ne s'habite même plus, ou pire encore, n'habite plus son lieu, la terre. Ainsi, de par un vivant paradoxe, une sorte d'ironie qu'il vit au quotidien, le photographe détourne la reproduction mécanique omniprésente qui caractérise notre monde contre elle-même, pour créer des moments d'immobilité dans le regard, d'éternité à temps perdu, terrains vagues de silence, de vie contemplative. Non seulement il recueille, enregistre pour la communauté des voyants, des vivants et des survivants, ce que l’on n'était pas censé remarquer, mais il met à mal, il prend au revers et à contre-pied la rhétorique des images officielles, des clichés trop lisses, calculés et convenus. Le savent bien désormais les "décideurs", les spécialistes de la communication de masse et aussi les militaires, qui surveillent de si près – et à l’occasion tuent ! - tout ce qui porte caméra ou appareil, aussi furtifs et minuscules fussent-ils. Ainsi le photographe prend en charge, souvent à ses risques et périls (quelquefois, en y laissant sa peau), l’écriture décalée de la lumière, avec tout ce qu'elle peut avoir de sublimée, mais aussi d'inexpiable.

Il y a sans doute une métaphysique et une poétique de la photographie, comme il y a une rhétorique et une politique : il s'agit en quelque sorte d'une guerre des apparences, de détourner ou de retourner les apparences contre elles-mêmes, pour aboutir à l'irrécupérable, à ce qui ne peut se transformer en pur produit, mais qui met imparablement en lumière le réel. Ainsi, on peut dire que le photographe est quelqu’un qui écrit avec la lumière ironique du regard – le regard critique du réel transcendant – contre les images. Il recueille au vol le trésor insaisissable, irrécupérable du réel, de nos vies, contre le déluge apocalyptique des images précipitées, souillées et interchangeables, au détour et au rebours du torrent incessant des clichés iconolâtres imposés par la massification et la marchandisation d’un monde en voie d’auto-liquidation et de déménagement général dans le virtuel. Il '"sauve" littéralement quelque chose de l’écriture du réel pour nous.

mo311
Montpellier, 2008.
[+] Agrandir l'image

La photographie telle que la comprend Gilles Hutchinson – et telle que je la comprends à partir de lui et du témoignage de ses longues années d'apprentissage – pourrait ainsi se dire une sorte "d’ascèse du regard". Elle recueille jusque dans leur pauvreté la moindre des choses, si précieuses et si dérisoires parfois, de nos vies. Elle sait à quel point l'innocence et la fragilité sont sans prix. Elle sait que la beauté est partout, qu’elle est banale, qu’on a beau "la prendre sur ses genoux et l’insulter" – et pourtant si rare, si fugace, si fuyante, les moments de grâce véritable, parce que nul n'est là pour le capter, nul n'a plus le diaphragme du cœur assez ouvert, assez présent pour les recueillir, les voir. Que la beauté, luxe suprême promis au seuls décalés, requiert dans son apprentissage, le passage par un autre regard, par moments étrange, violent et/ou décentré, mais seul à même de nous ouvrir sur le réel, d’exorciser le nôtre tant soit peu. Un regard qui sait prendre en charge pour tous, au nom de tous, ce qui est perdue et irrécupérable, à la limite même du visible, en tout cas impossible à transformer en produit, définitivement non-marchandisable.

thumb_expo_146
De la série "Nues".

Gilles Hutchinson a été photojournaliste un temps. Il a traîné ses guêtres, un peu trop nonchalamment parfois, dans quelques "points chauds" du globe, risqué sa peau, sa santé physique, mentale et morale sur fond de quelques champs de ruines, de quelques lieux de l'abominable contemporain. Mais désormais, je crois, il a appris que la vraie guerre est ailleurs. Que celui qui est sur place, comme Fabrice à la bataille de Waterloo, ne voit pas forcément le réel, ou risque de n'en voir qu'un fragment, un éclat aveugle. Qu'à force d'être oeil à oeil avec le monstre, on risque de se transformer en simple chambre d'enregistrement du monstrueux, de l'enfer sur terre. Pire encore, de n'en faire que commerce et profession, de façon à nous habituer, à nous préparer tous insidieusement à la banalisation du pire. C’est-à-dire à la banalité du mal. Que ce qui compte, face à cette banalisation de l'innommable, c’est de "bondir hors des rangs des assassins", comme l'écrivit Kafka, qui savait de quoi il parlait. Que le réel s'apprend, s'épie humblement, au plus près, y compris chez soi, chez les uns et les autres, dans une perpétuelle vigilance, une perpétuelle tendresse de résistance. Il sait que le trésor de viabilité humaine dont il se constitue obscurément le dépositaire, le gardien et le défenseur à chaque prise de vue, à chaque tirage, commence ici même, dans le dérisoire, le désarroi, la suprême beauté ignorée et délaissée de nos vies. Il sait désormais que c'est déjà ici même – pourquoi pas, à Sommières, par exemple, cela aurait bien plu, je crois, à cet autre grand transfuge qui l’y a précédé, Lawrence Durrell ! – que commence et recommence à chaque jour le combat de la lumière.

Patrick Hutchinson

Innisfree, 05. 06. 2007 – 01 11. 09

Mon Compte

Mot de passe oublié ? / Identifiant oublié ?