IMGP0011 L'affiche de l'exposition de Jacqueline Picasso, été 2009.

Pendant l'été 2009, sur ses panneaux d'informations, ses colonnes Morris et ses dépliants, la ville d'Aix-en-Provence diffusait largement deux images de Jacqueline Picasso : la première conviait les visiteurs du musée Granet et faisait surgir Jacqueline assise dans un fauteuil avec un chat sur ses genoux, des dominantes bleues peintes en 1954. La seconde image de Jacqueline Picasso était beaucoup plus inattendue. Il s'agissait de l'agrandissement d'une photographie en noir et blanc, un autoportrait de Jacqueline. Ell est assise en tailleur sur un lit et armée de son appareil, elle prend pose en face du grand miroir d'une chambre de la Villa La Californie.

L'épouse de Pablo campe un personnage mystérieux, difficile à cerner. Elle fut une présence incontournable pendant la totalité des vingt dernières années du peintre. Des fragments des biographies de Picasso, quelques livres - entre autres, le catalogue d'une exposition de l'hiver 2003 à la Pinacothèque de Paris où l'on trouve des textes de Pierre Daix, Hélène Parmelin et Jean-Louis Prat - lui sont consacrés ; ces ouvrages n'épuisent pas les questions que l'on peut se poser. S'agissant des rôles souverainement joués par un personnage à ce point attachant et difficilement déchiffrable, on peut méditer un avertissement récent du photographe David Douglas Duncan qui connaissait admirablement le couple qu'elle formait avec Pablo. Lors d'un entretien effectué avec Bruno Ely et retranscrit dans le catalogue de l'exposition du musée Granet, Duncan insiste : "Ne laissez personne dire ce que pensait Jacqueline".

Jacqueline Picasso fut une imagière de grand talent. Le merveilleux montage d'un petit film qu'on aperçoit actuellement dans la librairie du château de Vauvenargues et les dizaines de photographies que nous connaissons d'elle ne sont pas des images d'amateur ou bien des documents simplement affectifs : ils constituent pour la mémoire de Picasso des témoignages de première importance. Jusqu'à présent inédites, une soixantaine d'images furent réunies pendant l'été 2009, à la faveur d'une exposition réalisée au Pavillon de Vendôme d'Aix-en-Provence, grâce aux concours de Catherine Hutin, la fille unique de Jacqueline, du photographe Claude Germain et des conservateurs des musées d'Aix, Bruno Ely et Christel Roy.

A propos des séjours de Pablo et Jacqueline à Vauvenargues - les autres images concernent majoritairement la vie quotidienne à Cannes et à Mougins - une grande moitié de ces photographies avait été installée dans trois pièces du premier étage du Pavillon aixois. On apercevait le visage et les attitudes de Pablo, à l'aise et détendu lorsqu'il discute pendant l'hiver de 1958 avec les responsables du chantier de son château ou bien lorsqu'il reçoit des amis : entre autres, les critiques d'art et collectionneurs John Richardson et Douglas Cooper (1911-1984) ou bien l'éditeur de son immense catalogue raisonné, le galeriste de la rue Dragon Christian Zervos (1889-1970).

Pablo Picasso est portraituré au pied du grand escalier à balustre du château. Il se penche depuis la fenêtre du premier étage de son atelier, une reproduction de cette superbe image s'intégrait dans la scénographie du musée Granet. On découvre Pablo parcourant son abondant courrier du matin, assis sur un fauteuil de la salle à manger. Il fume des Gauloises, échange des regards de tendresse et de complicité avec sa compagne et semble plus vulnérable et plus familier que d'ordinaire. Dans cette succession de noirs et blancs et dans un tempo constamment vif, on croit pouvoir discerner sans hagiographie ni cliché, un tissu de singularités, l'extraordinaire capacité de mobilité, d'allégresse et d'autonomie que pouvait développer un couple comme celui de Jacqueline et de Pablo.

Trois photographies donnent à voir un interlocuteur dont il est rarement question dans les biographies de Pablo, le profil et la silhouette souriante avec cravate, chapeau et grand manteau du banquier Max Pellequer. Ce personnage décédé en 1974 fut l'un des plus prolifiques correspondants du peintre (338 lettres sont répertoriées dans les archives du musée Picasso). Pellequer était le neveu par alliance d'un autre financier et collectionneur, André Level qui avait autrefois rendu de grands services à Picasso. Il fut le détenteur de quelques-unes des oeuvres de sa période bleue : Max Pellequer conservait en son domicile des toiles comme Bibi la purée, La Célestine et Le Marchand de gui. Son cartel indique qu'en échange d'un grand format de Picasso, il confia au malaguène l'une des pièces majeures de sa collection, un chef d'oeuvre de Cézanne qui fut présenté au musée Granet, La mer à l'Estaque derrière les arbres.

A deux reprises - pour Pablo, il s'agissait visiblement d'un geste essentiel - on assiste à un rituel extrêmement sympathique auquel se prête volontiers le vieil ami de Picasso, Jaime Sabartès (1881-1968) : exactement comme on le fait dans les pays méditerranéens lorsqu'on reçoit un voyageur venu d'un lointain horizon, le peintre aimait offrir à ses hôtes un verre d'eau fraîchement puisé à la source du mascaron de la fontaine qui s'épanche à gauche du grand escalier du château.

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Jacqueline et Pablo Picasso en compagnie d'Edouard Pignon, photo d'Hélène Parmelin, copyright archives de l'Imec, Abbaye d'Ardenne, fonds Hélène Parmelin.

Entre 1956 et 1961, les grandes expositions du Pavillon de Vendôme.

Installée sur la facade du Pavillon, la bannière d'une photographie d'Hélène Parmelin rappelait que Jacqueline et Pablo étaient venus visiter cet endroit, en compagnie d'Edouard Pignon. C'était en septembre 1958, au lendemain d'une corrida d'Arles. Ils se trouvaient à Aix pendant la matinée et voulaient redécouvrir des oeuvres qui concernaient directement Pablo. Depuis le 9 juillet, Le Pavillon abritait une exposition dont le titre n'était pas féminin : il s'agissait pourtant de la présentation de la collection de tableaux de Marie Cuttoli (1879-1973), une mécène qui donna de nombreuses toiles au musée national d'art moderne et qui s'impliqua fortement pour le musée d'Antibes ainsi que dans le domaine de la tapisserie contemporaine. Cette exposition s'intitulait La collection d'un amateur parisien, la préface de son catalogue était rédigée par Jean Cassou. Elle regroupait des chefs d'oeuvre de Georges Braque, Raoul Dufy, Juan Gris, Fernand Léger, Robert Delaunay, Henri Laurens, Dora Maar, Miro et Georges Rouault. On y découvrait une sorte de rétrospective du travail de Picasso. 36 toiles et dessins s'y trouvaient réunis : des portraits de femmes, des natures mortes et des baigneuses, des oeuvres sur papier, des collages et des toiles élaborés entre 1906 et 1956.

J'ai raconté dans "Pablo Picasso à Vauvenargues" à quel point cette visite et tout un faisceau de circonstances connexes déterminèrent Pablo  lorsqu'il résolut d'acquérir le château qui surplombe la vallée située à quatorze kilomètres d'Aix. Cette remise en mémoire de l'été de 1958 permet de mieux mesurer l'importance du Pavillon de Vendôme dans l'histoire des grandes expositions aixoises. Pendant les récentes années, le Pavillon a en effet fomenté grâce aux impulsions données par Bruno Ely et Christel Roy des expositions et des découvertes qui n'ont tout de même pas l'ampleur que l'on pouvait accorder à cet espace au milieu des années cinquante. Je me souviens pourtant volontiers de quatre expositions particulièrement réussies. La première de ces expositions concernait pendant l'hiver de 1994 les images gantées de noir de Toulouse-Lautrec, Ferdinand Bac et Jules Chéret que Catherine Camboulives (1950-1995) avait réunies à propos d'"Yvette Guilbert, diseuse fin de siècle", qui séjourna en l'Hôtel Nègre-Coste et mourut à Aix pendant la seconde guerre mondiale : le vernissage se déroula en présence de Françoise Cachin, l'évocation d'Yvette Guilbert fut également présentée à la Bibliothèque Nationale de France et au musée d'Albi. De même, je  pense à la rétrospective des dessins des années trente de Gabriel Laurin imaginée pendant l'été 1999 par Gérard Fabre et le musée de Martigues, je me souviens de l'installation des sculptures intelligemment orchestrée par François Mezzapelle (été 2005) ou bien des photographies de Denis Brihat (automne 2005) dont on peut contempler le superbe catalogue édité par Le Temps qu'il fait.

Entre 1956 et 1961, le Pavillon de Vendôme fut le siège d'expositions beaucoup plus prestigieuses,  difficiles à imaginer lorsqu'on feuillette leurs catalogues qui recèlent d'incroyables richesses. C'est en effet principalement au Pavillon que fut célébré du 21 juillet au 15 août 1956, avec la réunion de 66 tableaux - entre autres, La Femme à la cafetière et d'une vingtaine d'aquarelles, le cinquantenaire de la mort de Cézanne. Du 3 octobre au 30 novembre 1959, ce fut Van Gogh en Provence. 51 tableaux et 11 dessins évoquaient Arles et Saint Remy de Provence, la liste des chefs d'oeuvre réunis de part et d'autre de l'escalier à double révolution du Pavillon donne le frisson : on apprend que furent présentes pendant cet automne des toiles comme "Le Pont de l'Anglois", "Le Zouave","Le café, le soir", "La Maison jaune", "Le facteur Roulin", "Le Semeur", "Les Tournesols", et "La chaise de Gauguin".

Du 9 juillet au 30 aôut 1960, une exposition fut consacrée à Henri Matisse : les enfants du peintre voulaient que soit rendu un hommage à Amélie Matisse qui avait vécu à Aix les dernières années de sa vie dans un appartement situé tout près de la Place Saint Jean de Malte, en face du Musée Granet. 27 toiles, 36 dessins ainsi que les livres illustrés que l'épouse de Matisse avait donnés à la Méjanes furent réunis. Enfin, du 1 juillet au 15 août 1961, on faisait retour jusque vers Cézanne : parmi la quarantaine d'oeuvres présentes, une aquarelle du Jardinier Vallier, le portrait de Victor Chocquet, les Joueurs de cartes du Louvre ainsi qu'une dizaine de dessins de la collection d'Adrien Chappuis étaient rassemblés. Ce fut malheureusement le chant du cygne de cette époque, cette exposition ayant fait pendant une nuit d'été l'objet d'un détestable cambriolage. Quelques mois plus tard, les tableaux dérobés par des truands de faible envergure furent par bonheur récupérés dans une banlieue de Marseille : à partir de quoi, l'avenir muséologique du Pavillon de Vendôme fut durablement plombé, sa renaissance est relativement récente.

Henry Mouret était alors le maire d'Aix-en-Provence. Son adjoint délégué aux Beaux Arts était une silhouette familière pour les habitants de la rue Portalis : c'était l'avocat Jacques Raffaelli dont l'un des enfants, Bruno Raffaelli, est depuis 1994 sociétaire de la Comédie Française. La conservatrice du Pavilllon de Vendôme et du Musée des Tapisseries de cette époque s'appelait Jacqueline-Geneviève Martial-Salme, elle était souvent aidée dans ses démarches par le peintre et lithographe Léo Marchutz. En ce temps-là, le conservateur de cet espace jouissait d'un merveilleurx privilège : son logement de fonction se situait au dernier étage du Pavillon où l'on trouve actuellement l'administration du musée. Chaque matin, Madame Martial-Salme qui partit plus tard du côté de Menton pouvait éprouver l'intense bonheur d'ouvrir des fenêtres qui donnaient sur les grands arbres ou bien sur le Bassin du jardin autrefois imaginé par Louis de Vendôme.

Alain Paire

Du 11 juin au 2 octobre 2011, une exposition de Jacqueline Picasso photographe des gravures et des livres illustrés de Picasso sont présentées au chateau de Vauvenargues, réservation possible sur le site http://www-chateau-vauvenargues.com. Pour des groupes de 18 visiteurs, tél 04.42.38.11.91.

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