expo_fleischer01Pour projeter et scénographier des reproductions de l'oeuvre de Picasso, tu as mené une exploration parmi ses "désordres". Ce sont majoritairement les figures féminines, les corps et les visages et non pas les nature mortes ou les objets qui te requièrent.

Alain Fleischer : Picasso a aimé la compagnie des femmes et les a souvent représentées dans ses tableaux. Je suis très sensible à cette relation, à cette collaboration que peut établir un peintre avec la femme qui partage sa vie et qui devient son modèle, participant ainsi à l’œuvre. Je ne suis pas peintre et je n’ai donc jamais pu connaître ce genre de relation, qui disparaît dans les formes prises par l’art contemporain. Elles subsistent pourtant chez le cinéaste (Antonioni, Bergman…) et chez le photographe. C’est dans ces deux moyens d’expression que j’ai moi-même aimé cultiver une relation à la fois amoureuse et créative.

Par ailleurs, dans diverses œuvres photographiques, j’ai aimé emprunter leurs modèles à des peintres du passé, à la fois pour leur donner une nouvelle vie, pour « travailler » avec elles, et pour rendre hommage aux artistes qui les ont immortalisées. C’est donc tout naturellement qu’en me tournant vers l’œuvre de Picasso, j’y ai cherché les figures féminines. Mais ce qui a déterminé la conception de cette nouvelle série, c’est l’évocation d’un Picasso boulimique de tout ce qui lui a permis de faire œuvre, c’est-à-dire de toutes sortes d’objets qu’il était capable de métamorphoser en œuvres d’art.

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Une préparation minutieuse, toutes sortes de protocoles régissent le surgissement de tes images. Ce qui prédomine une fois de plus, ce sont les fonds noirs, "la nuit des images" et leur force de révélation. Pour Picasso tu as élu des surfaces d'apparition, et des écrans sur lesquels tu projettes l'oeuvre du peintre, par exemple les vitres et la porte d'une armoire, des boîtes de carton, des étiquettes ou bien un grillage.

Alain Fleischer : La photographie a deux propriétés qui me fascinent depuis toujours : celle de transformer toute image d’une autre nature (peinture, dessin, gravure, etc.) en photographie, par la simple reproduction ; et puis celle d’être une image projetable, qui apporte avec elle sa propre lumière, susceptible d’apparaître sur n’importe quelle surface et, finalement, d’éclairer le monde. Tous mes travaux à partir de photographies projetées, recyclant une image antérieure, nécessitent l’obscurité. Dans le cas présent, ce sont les tableaux de Picasso (devenus des photographies) qui, en même temps qu’elles y trouvent un écran d’apparition, éclairent de leur propre lumière un décor ou une accumulation d’objets.

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Dans cette exposition, tu continues ta grande série des "Happy days". Après Le Titien, Goya, Vélasquez ou Ingres, voici Picasso. Quelles sont les découvertes que tu perçois lorsque tu quittes le registre du noir et du blanc ?

Alain Fleischer : Le noir et blanc m’intéresse depuis toujours par sa capacité à cerner l’essentiel, à interroger la théorie de l’image et de la lumière, en évacuant ce que la couleur peut avoir de décoratif ou d’anecdotique. Mes travaux en couleurs m’ont permis d’approfondir mes recherches contre le diktat de la lumière naturelle en photographie. Je croise en effet, je conjugue, différentes sortes de lumières artificielles comme, par exemple, celle d’un projecteur et celle d’une lampe de poche. J’ai rarement cherché à capter les couleurs du réel, et j’ai multiplié les techniques pour « peindre » mes photographies en couleurs avec des sortes de pinceaux lumineux.

Tes ascendants maternels sont espagnols, il t'arrive de dire que c'est la langue espagnole que tu connais le mieux. Picasso est-il à tes yeux un personnage qui pourrait résumer la culture espagnole ?

expo_fleischer02Alain Fleischer : Il est vrai que l’Espagne a été très présente dans ma formation, et qu’à l’époque de mon enfance et de mon adolescence, Picasso était l’artiste le plus universellement cité, aussi bien de façon admirative que critique. C’est donc assez naturellement que son œuvre a été présente pour moi et m’a accompagné. Il est vrai que Picasso exprime une quintessence de l’âme espagnole, et qu’il ne pourrait pas être un artiste anglais ou autrichien. Les recherches de Picasso sur la représentation des visages, des corps et des objets m’ont certainement poussé à des explorations et à des expérimentations comparables avec la photographie.

Tu vas revenir à Aix en Provence en septembre 2009 pour revoir l'exposition du musée Granet et puis pour découvrir le château de Vauvenargues. Vers quelles nouvelles directions voudrais-tu orienter tes recherches ? De plus, et c'était l'un des projets que nous avions envisagé dés ce printemps, tu imagines volontiers rédiger un livre à propos de ce compagnonnage avec Picasso. De quelle manière ton travail photographique peut-il nourrir ce que tu voudrais écrire ?

Alain Fleischer : Je compte donner sa pleine extension à la série des « Désordres de Picasso » en multipliant les confrontations entre des tableaux de Picasso qui déconstruisent le réel et diverses configurations de lieux et d’objets, déconstruisant à leur tour des reproductions de ses œuvres. Si je devais écrire sur Picasso, ce serait assurément sur sa pratique de l’accumulation, de la sauvegarde de toutes traces de sa vie quotidienne, à partir de son idée qu’un individu est ce qu’il garde. En ne jetant rien, en conservant tout, sans doute repousse-t-on – peut-être de façon illusoire – le deuil de toute séparation, de toute perte, jusqu’à celle de la vie elle-même.

Entretien d'Alain Fleischer avec Alain Paire, juillet 2009.

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