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Copyright  Stéphane Rosse, dessinateur du Festival de Bandes dessinées d'Aix, présenté au Musée des Tapisseries.

Pendant la seconde quinzaine de mars 2009, quelques jours avant d'inaugurer la sixième édition du Festival de Bandes dessinées qu'il a créé en 2004, Michel Fraisset traversait au pas de course Helsinki, Oslo, Stockholm et Copenhague, des capitales scandinaves qui lui demandaient de faire d'alertes et copieuses conférences à propos de l'exposition Cézanne / Picasso, entre Vauvenargues et Musée Granet : si Aix-en-Provence continue de séduire les grands tours opérators -  25 % des touristes qui viennent chaque été à Aix sont des étrangers - c'est entre autres raisons parce que l'Office du Tourisme dont il est l'Adjoint de Direction l'envoie aux quatre coins du globe pour diffuser des images et des messages à propos de sa cité d'adoption. Cette année encore, Fraisset a oeuvré plusieurs fois, avec joie et précision, en anglais ou bien en espagnol, afin de convaincre les voyageurs, les journalistes et les amateurs d'art désireux de mieux connaître les parages de la Sainte Victoire : Tokyo, le Brésil, Madrid et Barcelone figuraient parmi ses séjours des derniers mois.

Une formation en histoire de l'art médieval.

Ce Sagittaire est né du côté de Mostaganem en décembre 1960. Ses ascendants vivaient en Algérie depuis 1871, la grande fêlure des années soixante marqua durement son enfance : profondément heureux de l'autre côté de la Méditerranée,son père qui aurait voulu poursuivre là-bas son activité de viticulteur, mourut beaucoup trop tôt. Après des études au Lycée Mignet et une année perdue en Faculté de Droit, Michel Fraisset s'oriente du côté de l'histoire de l'art médieval : il suit volontiers les cours de Gabrielle Demians d'Archambault, Michel Fixot et Yves Esquieu, des enseignants pour partie formés par Georges Duby. Dés 1983 et jusqu'en 1989, en sus de son activité professionnelle de maître d'internat, il devient guide-conférencier de la Caisse Nationale des Monuments Historiques : au fil des visites, ses connaissances s'affinent, les arrière-plans d'Aix que révèle la grande thèse Renaissance et Baroque de Jean-Jacques Gloton lui deviennent familiers. Les métiers du tourisme et de la médiation culturelle lui paraissent mieux adaptés à son tempérament que l'archéologie où il tenta pourtant de se frayer une voie : sa participation aux fouilles du Centre Bourse de Marseille reste sans lendemain. Par contre, ses recherches dans les archives de Saint Maximin qu'il avait dépouillées pour un sujet de maîtrise, le conduisent à imaginer un premier livre à propos du Var des Collines, une mise au point qu'il rédige en 1989 en compagnie de Bernard Duplessy, grâce à l'hospitalité de Charles-Yves Chaudoreille, le fondateur d'Edisud. Par la suite, Michel Fraisset qui n'est pas uniquement un homme de terrain fera éditer cinq autres ouvrages, à propos du patrimoine de Pertuis, d'Aix et de Cézanne, des objets d'études qui ne cessent pas d'aiguiser ses passions et sa curiosité.

Pertuis où habitent toujours sa mère et son frère aîné, fut pendant huit années son lieu d'apprentissage et de découvertes. Le député-maire André Borel lui confie un secteur pour lequel il lui faut tout inventer, la Direction des Affaires Culturelles d'une cité de 20.000 habitants. Fraisset qui ne procède pas directement du sérail de l'action culturelle, joue sincèrement l'ouverture, adopte une démarche souple et décomplexée, prospecte du côté de la musique et du théatre, programme des cycles de Bach pour l'orgue de l'église paroissiale, transforme en lieu polyvalent un ancien cinéma. En 1990, ce personnage à la fois malicieux et rigoureux, ce joyeux entrepreneur à qui l'on donna tout à fait spontanément l'affectueux surnom de Fripounet, crée sous chapiteau et dans des lieux multiples, dans une ambiance conviviale sans show-biz ni débordements, un Festival de Bandes dessinées qui élargit continûment son champ d'action et qui ne produit pas seulement des planches, des dédicaces et des bulles : le théatre de rue, des danseurs et des musiciens, des groupes de rock et des compagnies transdisciplinaires comme Générik Vapeur et Ilotopie s'en servent comme banc d'essai pour de grands moments de plaisir partagé. De vraies amitiés, une grande fidélité marquent le souvenir de Pertuis qui a laissé de belles traces dans la mémoire des amoureux de la bande dessinée : un auteur montpéllierain et globe-trotter comme Ptiluc est par exemple très heureux de venir pratiquement chaque année lors des séances de dédicaces du Festival d'Aix ...

L'Atelier des Lauves : patrimoine et création.

Le Festival de Pertuis aura connu sept éditions. Celui d'Aix débute en 2004. Entretemps, à l'orée de l'an 2000, l'Office de Tourisme d'Aix et son directeur Henri Pons confient à Michel Fraisset la responsabilité de l'Atelier des Lauves de Paul Cézanne. En quelques années, Fraisset impulse une allègre dynamique à cet espace, à la fois sanctuaire et jardin, aujourd'hui l'un des sites les plus visités des Bouches du Rhône. Visitable sept jours sur sept, entretenu et animé par une équipe de dix personnes, l'Atelier est à présent inventorié, clarifié et restauré avec respect : son vieux poêle et son grand chevalet, les humbles objets qui furent le point de départ d'inoubliables natures mortes, ses charpentes, ses crépis, sa toiture et ses alentours ont été progressivement sauvés. En 2006, année Cézanne, record difficile à battre, 111.000 visiteurs s'y succèdèrent, une moyenne de 70.000 billets d'entrée est enregistrée pendant les récentes années. Encore trop mal connu par le grand public, nécessitant de fréquents retours pour être pleinement appréhendé, l'ultime lieu de travail où furent imaginées Les grandes Baigneuses continue d'être un espace d'émotion et de silence où l'on peut approcher ce que furent les sentiers intimes d'une création : il faut savoir y revenir aussi souvent que possible, par exemple pendant une matinée d'arrière-saison, quand s'éloignent les cars de touristes et les étonnantes vagues de visiteurs japonais.

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Michel Fraisset installe les travaux de Ben Vautier dans le petit appentis de l'Atelier des Lauves, juin 2008.

Perpétuer avec exactitude et fidélité le souvenir de Cézanne n'est pas l'unique préoccupation de Michel Fraisset. Il a oeuvré et innové avec ardeur pour que l'Atelier des Lauves devienne un lieu de rencontres et de monstration. Toutes sortes d'initiatives s'y sont développées : des jardiniers ont réinventé pour quelques saisons son décor paysager, on y trouve  des spectacles de petit format, des visites spécifiques pour les malentendants, des débats et des conférences qui convièrent par exemple des écrivains comme Charles Juliet, Claude Gudin et Jean-Christophe Bailly, ainsi que de savoureux Déjeuners sur l'herbe, des repas gastronomiques pour des budgets abordables. Avec l'appui sans défaillance de Michel Fraisset qui participe aux choix et à la politique de communication, j'ai eu personnellement la joie d'y pouvoir programmer des expositions intitulées Parcours de Ville qui incluent d'autres espaces aixois comme Le Pavillon de Vendôme, le Musée des Tapisseries, le Jas de Bouffan, le Centre culturel de la Baume ainsi qu'un lieu public qui a merveilleusement fait ses preuves du point de vue de l'accueil et de la qualité des oeuvres exposées, la Brasserie de la Mairie située sur la Place de l'Hôtel de Ville. En compagnie de Michel Fraisset qui a par ailleurs sa propre politique d'exposition (en 2008 il invitait Ben Vautier, en 2009 Lucien Clergue ainsi que le critique d'art qui fut le modèle de Giacometti, James Lord) se sont programmées des confrontations artistiques qui  démontrent finement qu'Aix ne doit pas être uniquement un lieu de gros équipements culturels mais bien au contraire, un espace de surprises et de flâneries, avec des ruelles, des cafés, des trames et des niches inattendues. Au cours des cinq dernières années, les Parcours de Ville ont convié une dizaine d'artistes comme Jean Amado, Vincent Bioulès (à deux reprises, en 2003 et 2006) Marie Ducaté, François Mezzapelle, Bernard Lesaing et Bernard Plossu. En octobre 2009, on y trouvait réunis  sous forme d'exposition et de catalogue, deux paysagistes de forte envergure, Jean-Pierre Blanche et Vincent Bioulès qui oeuvraient pour peindre la vallée de Vauvenargues, l'ubac de la Sainte Victoire et le chateau où l'on découvre la tombe de Pablo Picasso.

Pour achever d'éclairer les ressorts de sa trajectoire, on écrira que Michel Fraisset est sans clichés ni idées préconçues, un personnage à la fois rigoureux et imaginatif, habité par le désir et le plaisir de faire bouger les mentalités un rien inertes de nos provinces. C'est quelqu'un de joyeux et de mémorieux qui sait aussi s'écarter et faire silence du côté de ses propres convictions : parce qu'il se souvient de ce que lui apporta l'enseignement d'un aumônier catholique, Pierre Garnier qui lui fit découvrir des lieux de ferveur et de rassemblements comme Taizé, il lui arrive pendant l'hiver de faire retraite au monastère des îles de Lérins.

Michel Fraisset n'a pas de rancune en face des conflits picrocholiens qui peuvent sourdement déchirer une ville comme Aix. Il choisit clairement ses amis et ses alliés : il sait faire confiance et déléguer ses marges de manoeuvre, la quête des premières places ou des seconds rôles sur la scène publique ne l'obsède pas. Ses proches collaborateurs sont des personnes discrètes, pleines de savoir-vivre et de ressources. En tant que responsable de l'atelier des Lauves, Dominique Cornillet a pris son relais chez Cézanne en 2005 puisque Fraisset est à présent constamment requis dans son bureau de la Rotonde par sa tâche d'Adjoint de Direction à l'Office du Tourisme.

4 et 5 avril 2009 à la Méjanes, rencontres et dédicaces.

Pour l'intense préparation du Festival des Bandes dessinées qui est à présent considéré comme un évênement majeur dans l'hexagone, on trouve en première ligne quelqu'un qui peut résister à toutes sortes de chocs, un rescapé du Sous-marin de Vitrolles, Serge Darpeix, le régisseur de l'Espace Carnot qui se mobilise pendant une partie de l'année pour prendre des contacts et lancer des invitations, pour tous les points d'humour et les minutieux détails pratiques qu'implique la logistique d'une manifestation  qui accueille des milliers de visiteurs. Enfin aux côtés de Fraisset, figure quotidiennement son inimitable et toujours chaleureuse collaboratrice Bernadette Marchand qui le remplace aussi pour des conférences aux Etats-Unis et au Canada et qui lui permet de tout recentrer à l'intérieur d'activités et d'angles d'attaque invévitablement multiples.

Ce samedi et ce dimanche 4 et 5 avril 2009, dans le cadre de la Méjanes, les complices de Michel Fraisset démontreront pleinement que la Bande dessinée n'est pas seulement un lieu de prospérité éditoriale ... Sous la Verrière et dans les couloirs de la Cité du Livre, avec le concours des libraires aixois qui se sont regroupés, on ne rencontrera pas seulement des déferlantes de bulles et des auteurs de premier plan comme Enki Bilal qui dialoguera - le samedi à 15 heures - avec Angelin Prejlocal et Benoît Mouchard, le directeur artistique du Festival d'Angoulême.  On découvrira joyeusement, comme l'indique le site très fréquenté (140.00 visiteurs l'an dernier) des Rencontres d'Aix, "un art qui  s'inspire d'autres formes de création artistique", des workshops ou bien des ateliers pour les plus jeunes, et puis, conformément aux axes de vie qui profilent généreusement Michel Fraisset, des formules atypiques et de l'improvisation, des passerelles multiples du côté du cinéma, de la danse, de l'art et de la littérature.


Alain PAIRE

Pour d'autres détails, plusieurs sites :  l'Office du Tourisme d'Aix-en-Provence, l'Atelier Cézanne et le Festival de la Bande dessinée et autres arts associés.

Cet article est également paru sur le site de Rue 89 / Marseille (3.593 visiteurs). Une version abrégée a été publiée par l'hebdomadaire Le Courrier d'Aix le samedi 4 avril 2009.

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