Bill-01Exposition Jean-Marc Pontier/Kamel Khelif. Festival de la Bande dessinée et autres arts associés d'Aix en Provence, Rencontres du Neuvième Art. Du mercredi 25 mars au samedi 25 avril 2009.

Entretien de Florence Laude avec Jean-Marc Pontier

- Jean-Marc, tu vas exposer dans la galerie des peintures sur carton inspirées d’une nouvelle graphique, Bill Braxton de l’album Pièces Obliques publié par les éditions Les Enfants Rouges. Pourrais-tu nous présenter ce personnage de Bill Braxton ?

Je voulais au départ écrire et dessiner une nouvelle qui se passerait dans le monde du jazz. La première exposition que j'ai faite portait sur ce thème, j’avais davantage en tête une atmosphère, une «couleur» propre à l’ambiance du jazz qu’une trame déjà ficelée. Puis je me suis souvenu d’un personnage du poète Olivier Domerg, ce Bill Braxton dont il parle dans Treize jours à New York (éd. le Bleu du Ciel). Bill est noir : c’était aussi un prétexte pour travailler sur la carnation et jouer sur les lumières.

- Bill Braxton, immense saxophoniste de jazz doit sa légende au fait de n’avoir jamais appris à jouer de la musique mais de posséder un sax magique. C’est aussi une histoire de filiation : il perd ce don hors du commun le soir où il transmet son saxophone à son fils. C’est une vision assez romantique de l’artiste de génie, «inspiré», non ?

Je crois plus au romanesque qu’au romantisme. Il y a effectivement l’idée d’une transmission d’un père à un fils. Ici, un objet fabriqué par le grand père, lui-même fils d’esclave. Bill Braxton est un gars qui pense que tout son talent tient dans son instrument. Le jour où il essaie de jouer dans un vrai sax, c’est sublime. Oui, je pense que l’artiste est un guide, un meneur à l’instar de Bill à la fin de la nouvelle, on peut faire référence au conte du petit joueur de flûte qui ensorcelle les animaux par sa musique, mais aussi à Orphée … Bill ne perd pas son «don». Au contraire, l’instrument vient le sublimer.

- Est-ce que tu t'es imposé une ligne, une thématique ou un registre particulier pour  ces Pièces Obliques ? Pourquoi ce titre ?

Bill-01bTout est parti de la nouvelle Le couloir, que j'avais proposée à Nathalie Meulemans, éditrice des Enfants Rouges, pour sa revue Ping Pong. A partir de là, je me suis dit : « pourquoi ne pas faire tout un recueil avec ce type de nouvelle graphique ?». Il n’y a pour ainsi dire pas de charte graphique et narrative explicite. Les grandes règles sont : quasiment pas de bulles, le noir, blanc et gris au niveau graphique, et un ton qui oscille du côté de ce que j’appellerai le «réalisme magique», par référence à la littérature sud-américaine, un monde ambigu, entre deux réalités. Sinon tous ces récits sont assez libres, je ne veux surtout pas m’imposer une ligne narrative qui m’enferme dans un genre particulier : si Bill Braxton se situe dans la mouvance quasi fantastique – quoique la chute nous ramène subitement à un réel prosaïque - d’autres pièces comme Le gérant sont tout à fait dans l’ordre du plausible. Le titre Pièces obliques, je l’ai appris après, est un terme technique de menuiserie pour désigner certaines parties de la charpente … J’aime bien cette idée. J’aime aussi l’idée de l’oblique ou du penché dans un monde où les plus hypocrites – ou les plus jansénistes, qui sait ? - se disent «droits». Dans l’antiquité grecque, c'est l’oracle Tiresias qu’on avait surnommé «l’Oblique» pour sa capacité à conter des apologues qui avaient pour but de prédire l’avenir. Encore fallait-il avoir la capacité et la clairvoyance de les interpréter. J’aime bien cette idée de décryptage de sens, d’herméneutique, sans prétendre que mes petites histoires aient forcément un sens profond non plus !

- Pour l’exposition, tu as transposé les premières planches de la nouvelle graphique  en peintures sur papier grand format. Pourquoi ne pas exposer directement les planches des albums ?

Parce qu’elles n’existent pas ! Je travaille sur des petits bouts de papier que je scanne pour faire ensuite entrer dans le gaufrier avec le texte. D’autre part il me paraissait intéressant d’exposer précisément autre chose que la Bande dessinée. Je reste du côté de la peinture, j’y tiens. J’ai donc opté pour des cartons-planches de grand format travaillés de façon expressionniste à partir de techniques mixtes : craie, encre acrylique, fusain, pastel … J’avais aussi envie de donner l’impression très poétique de ces ardoises des restaurants qui annoncent les menus, pour les textes. En tout cas, c’était une autre façon de raconter la même histoire.

- Même dans la bande dessinée, tu travailles avec les outils du peintre : l’encrage est généreux, appliqué au pinceau, le fusain est lourdement frotté sur le papier pour y laisser un maximum de matière. Les contours ne sont pas lisses, les noirs dégorgent, la pâte se travaille dans la masse à la recherche des nuances de gris et de noirs subtils, laissant percevoir les infimes diverses manières de rendre des couleurs avec le noir au travers de la matière : opaque, ombré, brouillé, griffé, frotté, ponctué, empâté, à sec ou mouillé. Ce sont les lumières, les contrastes qui plus que les lignes dessinent sensuellement les corps, les paysages, les espaces intérieurs. On aurait envie de parler de dessin expressionniste et même de «dessin sale». Cela te choque-t-il ?

Bill-02Non seulement ça ne me choque pas mais je revendique cette «saleté» du trait qui passe parfois pour de la maladresse. Un ami m’a demandé encore hier : "tu fais le Festival d’Aix, mais comment vas-tu faire pour faire les dédicaces ?" C’est un style à l’opposé de la ligne claire, mais je suis loin d’être le seul dans cette voie … Ce qui est sûr, c’est que la diversité des approches techniques est source de jubilation et prime sur l’exactitude d’un dessin propre et «pompier» comme on en voit beaucoup dans la BD, même s’il y a de la place pour tous. «Expressionniste», oui, et j’aime beaucoup des gens comme Nolde, Kirchner, Soutine ou Mélik. Je regardais hier une reproduction de Marc Chagall et je me suis dit que ce type aurait beaucoup de mal à se faire accepter dans le monde de la BD, alors qu’en peinture son style est maintenant nettement digéré. Mais la Bande dessinée est un art encore jeune, contrairement à la peinture.

- Tout au long de l’album, tu t’es imposé la stricte contrainte du gaufrier de 9 cases.  Pourquoi ce choix ?

Parce que ça me permettait d’évacuer d’emblée le problème de la mise en page et de me concentrer sur la narration. Ainsi également dimensionnées, les cases ont chacune la même chance. Le gaufrier permet d’imposer un rythme régulier de lecture. Je n’ai pas un style de dessin sobre, il ne fallait pas en rajouter par des effets de cases. Ca fonctionne pour des nouvelles assez brèves, je ne suis pas sûr que j’opterais pour le même procédé dans le cas d’un «long métrage» …

- Tu as publié trois bandes dessinées,  Le chevalier Araignée et Le Roi des Pingouins, aux éditions Iconophage, en 2005 et Le couloir, aux éditions Les Enfants Rouges en 2007. En 1990 tu dessinais Abordage par les Créatures, à partir des textes d’Emmanuelle Bayamak-Tam. Après quoi, survient un délai d’une quinzaine d’années, entre ces albums, consacré à peindre des  paysages, des animaux, des figures et surtout des poissons. Pourquoi ce retour à la bande dessinée ou peut-être cette désaffection pour la peinture ? Les deux univers ne sont-ils pas conciliables? Ne peut-on pas être peintre et dessinateur de BD en même temps ?

J’ai toujours été fidèle à l’un et à l’autre - ou bien infidèle aux deux, c’est selon le point de vue - et encore aujourd’hui. Pourquoi devrais-je faire un choix ? Les deux univers se complètent, ces planches exposées dans une galerie habituellement dévolue à la peinture en est la preuve. Quant à Abordage, je me souviens avoir vu un éditeur à l’époque qui m’avait dit sans autre forme de procès : «Il y a trop de noir» !!! et j’ai rangé mes cartons, découragé. Je pense que les choses ont largement évolué aujourd’hui et d’ailleurs l’association Autres et Pareils envisage de publier enfin l’album sous le label Iconophage. Il est vrai aussi qu'entretemps Emmanuelle Bayamak-Tam a fait son chemin en tant que romancière.

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[  quelques planches de ces albums, et les peintures sont visibles sur le site http://jeanmarcpontier.info. ]

- Avec des amis, tu animes une émission consacrée à la Bande dessinée, Iconophage, sur Radio Active 100.00 FM (Aire Toulonnaise) ; parallèlement, tu publies chaque semaine, sous forme de BD, les chroniques des BD présentées lors de l’émission (http://critiquesbd.blogspot.com ). Pourquoi avoir eu  envie de «doubler» l’émission par ces chroniques et de créer ce blog ? Est-ce d’ailleurs un simple «doublage» de l’émission ?

En fait c’est tout bête : l’émission a été suspendue quelques semaines pour des problèmes techniques (changement de locaux). Ce blog était l’occasion de garder la main tout en m’amusant à dessiner mes critiques en reproduisant quelques dessins extraits des livres dont je parlais. Pour moi, c’est un exercice complémentaire mais qui participe d’une même intention : faire partager une passion au plus grand nombre. C’est aussi pour cela que je suis enseignant.

- Envisages-tu une suite aux Pièces Obliques ? Quels sont tes projets ?

Oui, j’aimerais faire de Nouvelles pièces obliques, j’ai d’ailleurs continué à écrire et dessiner des histoires dans la même veine. Après, reste à savoir s’il y aura un public déjà pour le premier volume. Je pense qu’on y verra plus clair dans quelques mois. A ce moment, on verra avec Les Enfants Rouges et Nathalie Meulemans. Je vais aussi continuer le blog des Critiques penchées et proposer ça à un éditeur, on ne sait jamais, ça peut intéresser les professionnels mais aussi des lecteurs qui cherchent un avis avant d’acheter un livre. Enfin, j’ai entièrement redessiné et réécrit Le Roi des pingouins mais je n’en suis toujours pas entièrement satisfait. Je crois que je vais proposer ce livre à un autre dessinateur qui aimerait illustrer cet univers de bateaux et de pirates tordus, genre Guibert dans l’extraordinaire Capitaine écarlate de David B. Et puis finir mon atelier pour me remettre à la peinture. Je sors aussi un petit livre sans dessins, Pédaler, écrire, chez Contrepied, et je compte aussi faire la Marmotte mais ça n’a rien à voir avec la Bande dessinée...

Propos recueillis par Florence Laude, mars 2009.

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