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La face ouest du château de Vauvenargues, vue prise de la D 10.

Disponible en librairie, diffusion Pollen un livre d'Alain Paire, "Pablo Picasso à Vauvenargues / Le grand atelier de la Sainte Victoire" aux éditions Images en Manoeuvres. Avec des photographies de Marcel Coen, Douglas David Duncan, Hélène Parmelin et Bernard Plossu. 106 pages, reproductions en quadrichromies, format 16 x 10 cm, prix 14 euros. 

Depuis l'été 2009, notre perception du château de Vauvenargues s'est profondément modifiée, l'exposition Picasso / Cézanne du musée Granet et l'ouverture au public pour des petits groupes de visiteurs ont profondément modifié la donne. Auparavant, quand on empruntait au milieu du village la ruelle qui porte le nom d'un résistant - René Nicol, fusillé par les nazis le 19 août 1944 - et lorsqu'on s'approchait de la grille de l'entrée du château de Vauvenargues, on achevait de comprendre que depuis plusieurs décennies cet espace ne recevait jamais les promeneurs et les touristes. Un panneau profèrait sèchement que "le musée Picasso est à Paris, merci de ne pas insister". Excepté pour quelques très rares personnes, les habitants de Vauvenargues n'avaient jamais appréhendé autrement que de loin l'imposante demeure achetée par Picasso pendant les derniers jours de septembre 1958. A présent sa visite apparaît indispensable : elle constitue un rare témoignage de ce que pouvait être la vie quotidienne de Picasso et permet de mieux mesurer l'importance de son séjour près d'Aix-en-Provence.

Des amis, les collectionneurs et critiques d'art Douglas Cooper (1911-1984) et John Richardson qui habitaient non loin du Pont du Gard le château de Castille avaient signalé à Picasso cette possibilité d'achat. D'après la biographie d'Henry Gidel, Pablo Picasso fit l'acquisition du château en échange de soixante millions de francs de l'époque (l'installation du chauffage central impliqua une dépense de trente millions). Une résidence à la fois austère et fascinante, quelquefois comparée à l'Escurial, des pièces et des étages où l'artiste entreposa momentanément sa collection personnelle. L"Estaque et le Chateau Noir de Cézanne voisinaient avec ses sculptures et ses tableaux : un petit format de Vuillard et quatre travaux de Matisse furent rassemblés dans la salle  à manger, la Nature morte aux oranges qu'il avait acquise en 1942, était accrochée près de la cheminée.  A ce château trop souvent inconfortable - Picasso se plaignait à bon droit de la violence du mistral mais ajoutait avec fierté qu'il "habite chez Cézanne" - s'ajoutaient depuis le coeur de la vallée jusqu'aux cimes de la face nord de la Sainte Victoire, mille cent un hectares de terrain ensauvagé...

Jacqueline et Pablo séjournèrent à Vauvenargues entre février 1959 et avril 1961. Deux jours après son décès, le 10 avril 1973, Picasso fut inhumé du côté du couchant sur le tertre de la terrasse du chateau, le maire de Vauvenargues Christian de Barbarin-Paquet avait signé l'indispensable dérogation. Quelques jours plus tard, Jacqueline scellait sur un petit monticule de terre gazonnée - pas de stèle, ni d'inscription - le bronze de La femme au vase, une statue dont la version originale en plâtre avait été imaginée à Boisgeloup pendant l'été 1933. En mai 1937, La femme au vase ponctuait à Paris l'entrée du Pavillon Espagnol de l'Exposition Universelle où l'on découvrit Guernica.

Des années durant, le 8 de chaque mois, avec une ponctualité rarement démentie, Jacqueline Picasso venait rejoindre Vauvenargues : sa Mercédès rouge traversait le village, elle se rendait au chateau afin de déposer un bouquet de roses sur la tombe de son époux. Le 15 octobre 1986, entre trois et quatre heures du matin, elle se tue d'un coup de revolver. Le 16 octobre, un service religieux est donné dans la chapelle du château : Dominique Bozo, Aldo et Piero Cromellynck, Roland Dumas, Michel Guy, Hubert Landais, Louise et Michel Leiris, Maurice Jardot et Jean-Louis Prat figurent parmi les amis qui assistent aux obsèques.

A Paris, le Musée National Picasso du quartier du Marais fut inauguré le 24 septembre 1985. Jacqueline Roque avait rencontré Picasso en décembre 1953 dans la cour de la galerie Madoura de Vallauris. Une photographie d'André Villers s'en souvient, Picasso lui offrit une cigarette. Elle avait 26 ans. Pablo avait 73 ans, Françoise Gillot  ne vivait plus en sa compagnie.

Avant de commettre son geste ultime, Jacqueline Picasso avait imaginé pouvoir offrir à la commune ou bien à l'Etat  le château de Vauvenargues. Elle avait rencontré François Mitterrand, une Fondation Picasso pouvait être imaginée. Jack et Monique Lang, Christian Dupavillon et toute une escouade de fonctionnaires étaient venus sur place le dimanche 4 juillet 1982 afin d'inventorier les possibilités. L'espoir d'une ouverture du château fut assez vite abandonné. En 1985, au terme d'une étude d'impact pour partie rédigée par le sociologue Michel Anselme, une consultation réunissait les suffrages franchement négatifs des vauvenarguais qui souhaitaient préserver leur tranquillité. Soupçonnant que les rues étroites de leur village risquaient de ressembler à la configuration faiblement enviable qui prévaut par exemple aux Baux de Provence, et comprenant que les parkings qu'il faudrait aménager ne pourraient pas affronter l'afflux grandissant des visiteurs, 85 % des personnes interrogées refusaient catégoriquement le projet ébauché par les responsables du Ministère de la Culture.

Depuis trois étés, en 2009, 2010 et 2011, la grille s'entrebâille, la majeure partie du château est accessible à la visite. On découvre à 440 mètres d'altitude une porte et une enceinte médievales, un château reconstruit au XVII° siècle en forme de carré, deux grosses tours rondes, une facade de deux étages, une mezzanine avec cinq fenêtres en oeil de boeuf ainsi qu'un large escalier avec un perron à balustres. Dans cet espace vécurent autrefois des comtes de Provence, des évêques, un médecin du Roi René et puis les ascendants de Luc de Clapiers, le philosophe moraliste parrainé par Marmontel et Voltaire, l'auteur des Maximes qui ne vécut que 32 ans (6 août 1715 - 28 mai 1747).

Pendant la Révolution, la famille des Izoard acquiert ce domaine qui devient en 1942 la propriété d'industriels marseillais qui s'appelaient - ces noms ne peuvent pas s'inventer - Giovinno, Cadillac et Sansonetti. De fâcheuse mémoire - on leur attribue la coupe de nombreux arbres de la forêt et la revente des meubles du château - ces derniers cédèrent leur propriété à une association qui s'occupait des enfants de la Marine et qui fit installer au second étage des dortoirs et des douches, les séjours d'une colonie de vacances. L'association revendit le domaine à M.Grosso qui a son tour, en 1954, céda le château à son avant-dernier propriétaire, Armand Touche. Dans le dernier chapitre de Picasso sur la  place, Hélène Parmelin a raconté que l'ultime transaction s'effectua sur un coup de coeur de Pablo, le 21 septembre 1958, au lendemain d'une corrida des vendanges à Arles. Picasso avait convoqué dans la vallée, au Restaurant Le Garde, un jeune agent immobilier du Cours Mirabeau : des pâtés de grives et marcassin, une omelette aux champignons et les fromages du pays précédèrent la négociation.

Hormis l'impressionnante carène de ce vaisseau, peu de choses subsistent de l'êtat antérieur du château : meubles, armes, tableaux, cuirs de Cordoue et tapisseries avaient été progressivement dépouillés par les antiquaires de la région. On admire sa porte d'entrée Louis XIII avec des bossages, des murs épais, des cheminées, des gypseries, des boiseries Régence et des plafonds en bois peint. Reproduit dans l'ouvrage d'Henri Dobler consacré au Cadre de la vie mondaine d'Aix en Provence au XVII° et XVIII° siècles (photographies Detaille / Boissonnas) un document ancien laisse imaginer ce que fut l'intérieur du château, la pièce du premier étage qui fut l'atelier de Picasso. Sur le même emplacement, on a connaissance de plusieurs images nocturnes : le photographe David Douglas Duncan silhouette Picasso qui contemple les natures mortes qu'il vient de composer.

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Reproduction de l'ouvrage d'Henri Dobler (photographies Detaille/Boissonnas).

Vert sombre, noir et rouge profond

De la brève mais comme à l'accoutumée intense activité de Picasso dans l'enceinte de Vauvenargues, très peu de choses subsistent. Avec une rapide peinture murale - un faune joue de la diaule entre des branches feuillues - Pablo décora en mars 1959 le mur de sa salle de bains. On se reportera au catalogue de l'exposition du Musée Granet réalisée en 2009 par  Bruno Ely pour imaginer cette période de création largement consacrée à l'exécution de portraits de Jacqueline, joyeusement baptisée par le maître des lieux "Reine de Vauvenargues". Cette séquence marque également à compter d'août 1959 le début de la série des vingt-sept Déjeuners sur l'herbe inspirés par Edouard Manet.

Les rapports de Picasso avec son voisinage ne furent pas intenses : le peinture se consacrait avant tout à son travail personnel. Coordonnée par le conservateur du musée Cantini, Marielle Latour et par Douglas Cooper, une exposition Picasso se déroula à Marseille entre mai et juillet 1959. Le musée Granet d'Aix-en-Provence - son ancien conservateur Louis Malbos en témoignait volontiers - reçut plusieurs fois la visite de Picasso qui affectionnait particulièrement le Portrait de Granet à Rome par Jean-Auguste-Dominique Ingres ainsi que la vision du monumental format ( 327 cm x 260 ) de Jupiter et Thétis.

Dans l'oeuvre de Pablo Picasso, avec ses dominantes vert sombre, noir et rouge profond, avec ses natures mortes et son emprunt aux mendiants de Murillo - El Bobo fut réalisé un 14 avril - , la période de Vauvenargues signe principalement un retour aux origines espagnoles. Les leçons du cubisme sont depuis longtemps intégrées, le peintre qui aimait répéter qu'il était "le petit-fils de Cézanne" se dirige là où rebondit son énorme appétit de création. Aujourd'hui conservé  par l'Art Institute of Chicago, l'un des chefs d'oeuvre de cette époque,  "Femme nue sous un pin" qu'on peut identifier à partir du témoignage de David Douglas Duncan comme une représentation de la Sainte Victoire, est daté du 20 janvier 1959. Entre Cannes et Mougins, Picasso poursuivit au château avec des coulures de ripolin ou bien des traits de fusain une étonnante série de Buffets Henri II auprès desquels pose souvent son chien dalmatien Perro. Il exécute les 29 et 30 avril 1959 trois paysages du village où l'on aperçoit les versants broussailleux de la colline, l'église et l'arche de l'ancien moulin. Il livre des natures mortes avec mandoline, cruche et flacon (11 avril) ou bien avec dame-jeanne (juin 1959). Programmée en janvier 1962 une exposition de la Galerie Louise Leiris rassembla à Paris l'essentiel de la production réalisée à Vauvenargues. Un petit film de la Télévision de l'époque garde mémoire de cette exposition. Dans la préface du catalogue de la galerie, l'homme de confiance de Kahnweiler,  Maurice Jardot soulignait à quel point ce retour à la palette espagnole signifait qu'à Vauvenargues, "le ton, le timbre et le port de voix sont sans exemple dans l'oeuvre". Dans ce petit catalogue qui constitue le plus précis récit jamais rédigé à propos du séjour de Pablo au château, Maurice Jardot rapelle également que "le travail cessa à Vauvenargues le 20 avril 1961" - c'était précisément la veille du putsch d'Alger - et que l'achat du mas Notre-Dame-de-Vie à Mougins avait été officialisé au mois d'octobre 1960.

Ce fut un nouveau déménagement. Non pas que Jacqueline et Pablo refusaient de vivre l'hiver provençal dans les conditions quelque peu rudimentaires de Vauvenargues : pour expliquer leur retour du côté des plages et des palmiers de la Côte d'Azur, les biographes émettent comme hypothèse majeure le fait que l'octogénaire Picasso avait pris l'habitude d'être soigné par un personnel médical dont il lui fallait se rapprocher puisqu'il résidait majoritairement dans les environs de Cannes.

Un oedème au poumon, et puis une attaque cardiaque, Pablo Picasso décéda à Mougins le dimanche 8 avril 1973 à onze heures quarante-cinq. A quinze heures, les programmes de télévision furent interrompus, la nouvelle fut diffusée. Dans la chronique qu'il livra au Monde, André Chastel écrivit que l'art moderne vivait "une étrange minute de vérité". René Char que la presse interrogeait refusa de répondre et puis déclara : "De toute manière, Picasso n'est pas mort". Kahnweiler qui fut son ami et son marchand pendant soixante-six ans ne veut voir personne : pas d'article, pas d'interview. Lucien Clergue se souvient du mot de Jean Cocteau : "Si la mort ose le prendre"...

Le 10 avril 1973, le convoi funèbre quittait Notre-Dame-de-Vie. Vers dix heures du matin, lorsqu'il atteignit Vauvenargues, la neige était tombée, la vallée et les crêtes de la montagne étaient incroyablement blanches. Dans la tumultueuse biographie de l'hidalgo qui n'avait pas voulu rédiger son testament, Vauvenargues devenait son ultime demeure. Des gendarmes mobiles - mousquetons sur les épaules, képis à bandes dorées sur la tête - interdisaient l'accès au chateau. Catherine Hutin et Paulo, le fils aîné de Pablo assistèrent aux obsèques. Grave et silencieuse, Jacqueline Picasso était vêtue d'une grande cape noire. La tombe avait été creusée dans le roc pour que deux corps puissent y reposer.

Alain PAIRE

Disponible en librairie,  PABLO PICASSO A VAUVENARGUES / LE GRAND ATELIER DE SAINTE VICTOIRE aux éditions Images en Manoeuvres (Pollen/ Diffusion). Avec des photographies de Douglas David Duncan, Hélène Parmelin et Bernard Plossu. 106 pages, reproductions en quadrichromies, prix 14 euros.

Pour visiter le château de Vauvenargues réservations sur le site http://www-chateau-vauvenargues.com. Uniquement pour les groupes, tél 04.42.38.11.91

Une version plus courte de cet article est parue dans les Chroniques Art de la Luxiotte ainsi que dans le site Rue 89 / Marseille (19.151 visiteurs). Le Courrier d'Aix publiait une version papier le samedi 31 janvier 2009.

A propos de la période de Vauvenargues, cf la dernière section du catalogue Picasso / Cézanne de la RMN coordonné par Bruno Ely ainsi que les ouvrages de David Douglas Duncan consacrés à Picasso : il faudrait rééditer son Good bye Picasso et se procurer Picasso et Jacqueline publiés chez Skira en 1988. Pour ses photographies qui furent rassemblées en 2009 au dernier étage du Musée Granet, il faut consulter son site à l'Université du Texas - .

Cf également Picasso collectionneur, par Hélène Seckel-Klein, catalogue de la RMN 1998, où l'on découvre l'arrivée au château des tableaux de Picasso autrefois enfermés dans des coffre-forts, aujourd'hui visibles au Musée Picasso de Paris.  

Cf le Dictionnaire Picasso de Pierre Daix (éd. Robert Laffont, collection Bouquins, 1995) ainsi que plusieurs pages d'Hélène Parmelin qui figurent dans Picasso sur la place (1959) et Voyage en Picasso (1980). Hélène Parmelin et Edouard Pignon accompagnaient Jacqueline et Pablo lorsqu'ils découvrirent Vauvenargues, dans le prolongement d'une visite à l'exposition du Pavillon de Vendôme d'Aix en Provence qui présentait pendant l'été 1958 les travaux de Picasso de la collection de Marie Cuttoli.

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