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"L'envol des étourneaux", dessin de Jean-Pierre Blanche, format 175 x 135 mm.

"Les Alentours", 36 dessins  à l'encre de Chine de Jean-Pierre Blanche, ouvrage publié par Manuel Blanche et les éditions "Kopilote".

Ce recueil réunit en fac-similé des dessins de format 175 x 135 mm. Cette publication comporte une biographie de Jean-Pierre Blanche, des textes anciens de Vincent Bioulès et de Pierre Courthion ainsi que des pages de Pierre Wat et Alain Paire.

UN CARNET DE ROUTE, UNE OFFRANDE MUSICALE.

Depuis trente-cinq ans, Jean-Pierre Blanche habite un coin de campagne discrètement préservé, quelques-unes des pièces d’une grande bâtisse proche d’Aix-en-Provence. Les contrées de François-Marius Granet et de Paul Cézanne, la terre d’adoption d’André Masson n’ont pas fait surgir dans son oeuvre les passages obligés que l’on emprunte trop facilement lorsqu’on évoque le paysage aixois. Même si la silhouette de la Sainte Victoire apparaît brièvement dans une page de son cahier, de plus secrètes résonances façonnent les enjeux de son travail.

On aperçoit parmi ces feuillets plusieurs aspects d’un territoire de modeste dimension, le compte-rendu d’une promenade inlassablement recommencée, des saisons, des cieux, des lumières et  des heures d’une grande diversité : une fenêtre ouverte, un envol d’étourneaux, des chemins qui se croisent et des sentiers qui s’interrompent, des oliviers, des figuiers et des marronniers, des herbes et des canisses, des graminées, des taillis et des fourrés qui s’enchevêtrent, quelques éléments d’architecture, un muret de pierres ou bien un vieil hangar qui abrite des automobiles et des machines agricoles.

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"Sous les marronniers",  dessin de Jean-Pierre Blanche, format 175 x 135 mm.

Cette offrande est musicale. On n’y trouve rien qui ressemble aux reprises d’une “série”. Pas d’ornement superflu, rien d’univoque dans cette déambulation. Avant d’arrêter ses choix pour cette suite de trente-six feuillets, Jean-Pierre Blanche a patiemment affûté son regard : il a réalisé de nombreuses esquisses et rejeté plusieurs versions de ce carnet qu’il estimait inachevées ou bien faiblement exemplaires.

Une décantation s’est effectuée. Point de Grand Meaulnes qui surgirait au détour d’une allée, aucune trame narrative. Dans le choral subtil de ces feuillets, on ne retrouve pas en ouverture de partition des motifs que d’autres artistes amplifieraient, les arceaux d’une orangerie, une manière de pagode ou bien les affleurements d’une rocaille. Avec son tronc, ses écorces et ses ramures, l’immense cèdre qui fut pendant de longues années le référent majeur des travaux de Jean-Pierre Blanche offre moins de prises qu’auparavant, devient un passage parmi d’autres. Ses signes sont à présent confiés à la merci d’une poussée de lumière qui ouvre de nouveaux seuils de perception.

Un coup de pinceau n’abolira jamais le hasard. Ce qui le touche et continue de le surprendre, Jean-Pierre Blanche en mesure la douce complicité, l’indocilité et les fréquentes rémanences. Il a choisi les contraintes d’un format réduit, des papiers de teintes et de grains différents lui permettent de nuancer ses couleurs.  Il va sans possibilité de repentir à la rencontre des indices qui font évoluer son travail ; il empoigne et convertit en signes picturaux des éléments proches de l’insaisissable, des fragments de perception à la fois lumineux et pas tout à fait éternels, la donne subtile qui enchante le continuum de ses plus belles journées.

En face des séductions et de l’éventuelle prolixité des alentours de sa vie quotidienne, cet artiste choisit la concision, refuse les facilités du croquis, ménage des zones d’obscurité, des phases de transparence et des réserves de blanc, opère depuis son atelier des choix et des transmutations. Jean-Pierre Blanche invente des signes et des traits qui lui permettent d’échapper à la trop simple littéralité du monde extérieur. Il appréhende des cadences et des rythmes, des réminiscences, des fugues et des lignes de fuite, la soudaine révélation d’une forme qu’il ne veut pas préétablir. Les enchaînements qu’il orchestre relèvent d’un choix serré mais procèdent aussi bien de l’improbable et de l’inattendu.

Avant de poser sur sa feuille la gamme multiple de ses noirs et de ses blancs, Jean-Pierre Blanche sollicite instinctivement les chemins involontaires de sa mémoire. Son carnet de route est intérieur, ses gestes sont secrètement visités par des rumeurs de lointains arrière-pays qui remontent jusque vers l’enfance. Ce qui le requiert, c’est une campagne première, ce sont des alentours comme les aiment et les aimeront plusieurs générations de promeneurs solitaires. Lorsque nous feuilletons les pages de son carnet, les sentiments de vive reconnaissance et les émotions qui affluent vers nous sont les indices révélateurs d’un monde que nous craignons de voir disparaître et que nous ne regardons pas suffisamment.

Pour rafraîchir notre regard, Jean-Pierre Blanche n’a pas souci de l’actualité immédiate. Avec des frottis, des criblages, des taches, des hachures et des coups de pinceaux promptement modulés, avec les outils et les techniques qui lui sont personnels, il invente souplement une langue étonnamment parlante. Les brisures et les fluidités de la vague qui succéde à la vague ne sont jamais identiques, les ressacs et les reflux, les instants d’apaisement, d’allégresse ou bien de légèreté sont souvent désarmants. La fermeté de la diction, la cohérence du vocabulaire, l’immédiateté de la transcription, la justesse de la touche n’empêchent pas les impatiences de la lumière, des débordements, des rudesses ou bien de brusques pulsions, la prescience d’une soudaine découverte. Ce qui passionne cet artiste, ce sont les sollicitations d’un lieu et les inflexions du présent le plus immédiat, un monde silencieux qui implique notre éveil, les sommations d’une imprescriptible quête de beauté en face de laquelle le grand Hugo estimait devoir écrire “avec les mots que les choses me jettent”.

Jean-Pierre Blanche demeure partagé en face des croisées de chemin et des respirations qui s’offrent à lui.  Pour autant il n’oublie pas de réfléchir à sa propre responsabilité au coeur d’infimes décisions plastiques. Une phrase de Picasso qu’il cite volontiers situe sa propre pensée : “Une ligne, disait Pablo, c’est grave...” A quoi l’on peut ajouter pour caractériser son engagement personnel qu’une qualité majeure de son travail tient à son souci constant de renouvellement. Songeant à sa persévérance de chaque jour ainsi qu’à son sens aigu du devenir, j’aimerais lui attribuer des propos d’Edgar Degas, autrefois rapportés par Paul Valéry : « Il faut avoir une haute idée, non pas de ce qu’on fait, mais de ce qu’on pourra faire un jour ; sans quoi, ce n’est pas la peine de travailler … »

Ses dessins sont foncièrement les dessins d’un peintre. Feuillet après feuillet, ses alentours permettent de mieux appréhender leur point d’origine et leur creuset. Ils donnent à voir en filigrane l’espace mental, les fenêtres et les portes ouvertes de l’atelier à l’intérieur duquel Jean-Pierre Blanche interroge longuement ses travaux. Cet artiste affine, recouvre et rehausse les nuances de chacune de ses découvertes. Son carnet de route qui implique mémoire et rapidité d’exécution, reconduit la ferveur d’un regard et d’un style de vie, les frondaisons, les braises et les saveurs d’une promenade quotidienne dont le souvenir se perpétue.

Alain PAIRE, septembre 2008

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