Pendant l'été 2008, une exposition de photographies visible au Pavillon de Vendôme d'Aix en Provence et un catalogue édité par Actes-Sud  approfondissaient les souvenirs des premiers spectateurs du Festival d'Art Lyrique. Pour ce catalogue, à côté des signatures de Bruno Roger, de Bernard Foccroule et de Bruno Ely qui faisait le choix des images, les principaux auteurs étaient Edmonde Charles-Roux et Jean Ely.

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Hans Rosbaud, le chef d'orchestre de Don Giovanni et Cosi Fan Tutte des premières annnées du Festival (photo Jean Ely).

Jean Ely, le photographe du Passage Agard a d'ores et déja accompli des reportages pour 60 éditions du Festival d'Aix-en-Provence. Les images du tout premier Festival furent en effet réalisées par son père Hugo Ely. Pendant l'été de 1948, Jean Ely ne pouvait pas se mettre à l'affût dans la Cour de l'Archevêché ; il se trouvait quelque part en Corse où s'achevait son service militaire. A partir de 1977, on voit apparaître le quatrième personnage du studio Henry Ely :  Jean-Eric Ely avait réalisé la plupart des photographies en couleur qui occupaient le premier étage du Pavillon de Vendôme.

Edmonde Charles-Roux avait préfacé en 1995 le catalogue édité par les musées d'Aix, "La seconde et le siècle" qui relate la longue trajectoire du studio Henry Ely, depuis 1888 jusqu'à la fin du vingtième siècle. Cette fois-ci, pour témoigner de sa participation aux premières représentations du Festival, elle répondait pendant une vingtaine de pages aux questions de Laure Adler. En 1948, Edmonde Charles-Roux n'était pas encore la rédactrice en chef de Vogue : elle assumait la responsabilité des pages Culture de ce magazine. A la demande de Gabriel Dussurget, son mois de juillet se déroulait à Aix-en-Provence ; en tant qu'attachée de presse bénévole, elle oeuvrait pour un Festival qui avait besoin de solides relais dans la capitale. Dans cet entretien qui pourrait constituer un chapitre de son autobiographie, Edmonde Charles-Roux livre des anecdotes extrêmement éclairantes. L'une de ses préoccupations est de rendre justice à la personne qui fut avant Roger Bigonnet et la Société du Casino d'Aix le tout premier mécène du Festival. La présidente de l'Académie Goncourt adresse un hommage appuyé à la comtesse Lily Pastré qui fut une proche amie de sa mère : "Aix n'a pas été à la hauteur, de mon point de vue, de ce qu'elle a donné à la ville."

Lily Pastré, personnage injustement oublié

Lily Pastré (1891-1974) était pour partie d'origine slave, Edmonde Charles-Roux la dépeint comme une héroine d'Anton Tchekhov. La Cerisaie où elle vécut était une bastide magiquement implantée dans un immense parc, entre Marseilleveyre et Pointe Rouge : des hectares de chênes verts, des pins d'Alep ainsi qu'un genévrier qui abrita les amours de Bonaparte et Désirée Clary entouraient sa propriété de Montredon qu'elle légua à la Ville de Marseille. Les municipalités de Defferre et de Vigouroux ont judicieusement transformé son domaine : on y  découvre aujourd'hui un vaste jardin public, un centre équestre ainsi qu'un Musée de Faïences anciennes.

La comtesse Pastré fut longtemps richissime. Son mari Jean Pastré était l'héritier du vermouth Noilly-Prat dont le siège social occupait à Marseille une grande partie de la rue Paradis. Pendant l'Occupation allemande, elle avait secouru et protégé de nombreux artistes et intellectuels pour la plupart d'origine juive, la famille d'André Masson, des musiciens comme Pablo Casals, Clara Haskill et Youra Guller. Pour un soir de pleine lune, le 27 juillet 1942, pour la terrasse de Montredon où se déroulaient des concerts privés, elle avait financé une incroyable représentation du Songe d'une nuit d'été. La distribution de ce Nigth summer dream était éclatante : la comtesse Pastré avait demandé à Manuel Rosenthal d'être au pupitre du chef d'orchestre pour une création de Jacques Ibert, les costumes et les éclairages avaient pour auteurs Christian Bérard et Boris Kochno.

Edmonde Charles-Roux raconte, il faut la croire sur parole, que Lily Pastré fut pendant sa prime jeunesse "une liane enchanteresse, très proustienne et blonde, une excellente joueuse de tennis". Le désamour de son mari, "grand séducteur devant l'éternel", l'avait lourdement transformée. Les portraits photographiques de Lily Pastré composés par Jean Ely campent une personne de forte corpulence, porteuse d'un regard singulier, à la fois autoritaire et joueur. Lily Pastré avança les sommes nécessaires aux premières représentations du Festival. On lui doit les tréteaux et la tente du décor de Georges Wakhévitch installé au fond de la cour de l'Archevéché. La comtesse de Montredon ratifia les choix de Gabriel Dussurget qui voulait que soit joué le "Cosi fan tutte" de Mozart. Avec à la tête de l'orchestre, un être d'une étonnante finesse, Hans Rosbaud qui dirigera pendant dix ans les plus importantes soirées du Festival. Par la suite, Lily Pastré finira par bouder un Festival qui ne lui ressemblait plus, où de surcroît on oubliait de l'inviter : le rendez-vous de juillet devenait à ses yeux une entreprise professionnelle soucieuse de rentabilité, la poésie de ses premières nuits l'avait abandonné.

L'alchimie de l'après-guerre

Madame Charles-Roux poursuit son témoignage : "J'ai ressenti dès le début une impression étrange. La certitude que tout allait changer. Nous sortions d'une période de manque de liberté, de difficultés, de mensonges, de faux papiers et de dangers: c'était tout à coup comme si le mistral avait tout emporté et qu'Aix était redevenue un lieu de liberté". Mozart était merveilleusement pertinent à Aix, tandis que Marseille qui avait tenté d'inviter Jean Vilar se révélait incapable d'accueillir les prémisses du Festival d'Avignon. Dans l'une de ses digressions tout à fait bienvenues, Edmonde raconte qu'avant d'investir la Cour du Palais des Papes, Jean Vilar "avait essayé de donner des spectacles à Marseille derrière la mairie"..." Parmi les spectateurs, il y avait une Marseillaise qui depuis sa fenêtre criait à sa voisine 'je descends, il faut que je mette à chauffer mes pâtes'".

En 1948, Edmonde Charles-Roux n'en fait pas mystère, l'artisanat et l'improvisation prédominaient. Ce fut du "théâtre amateur", "inattendu, surprenant, modeste, gai, jeune, drôle, tout ce qu'on veut". Cependant les ingrédients du miracle étaient déja réunis, l'alchimie du Festival commençait à s'affirmer. Dussurget avait choisi un orchestre allemand et un chef autrichien, premier scandale dont on se remit volontiers : Hans Rosbaud fut "irrésistible" parce qu'"humble et amoureux de son orchestre".

Edmonde Charles-Roux avait convaincu ses amis peintres, Derain et Balthus, de venir travailler pour les décors du Festival. Elle vint elle-même chercher Derain dans sa maison de Chambourcy et l'emmena dans sa 2 CV jusqu'à Aix-en-Provence. Placardisé depuis la Libération - personne ne pouvait lui pardonner son voyage de complaisance à Berlin, pendant la guerre - André Derain retrouva à Aix l'atmosphère des Ballets russes qu'il avait autrefois adorés. Il réalisa des décors de "L'Enlèvement au sérail" et du "Barbier de Séville". Après quoi, Balthus réinventa l'atmosphère de la Baie de Naples afin d'accompagner une nouvelle version de "Cosi fan tutte."

Pour expliquer le succès d'Aix, Edmonde Charles-Roux ne néglige pas la puissance des relais mondains, le rôle de la critique et des journaux, les prescriptions enthousiastes de Bernard Gavoty, de René Dumesnil, de Pierre Jean Jouve et de François Mauriac qui firent descendre dans le Sud les mélomanes parisiens: "Ils pouvaient remplir ou vider une salle à volonté". Pour autant, Edmonde n'oublie pas que "quand les artistes ne sont pas heureux, les spectacles sont mauvais". Depuis Paris, sa vieille amie Misia Sert - une grande pianiste qui fut portraiturée par Renoir, Bonnard et Vuillard - l'encourageait magnifiquement : "Tu sais… les artistes ont beaucoup plus besoin d'amitié que d'admiration."

Darius Milhaud et Ella Fitzgerald

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1962 : sur la terrasse du Café des Deux Garçons, Darius Milhaud en compagnie de sa femme Madeleine (photo Jean Ely).

Parcourir l'exposition du Pavillon de Vendôme permettait d'entrevoir le palmier qui fut longtemps présent dans la cour de l'Archevêché, les silhouettes des deux Teresa, Stich Randal et Berganza, Renato Capecchi et Montserrat Caballé, ou bien encore Francis Poulenc et Darius Milhaud, attablé à la terrasse des Deux Garçons en compagnie de son épouse Madeleine. Après quoi, mais ce sont des époques et des connotations beaucoup plus récentes, surgissaient Jessye Norman, José Van Dam, Pierre Boulez, Karlheinz Stockhausen, Patrice Chéreau, Trisha Brown et Simon Rattle.

Deux images de cette exposition donnaient un tempo tout à fait particulier à cette brassée de souvenirs. La première de ces deux photographies n'est pas vraiment marginale par rapport à l'histoire du Festival. En contrebas d'une esplanade des Cardeurs noire de monde et par bonheur exemptée de ses tables de restaurant, pendant une nuit  de juillet 1975, Ella Fitzgerald donne un concert gratuit de jazz infiniment mémorable. Dans le texte qu'il livre pour ce catalogue, Bernard Foccroulle estime qu'il faut y voir "les prémices d'une ouverture plus accentuée aux cultures du monde".

La seconde photographie était enregistrée vingt années auparavant. Elle remémore un style de vie et des charmes qui pourraient ne plus se reproduire, une rencontre à la fois enjouée et inattendue que l'on pouvait faire en flânant sans a priori parmi les rues de la ville. C'est l'été de 1955, on est en bordure de Cours Mirabeau, entre Café des Deux Garçons et Grillon, on aperçoit au fond de l'image la statue du Roi René. La chanteuse Pilar Lorengar, une soprano à cette époque débutante, pose en compagnie de deux jeunes amies sur l'avant d'une voiture décapotable où  viennent se refléter les ombres des platanes. Les trois jeunes femmes ont de longues robes comme en portaient les mères et les dames d'un temps déja lointain, leur sourire n'est pas un sourire de télévision. Le soir venu, la soprano espagnole jouera à Aix-en-Provence le rôle de Cherubin dans les Noces de Figaro.

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1955, Cours Mirabeau : la soprano espagnole Pilar Lorengar (photo Jean Ely).

Alain PAIRE

"60 ans, 60 photos / Le Festival International d'Art lyrique à travers le fonds Henry Ely". Catalogue édité par Actes Sud, entretien d'Edmonde Charles-Roux avec Laure Adler, textes de Maryse Joissains, Bernard Foccroule, Bruno Roger et Bruno Ely, 29 euros.

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