Il est né au Sud-Vietnam en 1945, son existence est rarement sédentaire. Son père qui accompagnait en 1937 Frison-Roche au coeur du Sahara, l'initia à la photographie. L’Ouest américain de la Beat Génération, la jungle des Chiapas et le Mexique, plusieurs déserts d’Afrique, l'Inde, Paris-Londres-Paris, Bruxelles, l'Andalousie, l'Egypte, la Réserve géologique de Haute-Provence, la Villa Noailles à Hyères, Marseille et les sentiers de Porquerolles sont les sujets de quelques-uns de ses livres.

Bernard Plossu aime raconter que pour devenir un bon photographe, il faut d’abord “être bien chaussé”. Les longues randonnées et les pas de côté relèvent des registres qu’il préfère. A ses yeux, des "travailleurs pas immédiatement visibles", les anonymes qui ont imaginé les tracés des sentiers de montagne, devraient figurer parmi les grands artistes du monde contemporain. Il ajoute aussi - une autre manière de nous éclairer sur ses choix de vie - que parmi les auteurs qu'il affectionne, ceux qui sont à la fois médecins et écrivains, Céline ou bien Boulgakov, sont des êtres de première importance.

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Itinérances en noir et blanc

Plossu est revenu des Etats-Unis en 1985. Ce père de trois enfants - l'aîné a 30 ans, se prénomme Shane - reprend perpétuellement son baluchon mais continue de poser l'ancre dans les parages de La Ciotat. Depuis 1991, une vaste maison nichée parmi les grands pins abrite l'atelier où son épouse Françoise Nunez effectue tous ses tirages (photographe, elle est l'auteure d'un très beau recueil d'images à propos de l'Inde). Bernard Plossu n'est pas un ingrat ; il souligne chaleureusement qu'il ne travaille pas dans la solitude. S'il compte rester dans le Sud, c'est entre autres raisons parce qu'il a développé son travail avec le concours d'amis proches qui lui vouent une solide confiance : Nadine Gomez, la conservatrice du Musée Gassendi de Digne, Arnaud Bizaillon, l'un des deux responsables des éditions marseillaises Images en Manoeuvres ou bien Patrick Sainton, un plasticien avec lequel il monte souvent des expositions. Des territoires pas du tout méridionaux aiguisent et relancent ses fascinations : parmi ses dernières réalisations, on découvre un périple en Bretagne ainsi qu'une exploration des cimetières proches de Verdun.

Son premier grand chef d'oeuvre fut imprimé en 1979 par Contre-Jour de Claude Nori : Le Voyage Mexicain, un livre-culte récemment réédité, une préface signée par Denis Roche qui lui réserva plus tard l'une des pages du Boîtier de Mélancolie. En 1998, le Grand Prix National de la Photographie et une exposition du Centre Pompidou légitimaient ses Paysages intermédiaires, par la suite commentés par des écrivains et des critiques comme Jean Arrouye, Jean-Christophe Bailly, Michel Butor, Pierre Devin, Gil Jouanard, Brigitte Ollier, Alain Sayag et Serge Tisseron.

Malgré quelques exceptions dûes aux tirages couleur des Fresson, l'argentique et le noir et blanc fondent l'essentiel de son credo. En 1999, un ouvrage des éditions Images en Manoeuvres, L'Europe du Sud contemporaine, résumait ses errances des vingt dernières années, depuis l'Espagne de Françoise Nunez jusqu'aux boutiques obscures d'Istambul, en passant par la Sicile et les archipels de la Méditerranée : une succession de tuilages et de découpes, un monde à la fois vieillissant et perpétuellement jeune, des images indociles au coeur desquelles cohabitent des ricochets improbables, la géométrie et l'émotion - Morandi et Chirico sont quelques-unes de ses préférences - des silhouettes qui font penser à Anna Magnani et au néo-réalisme italien, des stations entre chien et loup, des jours de grand vent, des soleils éblouissants, des ombres rigoureuses, du silence et de l'énigme, des effets de brume et de transit, des carrefours et des échappées vers la mer.

Du fragile et de l'éternel

Pendant le dernier trimestre 2008, Plossu exposait à Aix en Provence, sur le Cours Mirabeau, les résultats d'une commande du Conseil Général des Bouches du Rhône.Véronique Traquandi et Gilles Mora lui avaient demandé d'observer ici et maintenant, dans le domaine particulier des croyances, des religions et des superstitions, la diversité du Sud : donner à voir avec des impressions fugaces et de brusques sensations, les pratiques religieuses du Midi, à l'intérieur des synagogues ou bien dans les pagodes des moines boudhistes, avec les Gitans des Saintes Maries de la Mer, pendant les fêtes de l'Aïd ou bien lorsque la procession de la Vierge s'effectue au Panier de Marseille.

Parallèlement, le Centre aixois des archives départementales recevait deux conférenciers venus parler du travail de Plossu, Anne-Marie Garat et Jean-Louis Fabiani. Leur témoignage fut remarquablement éclairant. Sociologue formé par Bourdieu et Derrida, grand amateur de jazz et d'art contemporain, Jean-Louis Fabiani évoqua un artiste des petites vitesses et des petits formats, refusant bien évidemment tout ce qui ressemble à la grandeur : un personnage disponible et mobile qui donne envie de "continuer à voir". Songeant à une phrase de Durkheim qui fut fils de rabbin, Fabiani cita à propos de l'exposition du Cours Mirabeau la réflexion de ce grand sociologue qui disait que "les nouveaux dieux ne sont pas encore nés".

Quinze jours plus tard, la romancière et spécialiste de l'image Anne-Marie Garat (l'un de ses essais qui reparaîtra bientôt chez Babel-Actes Sud s'intitule Photo de famille) livrait sa méditation sur les photographies de Plossu. Elle songe aux meilleurs exemples quand elle pense à ce travail. Anne-Marie Garat ne se souvient pas quand elle l'a rencontré, elle a le sentiment de "l'avoir toujours connu" : "souvent, les rendez-vous se font plus tard que prévu". Elle invoque le sens de la digression et du hors sujet dont Proust fit valeur centrale, pense à Roberto Rossellini ou bien au très jeune poète qui arpentait les Ardennes et Charleville. Son affection pour la démarche de Plossu ne l'aveugle pas, son propos ne se perd pas parmi de grandes altitudes : elle discerne quelqu'un qui sait se faire oublier, un artiste dont "le scenario n'est jamais écrit d'avance", un découvreur capable de fixer avant que tout disparaisse des indices de notre inconscient visuel, "la grâce et l'impureté de l'émotion".

Alain PAIRE

A propos de Plossu, parmi la soixantaine de livres qu'il a publiés, trois titres disponibles : L'Europe du Sud, éd. Images en Manoeuvres (44 euros), une volumineuse monographie récapitulative aux éditions des Deux Terres (250 images, 69 euros) et une petite merveille, Hirondelles andalouses, éditons Filigranes / Musée Gassendi, texte de Jean-Christophe Bailly (20 euros).

Une seconde version de cet article est paru dans le site Rue 89/ Marseille, (12.839 visiteurs).



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