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Jean Amado / Entre Cours d'Orbitelle, Pavillon de Vendôme et Route d'Avignon.

Une photographie prise en mai 1949. Les lumières et les ombres d'une serre avec de hautes baies vitrées, des étagères et des tables, des pichets et des bols de terre cuite, l'environnement immédiat d'un vaste jardin arboré. Au fond, sur la gauche de cette vue d'atelier, on reconnaît la silhouette de Carlos Fernandez que j'évoquerai bientôt, le souvenir qu'il laisse est extrêmement attachant. Au centre de cette photographie, Jean Amado a 25 ans. Ce n'est pas vers lui que se porte principalement le regard. Immédiatement intense et fascinante, on aperçoit sur la droite le profil de sa première épouse, Jo Steenackers. Lorsqu'ils la rencontraient, ses amis pensaient souvent au "Casque d'or" de Simone Signoret. De cinq ans plus âgée, Jo sera la compagne de Jean jusqu'en septembre 1963.

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L'atelier du Cours D'Orbitelle, mai 1949.
De gauche à droite, Carlos Fernandez, Jean Amado et Jo Amado.

Jean Amado était né à Aix en Provence, le 27  janvier 1922. Durant toute sa vie, il habita les écarts ou bien l'arrière-pays de la cité où séjournait auparavant le peintre de la Sainte-Victoire. Une bastide de la fin du XVIII° siècle fut la demeure de ses parents, Germaine et Jacques Amado. Jean était le cadet d'une famille de trois enfants, Max et Eric sont ses frères qu'il affectionnait infiniment. Ils habitaient depuis 1924 l'immédiate proximité du quartier Mazarin, le début du Cours d'Orbitelle qu'on appelait autrefois le Cours de la Boucherie puisqu'il conduisait aux anciens abattoirs de la ville. Une rue de modeste dimension qu'on arpente depuis la courbe du Boulevard du Roi René jusqu'à l'angle de l'avenue Saint Jérôme.

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Fragment d'une carte postale de 1905 : la Bastide et le jardin du Cours d'Orbitelle où vivait la famille de Jean Amado, jusqu'au début des années 50.

Dans les parages de la bastide, un grand hôtel se construira et se détruira quelques décennies plus tard. Sur le bord d'un second document - une carte postale de Jaussaud cadre en 1905 un fragment du Boulevard du Roi René - derrière les arbres qui viennent de perdre leurs feuilles, on pressent un toit de tuiles romaines, le portail de la bastide, un monde étonnamment silencieux. Les fleurs et les plantations du potager, la végétation de l'enclos se développaient sur trois mille mètres carrés. On découvrait une allée de platanes, un cèdre que l'on disait plusieurs fois centenaire, un if, des marronniers, des arbres de Judée, des micocouliers, des jujubiers, un cerisier, des figuiers, un grenadier, des lauriers roses, un plaqueminier, des troênes et des néfliers. Deux bassins avec vasques et tête de faune où l'eau coulait en permanence ponctuaient les versants de la terrasse. Les trois frères fréquentèrent dans cet espace les occupants d'un clapier et d'un pigeonnier qui voisinaient avec les bêtes qu'ils préféraient, deux chevaux prénommés "Bijou" et "Poulet" qu'un cocher rentrait chaque soir dans l'écurie de la bastide. Ces chevaux livraient les bouteilles de bière, les sodas et la limonade d'une petite entreprise que Jacques Amado dirigeait depuis la rue de l'Opéra.

"Profils perdus" : Emilie Decanis et Carlos Fernandez.

Lorsqu'il lui fallut choisir un métier, et puisqu'il n'avait pas de goût pour les études - il ne fréquenta pas l'école d'art pendant plus de trois mois - Jean Amado préféra suivre l'exemple insolite d'une malicieuse vieille dame qui "n'en faisait qu'à sa tête", une proche voisine du Cours d'Orbitelle qu'il évoquait et décrivait comme "l'être le plus poétique" qu'il ait jamais rencontré. Emilie Decanis était née le 4 avril 1881. Après le décés de ses parents, à l'âge de 38 ans, elle suivit les cours de l'Ecole des Beaux-Arts de Marseille dont elle devint l'une des meilleures enseignantes. Elle avait installé un grand four attenant au jardin de sa maison. Jean Amado avait l'habitude d'observer ses allées et venues depuis une fenêtre haute de la bastide. Elle boîtillait, un funeste accident d'automobile avait brisé ses jambes. Son maintien était sans faiblesse. Sans faire transgression ni rupture, son comportement échappait aux routines de la province méridionale. Sa minuscule figure élargissait finement le champ des possibles.

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Portrait d'Emilie Decanis, documentation Vincent Buffile.

Emilie disait que même lorsqu'on n'est pas d'humeur pour se rendre à  l'atelier, on devait persister, ne jamais perdre l'occasion d'une journée de travail : "On ne peut pas savoir. Des fois, s'il arrivait qu'un ange vienne à passer". Mademoiselle Decanis laissait sécher parmi les hautes herbes ses faïences et ses terres cuites, des pichets décorés avec des salamandres et des fleurs de courge, des Vierges à l'Enfant, des assiettons et des saladiers d'oursins, de grands plats avec des décors animaliers qu'elle cuisait souvent trois ou quatre fois pour obtenir la couleur qu'elle recherchait. Elle accueillait en son jardin des chats qu'elle prénommait Cléopatre ou bien Procassou lorsqu'ils figuraient parmi les motifs de ses sculptures.

Des photographies gardent mémoire de sa silhouette. Elle porte un chignon. Un ceinturon serre sa blouse, son regard est étonnamment clair. Elle s'adosse au coin d'une table sur laquelle elle vient de disposer des céramiques. On aperçoit l'intérieur de sa maison où figuraient des ouvrages qui évoquaient les céramiques crétoises et hispano-mauresques. Elle n'a pas quitté sa blouse, elle verse de l'eau dans la théière en fer qui chauffe au-dessus de son poêle. Ses exigences pouvaient être rudes, ses indications étaient laconiques. "Oui", "non", "reprenez", "recommencez", voila comment elle s'adressait à ses élèves. Plusieurs d'entre eux rejoignirent sa maisonnée du Cours d'Orbitelle lorsqu'en 1944 l'administration des Beaux-Arts de Marseille décida de se passer de ses services.

Pendant l'immédiate après-guerre, les arts du feu connurent une manière de résurrection, amplifiée par la  création à Vallauris des Tanagras et des vases en forme de chouettes de Pablo Picasso. Autour d'Emilie Decanis, grâce à la venue d'anciens élèves des Beaux-Arts de Marseille, ou bien lors de l'installation de céramistes venus de Paris comme Jean et Denise Perrier, un creuset se développa. Carlos Fernandez (1905-1969) résolut d'apprendre pendant deux années l'art de la céramique sur le Cours d'Orbitelle où l'on pouvait croiser René Ben Lisa, Georges Jouve, Philippe et Frédéric Sourdive, les Buffile et Daniel Beaudou, un groupe d'amis remarquablement évoqués dans une publication éditée en 1994 par Vincent Buffile et le musée Granet.

Il était né en Bulgarie, parlait huit langues. Carlos Fernandez avait fait ses études en Belgique, en Suisse et en Italie. Ingénieur dans une fabrique de lampes, il s'installa à Paris. Engagé dans la Résistance, Carlos s'était réfugié en Provence. Il cachait des personnes menacées par les rafles des juifs, il aidait les parachutages des anglais. En 1943, il était obligé de passer la frontière avec toute sa famille pour s'en aller vivre à Barcelone où la vente de ses toiles lui permet de subsister. Carlos Fernandez fait retour dans le Midi en septembre 1945. Il habita jusqu'en 1961, avec son épouse Adèle et ses quatre enfants au Mas Alto, une maison édifiée en face du site d'Entremont, à trois kilomètres au-dessus d'Aix. Son apprentissage du Cours d'Orbitelle lui permit  d'ouvrir en 1950 son propre atelier de céramique près du porche de la Cathédrale Saint Sauveur, au 17 de la rue Jacques de la Roque. Son atelier servait simultanément de boutique de vente.

Les histoires et les plaisanteries, la conversation de Carlos Fernandez attisaient une merveilleuse bonne humeur. Andrée Duby, l'épouse de Georges Duby qui enseignait alors l'Histoire médievale dans les locaux vétustes de l'ancienne Faculté des Lettres, autrefois domiciliée en l'Hôtel Maynier d'Oppède, me disait récemment combien son mari aimait s'attarder dans l'échoppe de Carlos. Les visiteurs et les clients affluaient pendant les semaines du Festival d'Art Lyrique de l'Archevéché pour lequel Adèle Fernandez, par ailleurs auteure de romans et de nouvelles, devint la responsable des costumes. L'atelier de Carlos se ferma en 1966, le mois d'août 1969 marqua l'ultime été de ce personnage convivial et chaleureux. Adèle Fernandez lui survécut longtemps ; elle partit beaucoup plus tard, en 1997, à l'âge de 90 ans. Dans l'une des pages de son journal personnel publié par les soins de ses enfants, on rencontre cette poignante réflexion : "c'est dur et difficile de penser seule quand on a pensé à deux pendant 36 ans".

Jo Steenackers.

Dans la biographie de Jean Amado qui se publiera prochainement (1), le  personnage central de ces années de l'après-guerre est évidemment son épouse, Jo Steenackers qu'il avait rencontrée en 1946. Issu d'un premier mariage, né en septembre 1938, son fils Jacques Godefroid m'a longuement renseigné à son propos. De nationalité belge, Jo venait de vivre des années de clandestinité redoutablement violentes. Elle s'était engagée à Bruxelles dans un groupe de résistants capables de tirer à bout portant sur des soldats allemands, de voler des armes et de pratiquer des hold-up. Le médecin de Jo Steenackers - en langue flamande, ce patronyme désigne un "casseur de pierres" - lui avait conseillé de quitter la Belgique où les souvenirs de la guerre ne cessaient pas d'affluer. Cet homme de bonne intuition préconisait qu'elle entreprenne de travailler l'argile. Dotée d'une culture ouverte sur la modernité, grande liseuse de littérature, de revues et de journaux, vraie connaisseuse du Bauhaus et d'artistes comme Braque et Klee, Jo Steenackers qui avait fréquenté les tournages de films et travaillé avant la guerre en tant que décoratrice de théatre, devint une artiste dont on a conservé des dessins, des huiles sur papier ainsi que des faïences.

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Jo et Jean Amado pratiquèrent tout d'abord une céramique conforme aux descriptions les plus courantes. Après quoi, leurs techniques et leurs motivations s'affinèrent, leur travail s'orienta du côté de l'architecture. Des assiettes, des tasses, des pichets et des carrelages émaillés, la prose et la poésie étalonnèrent contradictoirement les débuts de leurs activités. Parmi leurs premiers chefs d'oeuvre, je pointe volontiers des pièces de soixante ou soixante-dix centimètres de hauteur, une silhouette d'oiseau ainsi qu'un visage de femme qui évoquent l'art africain (2). Les premières pièces de leur atelier laissent émerger plusieurs potentialités, relèvent souvent des héritages conjugués du cubisme et de l'abstraction. Quand on les examine, on ne peut pas pressentir ce que deviendra la sculpture de Jean Amado ; les références de l'abstraction lyrique des années cinquante, les noms de Braque, d'Arp ou bien de Léger surgissent aisément.

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Des travaux de plus forte dimension requirent Jo et Jean à deux ou trois reprises. Il fallait survivre et ne pas sacraliser certains aspects du métier, des tâches d'intérêt limité complétaient leurs minces revenus. On peut s'en amuser et puis saluer la persistance d'un objet de belle dimension, Jo fut l'auteure de la massive enseigne - de gros volumes reliés et dentelés qui évoquent sans humour la médecine et la littérature - de la librairie Tacussel qui se tient en mi-parcours sur la Canebière de Marseille. De même, dans un angle de la Place des Tanneurs et de la rue de l'Aumône Vieille, on continue d'apercevoir sur la facade du restaurant aixois Chez Malta, une composition sans prétention, des éclats de couleur émaillée, des verts, des rouges et des bruns, un registre illustratif, l'exécution d'une commande qui silhouette sympathiquement des reliefs de bouteilles, des verres et des carafons. Ces deux réalisations - la Librairie Tacussel et le Café Malta - ont reçu en 2007 le label du Patrimoine du XX° siècle décerné par le Ministère de la Culture et de la Communication.

Si l'on range ses dessins et ses bronzes parmi les exceptions qui confirment sa règle, on observe que Jean Amado n'a presque jamais signé les oeuvres qui sortaient de son atelier. En revanche, Jo signait explicitement les pièces qu'elle avait élaborées en compagnie de Jean. Pour les pièces de ces années 50 /60, la production de leur couple relève souvent d'une étonnante symbiose, la part qui revient à chacun reste difficile à déterminer. Les céramistes et les amis qui suivaient leur travail en atelier, estiment qu'à quelques nuances près, le partage et la fusion des tâches se délimitaient ainsi : Jean Amado était généralement le créateur le plus habile et le plus capable de produire de grandes formes sur ses tours tandis que les décisions concernant la couleur et le dessin étaient davantage l'apanage de Jo.

Dans maints domaines, Jo fut très vraisemblablement l'initiatrice et le répondant secret de Jean. Elle faisait partie de la toute première vague des personnes qui découvrirent la version française d'Au-dessus du Volcan de Malcom Lowry. De vieilles éditions d'Hermann Melville et de Franz Kafka, une documentation consacrée au Facteur Cheval qu'on croisait parmi les étagères de la bibliothèque des Amado, procèdent de ses achats, permettent d'imaginer l'étendue de ses curiosités. La librairie où Jo avait l'habitude de ses procurer des livres se situait au 6 de la rue Clemenceau. Elle ramenait de cette boutique qui s'appelait "Aux Muses de Provence" des ouvrages à propos des amérindiens, des précolombiens, de la route des soies ou bien de l'art africain. Jean Amado ne s'attardait pas sur la partie critique de ses ouvrages. Il les feuilletait volontiers, leurs illustrations le requéraient.

L'avenir dure longtemps

Une lente imprégnation, des techniques de travail et des références extrêmement personnelles favorisèrent chez Jean Amado de longs détours, la prescience et le mûrissement pour sa création d'un mode de figuration et de représentation tout à fait singulier. Riche en rencontres ainsi qu'en événements souvent dramatiques, sa biographie ne joue pas un rôle déterminant pour sa création. Son territoire le plus intime reste silencieux : il n'est pas directement lisible lorsqu'on découvre les procédures de distanciation, les seuils de recouvrement et d'enfouissement, la complexe alchimie de son oeuvre. Quand on contemple ses architectures pétrifiées, le monde fracturé et les paysages minéraux de ses sculptures et de ses muraux des années 1960/ 1990, on a le sentiment que son enfance et maints détails de son cadre de vie - par exemple, les arborescences et les fraîcheurs du l'enclos du Cours d'Orbitelle - n'ont pas fait résurgence et n'ont pas infléchi les sentiers de sa création. Avoir vécu dans des espaces à ce point prégnants, au coeur d'une fratrie chaleureuse et réconfortante, parmi les espèces méditerranéennes et les animaux d'une silencieuse Bastide, aurait  pu générer les harmoniques d'une oeuvre à la manière de Marc Chagall ou bien de Darius Milhaud. Jean Amado forgea solitairement son idiome et sa syntaxe. Ses frontières et son hinterland sont difficilement identifiables, son oeuvre n'a pas beaucoup de précèdence.

Jean Amado ne lisait pas les catalogues des musées, fréquentait rarement les expositions. L'un des rares monuments du patrimoine aixois qui l'ait inspiré, ce fut sans doute parce qu'il s'agit d'un mixte de nature et de sculpture, l'étrange bloc des concrétions calcaires de la Fontaine moussue du Cours Mirabeau. Avec une étrange force de revenance, dans un flux et une indistinction qui peuvent évoquer le fonctionnement des rêves et de l'inconscient, Jean Amado se remémorait quelques-uns des paysages archétypaux de sa proche région. Il affectionnait le nid d'aigle, les ruines et la configuration des Baux de Provence, les calanques et les rivages de la Côte Bleue, certains versants des Alpilles, les murailles d'Orgon et de Lauris, les contreforts de la Durance et l'arrière-pays du Luberon, un village proche de la frontière italienne comme Saorge, les habitations troglodytes qu'on aperçoit dans le Midi ou bien encore les grandes bornes rocheuses des Mées qui se dressent près d'Oraison et qui furent en 1969 le titre de l'une de ses sculptures. Parmi ses images de prédilection, on peut prioritairement mentionner les pages d'un reportage photographique réalisé à propos de l'art Dogon, une séquence prélevée dans un ancien numéro de Paris-Match qu'il avait punaisée sur ses murs, des reproductions qui l'accompagnèrent perpétuellement dans une pièce de sa maison des Platrières à l'intérieur de laquelle il insérait sa table à dessin. A côté de ce mince gisement iconographique, Jean Amado avait retenu des vues de deux autres sites, des reliefs ensablés du Sud Marocain et les hauteurs des nécropoles de Petra.

Fernand Pouillon

Au début des années cinquante, à quelques centaines de mètres du Cours d'Orbitelle, Fernand Pouillon (1912-1986) était en charge de l'achèvement de la Faculté de Droit d'Aix-en-Provence. Il concevait les tribunes du nouveau stade, le gymnase du Creps ou bien la réhabilitation du Mas d'Entremont. Entre 1948 et 1953, ce quadréganaire émacié travaillait chaque semaine avec des jeunes gens : il était l'enseignant d'un atelier d'architecture nouvellement créé à l'intérieur de l'Ecole d'Art. Ses relations privilégiées avec le maire Henri Mouret lui permirent de faire aboutir en 1953 la construction des Deux Cents Logements.

Aux Beaux-Arts de Marseille, Pouillon avait autrefois rencontré Emilie Decanis dont il appréciait l'oeuvre et la personnalité. Son intérêt pour les Ordonnances des hôtels particuliers et des rues d'Aix ainsi que son ouverture vis à vis de l'art contemporain - deux de ses filles épousèrent Diego et Luis, les enfants d'André Masson dont il construisit l'atelier des Cigales, entre Chateau Noir et Tholonet - sa manière d'abaisser les coûts tout en gardant souci de l'esthétique et ses talents de séducteur longiligne impressionnaient grandement, convainquaient aussi bien les décideurs des Bouches du Rhône que de jeunes artistes comme Jo et Jean Amado. En partie grâce à l'appétit d'aventure et de notoriété de ce meneur d'hommes qui fit office de catalyseur, la petite cellule de production du Cours d'Orbitelle modifia profondément ses échelles de travail. Une brèche s'ouvrit : Jo et Jean Amado quittèrent l'impasse qui les enfermait dans la production d'une céramique traditionnelle.

La première commande de Fernand  Pouillon concernait des encadrements de portes pour des immeubles du Vieux Port de Marseille. Après quoi, deux grands chantiers qu'il fallait réaliser en Algérie radicalisèrent leurs approches. Pouillon les sollicita afin de ponctuer de l'autre côté de la Méditerranée, avec des grands reliefs sortis de leur four, les facades des grands ensembles de Diar-Es-Saada - en arabe, le "quartier de la joie", 1200 logements réalisés en 1953 - et les fontaines de Diar-El-Mahçoul, le "quartier de l'abondance". Il leur fallait réaliser une sculpture de quarante mètres de haut et de six de large, un assemblage d'un grand millier de morceaux de céramique capable de faire contrepoint et dialogue vis à vis d'une tour de 18 étages.

Les Platrières, le cérastone.

La réalisation du grand Totem de Diar-Es-Saada accéléra l'évolution professionnelle du couple qui  déménageait et entreprenait de construire une nouvelle maison. Veuve depuis décembre 1942 et désireuse de vivre à Paris dans la compagnie de ses deux autres fils, Germaine Amado avait négocié la vente de la bastide du Cours d'Orbitelle. Le vert paradis des émotions enfantines s'éloignait définitivement. En contrebas du 32 du Boulevard du Roi René, sur l'emplacement de la maison familiale et du jardin férocement balayés par les bulldozers, des immeubles sans qualité architecturale, des bâtiments de six ou bien de dix étages furent édifiés.

Jo et Jean Amado choisirent d'acheter route de Celony, sur la montée d'Avignon, un terrain constructible situé un peu plus haut que le Mas d'Entremont. Au lieu-dit des Platrières, la Nationale 7 offrait les avantages d'une voie rapide qui leur permettait d'acheminer aisément leurs fournitures et leurs productions. De fait, jusqu'à l'orée des années quatre-vingt-dix, la coursive qui passe en bordure de leur domicile n'aura pas cessé d'accueillir des camions qui chargèrent et déchargèrent la terre, le sable et le basalte, les sculptures et les muraux d'Amado.

Les plans de leur maison, composés par un ami architecte qui s'appelait Claude Bernard, leur permirent de prendre vue sur la Chaîne de l'Etoile. Faute d'argent, leur chantier requit plus de deux ans. L'urgence, c'était la construction d'un atelier avec des baies vitrées et des aires de dégagement. Avec l'aide de quelques copains, il équipèrent progressivement les deux niveaux d'une maison dotée de grandes fenêtres et de claustra. Recupéré sur un autre chantier, un escalier en bois comme on en voit dans les bateaux permettait d'accéder aux chambres. Deux décennies plus tard, Jean Amado fut grandement alarmé : les fondations de sa maison avaient été trop rapidement imaginées. Les pentes de l'ancienne carrière des Platrières favorisaient des glissements de terrain qui mettaient en péril son atelier. Du béton fut injecté dans le sous-sol de sa demeure.

Fernand Pouillon avait frayé une nouvelle voie pour Jean et Jo Amado qui avaient tout d'abord songé à écouler leur production dans des galeries d'art. Des projets liés à l'architecture se concrétisèrent, les années 1955-1962 suscitèrent dix-huit nouveaux chantiers, à Marseille, à Arles, à Saint Etienne, à Grenoble ou bien dans la banlieue lyonnaise (3). Pour éviter les phénomènes de retrait et les déformations de la céramique, les brisures et les surcoûts, Jean Amado inventa au terme de deux années de tâtonnements un nouveau matériau qu'il appela le cérastone, une technique de montage et d'émaillage effectuée à partir du béton réfractaire, une cuisson à 1.000 degrès, le mélange d'un ciment fondu et de matériaux volcaniques, du sable de porphyre ou bien du basalte et de l'eau.

Le souvenir de Jo Amado

Grâce à de nombreuses commandes publiques ou bien privées, pour la plupart réalisées dans le cadre du 1%, Marseille qui abrite depuis 1988 le Monument Arthur Rimbaud de la Plage du Prado est incontestablement la ville où l'on peut recenser le plus de décors muraux et de sculptures de Jean Amado. Pour sa part, Aix-en-Provence renferme un plus petit nombre de points de repères qui permettent de percevoir directement les évolutions de sa trajectoire, la part de chance que constituèrent les présences dans sa ville natale de personnages comme Emilie Decanis et Fernand Pouillon ainsi que le rôle de sa première épouse.

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Monument Arthur Rimbaud sur la plage du Prado, Marseille.

Jean et Jo officialisèrent leur mariage le 15 décembre 1951. Pour ce qui concerne l'oeuvre de Jo Steenackers-Amado dont il faut évoquer le décès survenu en septembre 1963, deux créations de belles dimensions demeurent visibles dans sa ville d'adoption. Avec le concours de Jean, Jo Amado est l'auteure d'un décor en céramique, abstrait et géométrique dont le bas-relief polychrome fut installé dans le hall du bâtiment de la petite Ecole Grassi, située de l'autre côté du Boulevard Périphérique, en face de la Tour Tourreluque de l'Hôtel des Thermes. A cette oeuvre de bonne facture, il faut ajouter les très fines couleurs d'une manière de chef d'oeuvre, un décor mural récemment identifié par Sylvie Denante. Datables de la fin des années cinquante, masquées selon les saisons par les arbres proches et quelque peu étouffées par le panneau qui la délimite, on aperçoit dans la proximité des débuts de la route d'Avignon, sur la facade d'une villa du n°5 de la rue Joseph d'Arbaud, une composition en relief, des marbrures et des nuances de vert et de blanc, une tige centrale et les feuilles de plusieurs rameaux.

Sentant sa fin prochaine - sa santé s'était grandement altérée - et tout en s'affirmant profondément athée, Jo Amado assumait ses appartenances premières. Elle s'éprouvait intimement solidaire par rapport au monde perpétuellement minoritaire de la diaspora juive. Elle demanda qu'on l'enterre non pas en Belgique, mais à Aix-en-Provence où elle avait été profondément heureuse pendant plus de seize années. Elle fut inhumée dans le triangle de la petite enclave israélite du cimetière Saint Pierre d'Aix-en-Provence. Pour apercevoir sa tombe, à peine visible et difficilement localisable, je me suis rendu par deux fois dans un endroit sobrement silencieux, difficilement oubliable.

Claudie Duhamel-Amado

Quelques saisons plus tard, Jean Amado rencontre Claudie Duhamel qui l'accompagnera jusqu'au soir de sa vie. Née à Roubaix en avril 1937, Claudie lie connaissance avec Jean alors qu'il est âgé de 42 ans. Elle a vécu son enfance au Maroc où son père exerçait le métier d'ingenieur. Les cours qu'elle suit en 1956 à la Faculté des Lettres d'Aix pendant son année de Propédeutique l'ont déterminée à se spécialiser dans le domaine de l'Histoire médievale, Georges Duby est l'enseignant qui décide de sa vocation. Au début des années soixante, elle s'est fortement impliquée dans un réseau de soutien au Fln, un groupe d'une cinquantaine de personnes coordonnées par Jean-Marie Boeglin qui fut secrétaire général du TNP de Villeurbanne. Elle fut emprisonnée et inculpée au terme d'un procés instruit en avril 1961 ; des intellectuels et des enseignants, Jean-Marie Domenach, Jean Lacouture et Pierre Vidal-Naquet sont venus témoigner en sa faveur.

Pendant l'été de 1964, Claudie fait un voyage à Sienne et rédige un mémoire de maîtrise à propos du paysage dans les fresques d'Ambrogio Lorenzetti. Elle épouse Jean Amado le 29 mai 1965. Leur repas de noces se déroule tout près des Platrières, au Relais du Soleil, un modeste restaurant pour lequel, en guise de paiement, Jean Amado livrera un mural ocre rouge, toujours visible en facade sur le bord de la Nationale 7, à l'extérieur d'une maison qui a changé de fonction. Leur enfant se prénomme Emmanuel : il est né le 24 décembre 1967.

Claudie Amado entre au Cnrs. Elle achèvera la rédaction d'une thèse à propos des lignages de l'aristocratie languedocienne du X° au XII° siècle. Sur la couverture de cette thèse, un dessin de Jean Amado est reproduit. Lorsque Georges Duby sera élu en 1969 au Collège de France, elle séjournera souvent à Paris : en compagnie de Guy Lobrichon (4), elle sera chargée d'enregistrer et de transcrire ses cours magistraux et ses séminaires. Depuis la donation effectuée par Andrée Duby, l'Institut pour la Mémoire de l'Edition Contemporaine détient les liasses de transcriptions qu'elle a menées à bien pendant chaque année universitaire, entre novembre et mai. Dans sa vie quotidienne, un second travail qui requiert d'autres formes d'assiduité et de précision l'oblige à toutes sortes de démarches. Parce que Jean Amado évite de s'en charger, Claudie dactylographiera les notes d'intention et les devis des chantiers du sculpteur, se saisira de son téléphone, établira des semainiers et contrôlera une comptabilité trop souvent sujette aux aternoiements  des administrations publiques.

Place des Cardeurs et Vents du Sud.

Au fil des années, avec des bonheurs d'expression et des phases de réception fatalement inégaux - certaines commandes sont étriquées, elles ne donnent pas au créateur les conditions de travail qu'il mérite - plusieurs strates du travail de Jean Amado s'insèrent dans sa ville natale. Il faut continuer de les énumérer, leur recension a été effectuée par Annick Pegouret (3). On sait trop bien, à quel point et pendant trop longtemps, Aix-en-Provence se montra globalement négligente vis-à-vis de Cézanne. A propos d'Amado, on peut, toutes proportions gardées, constater que l'indifférence n'a pas prévalu.

Pour ce qui concerne les disparitions, deux destructions doivent être enregistrées. En 1960 et jusqu'au milieu des années 80, sur la facade du Magasin Arres du 14 de la rue Fabrot, on apercevait un décor d'Amado de petite taille, en béton émaillé blanc et bleu rehaussé de noir. Beaucoup plus grave et parfaitement impitoyable, il faut évoquer la casse définitive à la fin des années 70 - on se garda bien d'avertir Jean Amado qui fut mis devant un fait accompli - des reliefs et des polychromies d'une commande privée, les panneaux d'un double décor mural installés en 1959 à l'intérieur du Bar Le Cintra, 8 Place Jeanne d'Arc. En revanche, en face du Parking Pasteur, au tout début de l'avenue Henri Pontier, on retrouve sur le pilier de l'une des entrées de l'Hôpital d'Aix les lignes et les reliefs bleutés d'un béton émaillé. De bien meilleure venue et parfaitement intacte, il ne faut pas manquer de venir voir la petite fontaine de l'immeuble La Reynarde, installée en 1966 en contrebas de l'avenue Calendal. En 1973, sur la facade du Lycée Vauvenargues, un haut relief fut imaginé pour faire fronton parmi les colonnes du porche d'entrée. Il fut longtemps visible en bordure du boulevard périphérique. Les avatars de cette pièce en acier corten furent multiples : les plaques de ses emboîtements se couvrirent par la suite d'une importante couche de rouille qui nécessita leur dépôt, leur restauration et leur reconstitution à l'intérieur du lycée.

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Aix, la Fontaine de la Place des Cardeurs (1978).

Les deux chefs d'oeuvre de Jean Amado que l'on entrevoit dans le coeur de la vieille ville sont la Fontaine de la Place des Cardeurs (1978) et la petite sculpture qu'on découvre dans le jardin de la Librairie Vents du Sud, un point de fraîcheur et de repos implanté en 1980. L'ocre foncé de cette fontaine en forme de barque avec une coque, un bastingage et de  lourdes voiles - 59 x 53 x 39 cm - fut réalisé lors de l'ouverture de la librairie orchestrée rue Maréchal Joffre par Pierrette Lazergues et Jean Simon. Dans le catalogue de l'exposition du Musée du Vieil Aix "Fontaines d'hier et d'Amado", Francis Finidori a remarquablement transcrit le sens de cette savoureuse commande privée, voulue par un couple de libraires infiniment attachants qui travaillèrent jusqu'en 1973 dans le centre d'Alger : "De l'autre côté de la mer, ils avaient, elle et lui, créé une librairie qu'ils avaient appelé Vents du Sud. Ils y vécurent de nombreuses années puis vint le jour où il fallut rejoindre la terre-mère. Ils chargèrent leur petit voilier de ce qu'ils avaient de plus précieux et se confièrent à ces fameux vent du sud qui les amenèrent sur les côtes toutes proches d'ici. Jean Amado conçut pour eux cette fontaine. Sans doute pour leur rappeler le murmure des fontaines de là-bas".

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Fontaine (1980) - Librairie Vents du Sud.

Deux années auparavant, la municipalité d'Aix-en-Provence avait demandé qu'une fontaine monumentale soit édifiée pour masquer derrière l'Hôtel de Ville les installations d'aération du Parking de la Place des Cardeurs. Cette fontaine connaît actuellement un destin contrasté qui exige un meilleur entretien et de véritables améliorations. Souvent recouverte d'herbes et de mousse - une mousse tenace qui endommage ses surfaces et reverdit continuellement - elle est détestablement masquée par les terrasses des cafés et des restaurants qui  l'environnent. Un vers bien connu d'Eluard est pourtant inscrit dans son entourage, "J'écris ton nom, liberté". Plusieurs photographies, notamment celles qui figurent en couverture et sur les pages de garde du catalogue Amado du Musée de Darmstadt (1979) rappellent ce que furent les merveilleux accents, la note très pure d'une manière de Trastevere en Provence, la convivialité et la fraîcheur des premières années de cette Fontaine. Cette création impliqua les financements croisés de la Ville et de la Direction Régionale des Affaires Culturelles, à l'intérieur de laquelle le Délégué aux Arts Plastiques Olivier Lépine jouait un rôle important.

Sans songer à l'exhaustivité pour ce qui concerne l'entourage aixois de Jean Amado, il ne faut pas manquer d'évoquer la présence quasiment quotidienne dans l'atelier  du sculpteur, pendant quinze années, à partir de janvier 1964 et jusqu'en 1979, d'une forte personnalité, un grand connaisseur des métaux, du travail de la forge et de la soudure, le sculpteur-assembleur Alain Joriot. Quand les êtres ne sont pas normalisés, il arrive que l'un puisse s'associer avec l'autre. Né le 6 mai 1941 à Montélimar, Alain Joriot fut avant une rupture définitive et pendant de longues années, l'assistant de Jean Amado, son "sherpa favori", disait Louis Pons. Dans le domaine de l'art public, plusieurs de ses réalisations hantées par la destruction et la récupération de carcasses d'avion figurent à Salon de Provence, Avignon, Toulouse, Castres et Lyon. Les travaux personnels d'Alain Joriot sont souvent présentés à Aix-en-Provence, Place de l'Archevêché, par la Galerie Regard Contemporain de Patricia Pélissier.

1973 : une exposition dans le jardin du Pavillon de Vendôme.

Pour achever de retracer ce que fut le contexte d'Aix-en-Provence, on peut évaluer la réactivité et les bonnes dispositions dont sut faire preuve sa ville natale. Sans trop de raideur ni d'officialité, avec d'inévitables phases d'éclipse et quelques aternoiements, Aix-en-Provence se sera tout de même montrée capable de commanditer et d'exposer assez fréquemment un artiste qui vivait et travaillait dans sa proximité.

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.Juin-Septembre 1973, catalogue de l'exposition du Pavillon de Vendôme.

Pour partie grâce à la volonté de Pierre Gay, adjoint à la Culture dans la municipalité du sénateur-maire Félix Ciccolini, une présentation des premières sculptures d'Amado fut coproduite à Aix dans le cadre d'une exposition en trois volets qui se déroula dans le courant de l'année 1973. Cette exposition ne fut pas tardive puisqu'elle se programmait trois années après la première exposition parisienne de février 1970, dans la galerie Jeanne Bucher de Jean-François Jaeger. Jean Amado installa ses sculptures dans des espaces décentralisés qui laissent penser que les provinciaux et les provençaux ne furent pas étrangers au succés et au rayonnement de son oeuvre. Son travail fut montré en janvier au Cracap, le Centre national de recherche, d'animation et de création du musée du Creusot, en mars au Musée Fabre de Montpellier et puis enfin, de juin à septembre, en plein air, dans le jardin du Pavillon de Vendôme. A côté de Pierre Gay qui fut longtemps enseignant de français au Lycée Mignet et qui connaissait Jean et Jo Amado dont il avait acheté plusieurs céramiques, le sculpteur aixois avait un fervent supporter et ami en la personne de Charles Nugue, un homme agile de cette époque, le directeur du Centre et du Relais Culturel d'Aix-en-Provence (5). Pendant la première quinzaine de mars 1971, son local de la rue du 11 novembre, proche du Cours Sextius - un espace à l'intérieur duquel je me souviens avoir assisté à des mises en scène de Jerzy Grotowski et de Patrice Chereau - avait accueilli une exposition collective où l'on trouvait, à côté de tapisseries de Lurçat, non loin de lithographies de César, Clavé, Masson et Poliakoff, des sculptures de Jean Amado et des dessins de Louis Pons.

Bien plus importante, permettant de déployer pendant plus de trois mois dans les pelouses et les recoins du jardin du Pavillon de Vendôme une quinzaine de sculptures, l'exposition de l'été 1973 - Gérard Monnier en a conservé des reproductions photographiques in situ -  fut pour de nombreux aixois un moment de révélation et de profonde découverte : la gratuité de l'accés à cette exposition permettait des moments de fréquents retours et de contemplation totalement libre. Ce magnifique déploiement me permit personnellement d'appréhender pour la première fois l'oeuvre d'Amado dont je n'ai plus jamais cessé d'affectionner le parcours. Pour partie transcrite dans un article de La Marseillaise de juin 1973, l'allocution prononcée au moment de l'inauguration par Jean Paliard  indique qu'en dépit de sa complexité, la présence de l'oeuvre de Jean Amado était d'ores et déja comprise et appréciée par les aixois. Jean Paliard était le conseiller municipal chargé de l'Ecole d'Art et des musées : c'était un enseignant de philosophie, un proche ami de Georges Duby ainsi que le fils d'un grand universitaire, Jacques Paliard qui fut l'un des meilleurs disciples de Maurice Blondel. Transcrites par le chroniqueur du quotidien La Marseillaise, les interrogations de Jean Paliard permettent de bien mesurer ce que put être en ces commencements la réception de Jean Amado. Elles créditent précisément les avancées du sculpteur que ses regardeurs aixois estiment à la fois "contemporain" et "étrangement ancien" : "L'inspiration de Jean Amado se nourrit-elle à des sources très anciennes ? Ressuscite-t-elle de mystérieuses époques perdues dans les brouillards du temps ? Est-elle au contraire la préfiguration d'un futur qui se dévoile lentement et nous heurte par sa nouveauté ?"

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Jean Amado dans son Atelier.
Photographie de F. Finidori extraite du catalogue de l'exposition au pavillon Vendôme 1973.

 

Dans cette exposition se trouvaient rassemblées des pièces majeures dont le destin n'est pas inconnu : on y pouvait rencontrer l'un de ses plus immenses chefs d'oeuvre - 186 x 391 x 118 cm - "Roseberg" qui appartient depuis 1980 à la collection du musée de Darmstadt. L'avenir dure longtemps, il est curieux de pouvoir constater que certaines des pièces présentes au Pavillon de Vendôme figurent parmi celles que l'on retrouve trente-cinq années plus tard dans les jardins de l'Atelier de Cézanne ainsi que dans la collection de la famille de l'artiste.  Tel est le cas de sculptures comme "Vaugeisha" (1971), "La Mama" (1972)  et "Le Gardien" (1971).

1997 et 2008 : deux expositions posthumes.

Trop attaché dans ce récit au recueil des faits ainsi qu'aux portraits latéraux de ses proches, je n'ai pas encore trouvé l'occasion de rappeler ce que furent la patience et l'endurance d'une vie vouée à un travail qui admettait très peu de relâche, les qualités humaines de cet artiste de très belle finesse et de grande discrétion. On pourra par ailleurs me  reprocher de n'avoir pas solidement mentionné que dés l'après-guerre et jusqu'au terme, Jean Amado fut fidèle aux idées du Parti Communiste. J'ajouterai que chaque fois que j'ai pu solliciter les témoignages de ses proches, une réponse pour ainsi dire invariable se manifestait pendant les premières minutes de mes entretiens : "On ne pouvait pas ne pas aimer Jean Amado".

 

Les personnes qui l'aperçurent pendant l'été de 1995 se souviennent avec émotion de la longue maladie qui l'emporta, de son courage et de sa fragilité, de ses ultimes plaisanteries et de sa merveilleuse gentillesse. L'un de ses derniers mots fut l'au revoir qu'il adressa à un couple d'amis : "Je vous aime, ne m'oubliez pas !". Sa mort survint le 16 octobre 1995. L'enterrement se déroula en début d'après-midi au cimetière Saint Pierre d'Aix-en-Provence, le vendredi 20 octobre. Plus de deux cents personnes, sa famille et de nombreux amis étaient présents. Pour partie, la cérémonie fut religieuse : en accord avec les deux frères de Jean, Claudie et Emmanuel Amado souhaitaient rappeler l'appartenance des Amado à la communauté juive. Parmi les personnes qui prirent brièvement la parole, à côté de Nerthe Dautier, adjointe à la Culture, figurait Georges Duby.

Présente par ses fontaines, ses sculptures et ses muraux dans maints lieux de l'hexagone, auparavant exposée dans des grands musées français et européens, à la FIAC ainsi qu'à la galerie Jeanne Bucher, l'oeuvre de Jean Amado connait actuellement un destin posthume relativement incertain. On peut souligner le fait que les deux grandes expositions qui ont tenté après son décès de restituer  la trajectoire de cet artiste sont des expositions initialisées à Aix-en-Provence. Réalisée pendant l'été du 15 juillet au 28 septembre 1997, la rétrospective "Jean Amado, 30 ans de sculptures" se déroula dans trois lieux, sous la responsabilité de Michel Bepoix, commissaire d'exposition de la Galerie d'art contemporain du Conseil Général des Bouches du Rhône, de Bruno Ely, conservateur en chef du Pavillon de Vendôme et du Musée des Tapisseries et de Francis Finidori. Cette rétrospective était programmée dans trois lieux : la galerie du 21 bis Cours Mirabeau, le jardin du Pavillon de Vendôme et la salle Zola de la Cité du Livre. Un catalogue fut édité par Actes-Sud. L'une des résultantes de cette exposition fut l'installation à l'intérieur de la Méjanes de deux grandes sculptures d'Amado : "Le Sarconaute" et "Le Pousseur", des pièces actuellement peu visibles qui sont implantées dans un hall, entre le triangle noir d'Angelin Prejlocaj et l'amphithéatre de la Verrière.

Pour l'exposition de l'été 2008, j'avais réuni un comité de travail où l'on retrouve Claudie Amado et son fils Emmanuel, Michel Fraisset, l'adjoint à la Communication de l'Office du Tourisme d'Aix en Provence qui est aussi le responsable de la programmation de l'Atelier Cézanne, avec qui j'ai l'habitude d'organiser des "Parcours d'art dans la ville d'Aix-en-Provence" ainsi qu'Antoine Paoli qui dirige le centre Culturel de la Baume-les-Aix. Pour le démontage et le transport des douze sculptures monumentales qui figurent dans cette exposition, les aides de Sid Hamed Mechtari, Françis Finidori et Serge Darpeix ainsi que le soutien financier de la Ville d'Aix-en-Provence furent essentiels.

Alain PAIRE,  mai 2008.

(1) Une soixantaine de pages dactylographiées, la biographie de Jean Amado que j'ai composée paraîra en complément au catalogue raisonné des sculptures d'Amado rédigé par Françis Finidori.

(2) Avec la sculpture d'Amado intitulée "A la limite", ces deux grandes céramiques des années cinquante étaient présentées lors du colloque et de  l'exposition programmés en septembre et décembre 2008, à propos d'"André Masson / Georges Duby, Arts Plastiques et Sciences Humaines, Aix en Provence, 1948-1968", Centre aixois des Archives Départementales des Bouches du Rhône et Maison Méditerranéenne des Sciences de l'Homme.

(3) Dans un travail de Maîtrise d'Histoire de l'Art dirigé par Gérard Monnier et soutenu en 1980, Annick Pegouret a recensé dans le détail les réalisations de Jean Amado. Cet inventaire a été reproduit par Jacqueline Nardini dans les dernières pages du catalogue "Amado/ La Galerie de la mer", édité en 1988 par les Musées de Marseille.

(4) Lors du colloque des 11 et 13 septembre 2008 qui se tiendra à la Maison Méditerranéenne des Sciences de l'Homme d'Aix-en-Provence, Claudie Amado analysait ce que furent les années aixoises, "le grand atelier" de Georges Duby.

(5) Cf l'ouvrage de Charles Nugue consacré au récit de son expérience aixoise, "La Place de la Culture", éd. Gut et Mac, 2001.

Dépliant de l'exposition Jean Amado, Parcours d'art// Aix-en-Provence du 28 mai au dimanche 31 Août 2008

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