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Valentin de Boulogne, Les quatre âges de l'homme, vers 1627-1629, huile sur toile, 96 x134 cm, Londres, The National Gallery

On sait depuis peu que Valentin se trouvait à Rome dès 1614 (et peut-être même avant cette date), soit quatre ans après la mort de Caravage et une dizaine d’années avant que Poussin ne s’y installe. C’est donc un jeune homme de vingt trois ans qui s’y retrouve en pleine mode caravagesque, illustrée notamment par Bartolomeo Manfredi. On sait aussi qu’à partir de 1620 (et peut-être plus tôt) il habitait dans la paroisse de Santa Maria del Popolo, où il pouvait donc voir tout à loisir les deux œuvres de Caravage installées dans la chapelle de l’église du même nom, La crucifixion de saint Pierre et l’extraordinaire Conversion de saint Paul. On imagine aisément que le nom du maître disparu dans des circonstances dramatiques à Porto Ercole était encore sur toutes les lèvres, non moins que ceux des frères Annibale et Agosino Carracci, qui s’employaient alors à achever le grandiose décor de la galerie Farnèse. Pourtant, s’il semble que Valentin ne s’intéressa guère à celle-ci, ce qui déjà paraît très révélateur, on ne saurait dire qu’il mit servilement ses pas dans ceux de Caravage, auquel il n’emprunte au fond que certains « procédés » (la représentation de scènes nocturnes, sans décor, vues de près) et une part réduite de son répertoire. En effet, hormis ceux de la Vocation de saint Matthieu, à Saint-Louis-des-Français, on ne connaît qu’une seule représentation de joueurs de cartes par Caravage (les Tricheurs du Kimbell Art Museum, à Fort Worth, au Texas, et leur reprise dans la collection Denis Mahon), qui de même n’a jamais peint que deux fois une Diseuse de bonne aventure (celle du Louvre et celle du musée du Capitole, à Rome). Sans trop s’avancer, on peut penser que la dimension proprement spirituelle, l’inquiétude religieuse, fut pour Caravage d’une tout autre importance que l’apologue moral ou la chronique de mœurs. Et c’est à Manfredi, l’auteur de plusieurs scènes de tavernes avec tricheurs, ivrognes, cartomanciennes, filles de joie et autres personnages pittoresques que Valentin emprunte son vocabulaire. On peut penser aussi que, pour un jeune peintre, ce genre de représentations ouvraient tout de suite un marché plus accessible que celui des grandes images religieuses.

AA

Valentin de Boulogne, La diseuse de bonne aventure, vers 1626-1628, huile sur toile, 125 x 175 cm, Paris, musée du Louvre.

achassant les marchands du Temple

 Valentin de Boulogne, Le Christ chassant les marchands du Temple, vers 1618-1622, huile sur toile, 195 x 260 cm, Rome, Galleria Nazionale d'Are Antica, Palazzo Barberini.

Ce qui étonne parfois dans les œuvres de Valentin, c’est un certain goût pour les scènes regroupant, «entassant» presque de nombreux personnages, ce qui d’une certaine façon affaiblit leur dimension spirituelle en distrayant l’attention. Dans sa première version du Reniement de saint Pierre (Florence, Fondation Roberto Longhi), ce que l’on voit d’abord, ce sont les joueurs de dés, quand, dans la version que Caravage donne de la même scène, les trois personnages du drame, la servante, le soldat et Pierre, sont isolés (New York, The Metropolitan Museum of Art). De même, dans Le couronnement d’épines (Munich, Alte Pinakothek), la présence de six personnages autour du Christ, là où Caravage n’en montre que trois (dans l’œuvre toujours discutée du musée de Vienne), rend la scène sensiblement plus anecdotique. En fait, Valentin cède volontiers à une tentation narrative, qui se donne libre cours au détriment d’une certaine intériorité, on le voit bien dans les deux versions encombrées du Christ chassant les marchands du Temple (Rome, Galleria Nazionale d’Arte Antica, et Saint-Pétersbourg, musée de l’Ermitage) comme dans deux tableaux absents de l’exposition de Paris : le Martyre de saint Laurent (Madrid, musée du Prado) et le Concert avec une diseuse de bonne aventure (de la collection des princes du Liechtenstein). Et l’on en arrive presque à une contradiction entre des scènes agitées à nombreuses figures et la concentration que suppose toujours la nuit – tout au moins la concentration que cherchait Caravage en réinventant dans la nuit les scènes du répertoire traditionnel, sans aucun doute pour leur restituer une intensité oubliée.

AA Judith et Holopherne

Caravage, Judith et Holopherne, vers 1600, huile sur toile, 145 x 195 cm, Rome, Galleria Nazionale d'Are Antica, Palazzo Barberini.

Or, chez Valentin, cet encombrement et cette agitation dans certaines scènes semblent tendre à rejeter, sinon refouler, une mélancolie quasi préromantique, et nullement une inquiétude d’ordre métaphysique, comme on peut l’observer chez Caravage (qui refusait de se signer au motif que tous ses péchés étaient mortels). Très étrangère à la sensibilité et à la poétique de celui-ci, cette mélancolie constitue, quand elle s’exprime à découvert, la part la plus personnelle et la plus touchante de l’œuvre de Valentin, presque inattendue dans un monde qui, extérieurement, demeure caravagesque, sans doute parce que celui-ci se soucie d’abord des actes, se désintéresse de ce que l’on pourrait appeler les « états d’âme », au risque parfois d’une certaine brutalité. Et même quand l’émotion gagne dans les œuvres tardives du maître, celles de Sicile notamment, il ne s’agit aucunement de mélancolie. Laquelle se distingue sur les visages de plusieurs personnages des assemblées de Valentin, celui du bel adolescent assis derrière La diseuse de bonne aventure du Louvre, celui de la joueuse de guitare dans le Concert au bas-relief du même musée, et bien sûr ceux de trois des Âges de l’homme de la National Gallery de Londres, seul le jeune homme luthiste ayant un air quelque peu résolu (en cela d’ailleurs, cette œuvre d’une parfaite simplicité de composition me semble l’une des plus hautes réussites du peintre : on voit ici qu’il se refuse à toute tentation théâtrale). Mais c’est sans doute dans l’admirable Judith et Holopherne du musée de La Valette que l’artiste atteint à une hauteur d’expression qui, tout en restant dans l’ordre mélancolique, n’a rien à envier à celle de Caravage : l’héroïne juive coupe tranquillement et attentivement le cou du général assyrien, sans haine ni colère, parce qu’il faut le faire, et sur son visage tout entouré de noir se devine à peine une possible tristesse d’avoir un tel devoir à accomplir. À côté d’un tel tableau, celui de Caravage représentant la même scène (Rome, Galleria Nazionale d’Arte Antica) paraît fâcheusement extérieur, et même théâtral avec le rideau rouge au-dessus d’Holopherne, et l’on peut comprendre alors que cette théâtralité ou cette extériorité un peu facile est toujours le problème des œuvres caravagesques. Pour y échapper, pour faire qu’elles ne deviennent pas anecdotiques, il faut qu’y soit sensible l’angoisse du salut ou cette mystérieuse mélancolie dont Valentin gardait le secret.

AAJudith et Holopherne
Valentin de Boulogne, Judith et Holopherne, vers 1627-1629, huile sur toile, 106,3 x 141 cm, La Valette (Malte), National Museum of Fine Arts.

Avec l’œuvre de Valentin de Boulogne, il s’agit moins, dirait-on, de « réinventer Caravage », comme le titre de l’exposition le suggère, que d’en donner une interprétation différente, plus psychologique et en un sens plus douce, plus poétique même. Bien davantage que la puissance des actes qui fracturent le temps, changent le cours de l’histoire, ce qui intéresse le peintre, c’est la mélancolie du temps qui passe ; à cet égard aussi le tableau des Quatre âges de l’homme est tout à fait représentatif du génie du peintre français. Et l’on peut se demander si le choix étrange de représenter, dans plusieurs tableaux, à la place des banales tables de bois des tavernes, des blocs de pierre ornés de reliefs antiques, ne traduit pas, plutôt qu’un vain souci de faire montre d’un savoir archéologique, cette hantise de la fuite des jours.

Alain Madeleine-Perdrillat, avril 2017

Exposition Valentin de Boulogne. Réinventer Caravage, musée du Louvre, 22 février-22 mai 2017. Commissariat général : Sébastien Allard. Commissariat scientifique : Keith Christiansen et Annick Lemoine.

Catalogue sous la direction de Keith Christiansen et Annick Lemoine, avec des contributions de Sébastien Allard, Patrizia Cavazzini, Jean-Pierre Cuzin et Gianni Papi, publié par Officina Libraria, Paris, 2017, 39 euros.

L’exposition a d’abord été présentée à New York, au Metropolitan Museum of Art, du 7 octobre 2016 au 22 janvier 2017.

Pour la connaissance de Valentin, le catalogue de l’exposition Valentin et les Caravagesques français présentée à Paris, au Grand Palais, en 1974 (13 février-15 avril), avec pour commissaires Arnault Brejon de Lavergnée et Jean-Pierre Cuzin, reste un instrument très précieux.

© 2015 Alain Paire. Tous droits réservés.