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Prague, la nuit, entre 1950 et 1959.

Dans la dernière salle de l’exposition qui lui est consacrée, de courts fragments de film permettent de voir le photographe tchèque Josef Sudek (1896-1976) à la fin de sa vie. Ce sont des images que l’on n’oublie pas. Un vieillard manchot (Sudek avait perdu son bras droit pendant la Grande Guerre), l’air farouche, marche lentement dans les bois, tenant par son trépied, sur son épaule, un très gros appareil à chambre d’un autre âge, s’arrête ici et là en regardant autour de lui comme s’il cherchait quelque chose, tourne la tête, guette la lumière, puis installe son matériel pour prendre une photographie ou, sans rien faire, repart du même pas lourd et lent. On le voit aussi dans son atelier, et marchant dans les rues de Prague, au milieu de la foule. On peine à concevoir que ces images ont été tournées en 1963, et j’ai pensé, à tort peut-être, que si un film nous avait conservé le souvenir d’Eugène Atget vivant, arpentant les rues de Paris ou les parcs de Saint-Cloud et de Sceaux, le bonhomme nous aurait paru de la même famille que celui-ci.

Sudek Portrait1

Portrait de Joseph Sudek, vers la fin de sa vie

J’ai voulu noter d’abord cet aspect farouche de l’homme pour l’opposer à l’infinie délicatesse de son travail, et particulièrement de ses photographies sans doute les plus célèbres : celles prises depuis son atelier au cœur de Prague, rue Újezd, dans le vieux et beau quartier de Malá Strana, de simples vues de son petit jardin, à travers sa fenêtre. Et c’est ce qui retient l’attention, le fait que soit rendue sensible une extériorité : ces multiples vues du jardin resteraient d’une grande banalité si on ne les sentait séparées du photographe par une fenêtre fermée, qu’il se plaît à montrer de différentes façons, par son cadre, ou, plus souvent, par la buée ou les gouttelettes de pluie sur les vitres. Ainsi le monde est dehors et tient sa beauté de son éloignement : sa beauté ou plus exactement son charme car, tenu à distance, à proprement parler intangible, il acquiert une qualité onirique qu’il n’aurait pas autrement.

Josef Sudek insiste même en photographiant quelques roses dans un verre d’eau placé devant la fenêtre, sur le rebord, comme pour opposer une composition, qui relève de l’artifice, à la réalité naturelle : si l’on voit très précisément les roses cueillies, on ne voit pas le jardin derrière la vitre embuée. La nature morte serait- elle plus « vivante » que la vraie nature ? Dans une autre image, absente de l’exposition1, il montre ainsi une fleur de pommier pareillement dans un verre d’eau, et, derrière la vitre embuée, le mince tronc noir et tordu du pommier défeuillé, dans le jardin, comme pour dire que seul l’art – le regard de l’artiste – est en mesure de saisir, sinon de créer, la beauté. Parmi bien d’autres, ces deux images révèlent aussi tout l’intérêt du photographe pour les effets de transparence, qui révèlent la lumière : plus qu’il ne l’utilise, Josef Sudek veut montrer la lumière, presque jouer avec elle, on le constate au tout début de l’exposition dans une photographie de jeunesse : des Ouvriers dans la cathédrale Saint-Guy vus en plongée, sous de longs rayons de soleil tombant des fenêtres hautes de l’édifice.

Sudek Prague la nuit2 1

Prague, la nuit, entre 1950 et 1959

Ce rôle primordial accordé à la lumière se retrouve dans les images nocturnes de Josef Sudek, dans ses vues de Prague prises au cours des années 1950 : ce sont en effet les points lumineux de lampadaires ou de fenêtres éclairés au loin, ou de leurs reflets sur l’eau de la Vltava, qui en assurent la composition. Si ces vues font souvent penser à celles de Brassaï, dans Paris de nuit (qui date de 1932 et que Josef Sudek a donc pu connaître), elles en diffèrent toutefois en suscitant le sentiment d’un monde plus désert, plus distant : aucune figure n’y paraît jamais et la vie y semble réduite au loin, dans les milliers de petites lumières allumées de la ville. Au loin mais pas ici, où tout l’espace respire, dans deux belles photographies 2, grâce au branchage d’un grand arbre dépouillé, qui paraît même immense et déplacé. Là encore, le photographe oppose la nature aux créations humaines, comme s’il s’agissait de deux mondes décidément étrangers, inconciliables, qui sans cesse s’interposent.

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Madone brisée, 1945.

Maître de la nature morte, où il excelle et qui semble son vrai « genre » de prédilection, avec parfois une sorte de surréalisme contenu dont témoignent deux photographies intitulées Dans le jardin enchanté, de la série Souvenirs des années 1954-1959, qui montrent, sur une dalle de pierre, auprès d’une chaise de fer, une curieuse tête de statue ficelée, à coté d’une pomme et d’une bille. Mais Josef Sudek sait aussi aborder de grands panoramas, non sans toujours éviter certains effets un peu faciles, ainsi lorsqu’en utilisant un objectif à courte focale, il photographie le Théâtre national de Prague au bout du pont Legii, de sorte que celui-ci paraît démesurément long3. Le plus souvent, ces panoramas expriment un sentiment d’espace vide, vacant, et d’irrémédiable éloignement – certains s’intitulent même Triste paysage. En fait, pour Josef Sudek, le motif se tient à bonne distance quand il est très proche ou quand il tend à s’effacer, fuyant vers le lointain. À quoi s’ajoute un certain goût presque inquiétant, peut-être nourri par l’expérience de la guerre, pour ce qui est abîmé ou détruit, sensible dans les représentations d’arbres morts ou foudroyés4, comme dans l’étonnante Madone brisée de 1945, où l’intérieur de la tête fracassée révèle une sorte de végétation exubérante, la nature encore... Toutes choses qui entretiennent cette impression de temps arrêté et de mystère que suscitent la plupart des images de Josef Sudek.

Sudek La dernie re rose

La dernière rose, 1956.

Autre chose me touche chez cet homme : son amour pour la musique de Leoš Janáček (1854-1928). Voici ce qu’il raconte : « Au début, quand j’allais écouter du Janáček, je n’arrivais pas à savoir si l’orchestre était en train de s’accorder ou s’il avait commencé à jouer, alors je me disais : "Écoute, s’il est vraiment aussi grand qu’on le dit, c’est sans doute toi qui es stupide. Il y a forcément quelque chose là-dedans !". Je suis donc allé entendre Jenůfa encore et encore. Et là, alors que j’y étais pour la cinquième fois d’affilée, ce fut comme si le rideau s’était levé en plein milieu du second acte, et la cacophonie avait disparu... D’un seul coup, je perçus toutes les lignes mélodiques et je me dis en moi-même : "Nom de Dieu, voilà ce qui est grand là-dedans !" Et la musique de Janáček, ne me quitta plus.5 ». Dans une vitrine de l’exposition, cet attachement est discrètement évoqué par deux photographies prises par Josef Sudek de l’intérieur de la maison du musicien à Hukvaldy, pour un livre publié à Prague en 1971, cinq ans avant la disparition du photographe. On y voit, dans le salon, l’harmonium dont se servit Janáček pour composer le magnifique cycle Sur un sentier broussailleux (ou recouvert, selon les traductions) et l’on se plaît à penser que Josef Sudek songea parfois à cette œuvre quand il photographiait arbres et broussailles du jardin Kinsky ou de la forêt de Mionší.

Alain Madeleine-Perdrillat, juin 2016

Exposition Josef Sudek. Le monde à ma fenêtre au Jeu de Paume (Paris, jardin des Tuileries), du 7 juin au 25 septembre 2016.

Commissaires de l’exposition : Vladimir Birgus (directeur de l’Institut de Photographie créative, université de Silésie, Opava), Ian Jeffrey (historien de l’art) et Ann Thomas (conservatrice de la photographie, Institut canadien de la Photographie, musée des Beaux-Arts du Canada, Ottawa, – d’où vient un grand nombre des photographies présentées dans l’exposition).

Catalogue de l’exposition édité par l’Institut canadien de la Photographie, musée des Beaux-Arts du Canada, Ottawa, le Jeu de Paume, Paris, et les éditions 5 Continents, sous la direction des trois commissaires, 272 pages, 40 euros.

1 On la trouvera reproduite page 79 du petit livre de Ian Jeffrey consacré à Josef Sudek (Paris, éditions Phaidon, 2001).

2 Toutes deux portent le même titre : Prague pendant la nuit, l’une étant datée 1950 et l’autre « vers 1950-1959 » (n° 31 et 36 dans le catalogue de l’exposition).

3 Absente de l’exposition, une autre photographie de Josef Sudek agrandit de la même façon le célèbre pont Charles.

4 Ainsi les photographies intitulées Une promenade dans la forêt de Mionši, prise vers 1952 (n° 100 dans le catalogue) et Statues évanouies, prise vers 1955 (n° 102 dans le catalogue), ces « statues » étant des arbres.

5 Je copie ici un texte cité par Colette Gourvitch, dans un article de mai 2016, très bien fait, que l’on trouvera sur le site « Penser la photographie », à l’adresse suivante : http://www.penser-la-photographie.com/josef-sudek-le-triomphe-de-la-lumiere/

© 2015 Alain Paire. Tous droits réservés.