Logo

  • Hits: 7596
  • Imprimer

rysselverho

Théo Van Rysselberghe (1862-1926) Émile Verhaeren écrivant, de face, 1915. Huile sur toile, 77,5 X 92 cm. Paris, musée d'Orsay

 

Quand j’étais à l’école primaire, à Paris, rue Rodier, notre instituteur nous faisait apprendre par cœur, chaque semaine, une poésie (il semblait préférer ce mot au mot « poème ») : souvent de Victor Hugo bien sûr, rarement de Rimbaud, et, parmi ceux qui paraissaient plus proches dans le temps, c’était Émile Verhaeren le plus honoré, avec Albert Samain. Ainsi, de Verhaeren, je me souviens encore de quelques vers de « Vieille ferme à la Toussaint ». Plus tard, il disparut complètement de l’horizon, comme si le passage du surréalisme avait fait table rase, en poésie, de tout ce qui l’avait précédé, hormis quelques exceptions. Puis un jour, à ma surprise je l’avoue, je retrouvai Verhaeren en étudiant l’œuvre de Seurat. J’appris alors qu’il avait rencontré le peintre, entretenu une correspondance amicale avec lui, et surtout avait été, avec un autre Belge, l’un de ses premiers « clients » : en 1887, il lui acheta en effet (« à un prix ridiculement bas », selon ses propres termes [1]) l’un de ses plus beaux tableaux peints sur la côte normande, L’hospice et le phare de Honfleur, aujourd’hui conservé à Washington, à la National Gallery of Art [2]. Avoir connu et aimé Seurat, l’homme et l’œuvre, c’est déjà là une sorte de titre de gloire.

Seurat Portrait de Signac

Georges Seurat (1859-1891) Portrait de Paul Signac, 1890. Crayon Conté sur papier, 34,5 x 28 cm. Collection privée. 

 

Le musée des Avelines, à Saint-Cloud – où Verhaeren vécut entre 1898 et 1916, date de sa mort tragique dans la gare de Rouen –, a eu l’excellente idée de lui consacrer une belle exposition et l’on se réjouit de constater que de « petits » établissements comme celui-ci, avec des moyens sans doute réduits, prennent de plus en plus souvent certaines initiatives qui feraient honneur à de bien plus grands. En l’occurrence, il faut remonter à presque vingt ans pour trouver une exposition présentée en France sur le poète, au musée d’Orsay en 1997 (Émile Verhaeren : un musée imaginaire). 

Le titre de l’exposition indique bien son projet : Émile Verhaeren. Poète et Passeur d’art. « Passeur » et non « Critique », la différence importe : Verhaeren ne critique pas, il ne s’attarde guère à ce qui lui déplaît (et l’on imagine ce qui devait lui déplaire : la peinture mondaine dans le genre de celle que pratiquaient activement Giovanni Boldini, Jean Béraud ou Jacques-Émile Blanche) et ne cherche nullement à être l’arbitre des élégances. Il ne tient aucune chronique régulière de salons ou d’expositions, même s’il fut l’un des rédacteurs de la revue L’Art moderne, créée à Bruxelles en 1881 par Octave Maus, et proche du groupe des XX, également créé à Bruxelles, deux ans plus tard, par Octave Maus. Verhaeren veut faire aimer ce qu’il aime et trouver les mots justes pour y parvenir. Son intérêt pour les arts, et pour la peinture en particulier, se manifeste dans des textes à partir de 1882, l’année de l’avant-dernière exposition impressionniste, et fut certainement stimulé par sa rencontre en 1889 avec Marthe Massin, artiste peintre, qui allait devenir son épouse deux ans plus tard [3]. On ne peut oublier toutefois qu’il n’accorda aucune attention particulière à de grands artistes ni même à de grands courants qu’il aurait très bien pu connaître, je pense bien sûr à Cézanne, à Matisse et aux Fauves, aux Nabis, à Delaunay, aux Cubistes et à Picasso (qu’aurait-il pensé des Demoiselles d’Avignon ?). Et l’on peine à comprendre que le poète qui avait su aimer les œuvres de Monet et de Seurat, d’Ensor et de Khnopff, de Rodin, ne se soit pas intéressé à celles de ces grands artistes que beaucoup d’amateurs célébraient déjà. On peut d’autant plus légitimement s’en étonner que Verhaeren s’installe dès 1898 à deux pas de Paris, à Saint-Cloud justement. En fait, ce qui sans doute « explique » un peu cela, c’est que les relations personnelles directes comptent au moins autant pour lui, si ce n’est davantage, que le rapport avec les œuvres, si bien que ses textes sur les arts semblent résulter de rencontres plutôt que d’une recherche. En ce sens, et aussi parce qu’il est d’abord poète, il ne fait pas œuvre de critique d’art professionnel.

ferdinand

Fernand Khnopff (1858-1921) Marie Monnom, 1887. Huile sur toile, 52,5 x 52,4 cm. Paris, musée d'Orsay

 

Ceci étant, c’est avec finesse que Verhaeren a su parler des œuvres qu’il aimait. S’il se méfie à juste titre de la tendance des écrivains à faire de jolies phrases – « Il est toujours facile et trop facile », écrit-il ainsi dans son livre sur Ensor, « de faire, à propos des œuvres picturales, des réflexions gratuitement littéraires [4] » – et s’efforce de regarder vraiment, semble-t-il, les tableaux dont il parle, il n’en cherche pas moins à caractériser en quelques mots l’art des peintres qui le touchent. Ainsi ces lignes fermes et nerveuses sur Félicien Rops : « il est aigu plutôt que large. Il est le miroir des incrédules croyants, si nombreux à cette fin de siècle ; il crée l'enfer moderne si étonnamment différent de l'ancien, avec des monstruosités intellectuelles au lieu d'horreurs physiques ; il est le poète élu de tous ceux qui se sentent mal à l'âme et qui iraient à la messe noire, si on la célébrait encore : A. M. D. G. ! (lisez Diaboli au lieu de Dei) [5] ». Ailleurs, dans un long article écrit juste après la mort de Seurat, il note ceci, que l’exposition de Saint-Cloud ne peut bien sûr pas illustrer, mais qui met en évidence la qualité du regard de Verhaeren : « Monet, quoique clair étonnamment, ne me donnait guère cette impression d’immatérialité et de pureté de vie solaire. Il me faisait songer aux tons nacrés, aux belles pâtes fines réalisant les transparences et les mobilités des eaux et des ciels ; somme toute à sa palette. La Grande-Jatte, au contraire, me sollicitait à oublier toute couleur, et ne me parlait que de lumière. Je fus conquis des yeux.[6] » Étant donné l’étendue et la finesse du jugement dont ces lignes témoignent, on s’étonne davantage encore du fait que Verhaeren ne sût pas repérer de nombreuses œuvres qu’il aurait sans aucun doute appréciées, comme il a été dit. Car si les ombres du symbolisme d’un Rops, d’un Khnopff, d’un Degouve de Nuncques ou d’un Constant Montald (dont l’exposition montre une peinture qu’on n’oublie pas, L’échelle, venant d’une collection privée) le touchent naturellement, lui, l’homme du Nord, les Impressionnistes et Seurat lui ont appris à aimer tout autant la grande lumière, qu’il ne manque pas de célébrer aussi chez Henri-Edmond Cross et Signac.

0Henri Edmond Cross Cote provencale Le Four des Maures 1906 1907 c musee de la Chartreuse Douai

Henri- Edmond Cross (1856-1910) Le Four des Maures, 1906-1907. Huile sur toile, 73 x 92 cm.
Douai, musée de la Chartreuse

 

On regrettera que l’espace réduit réservé à l’exposition suscite ici et là une impression gênante d’entassement, et que, par ailleurs, les œuvres du peintre Théo Van Rysselberghe y prennent, je le crains, une trop grande importance... quand le subtil et magnifique portrait de Signac dessiné par Seurat – la seule œuvre de ce peintre présentée dans l’exposition – se retrouve relégué tout en bas d’une vitrine, presque au niveau du sol.

Alain Madeleine-Perdrillat, janvier 2016

Émile Verhaeren, Poète et Passeur d’art (1855-1916). Exposition jusqu’au 6 mars 2016, au musée des Avelines – musée d’Art et d’Histoire de Saint-Cloud, 60, rue Gounod, 92210 Saint-Cloud

Commissaire de l’exposition : Emmanuelle Le Bail, directrice du musée. Commissaire associée : Nicole Tamburini, historienne de l’art. Assistante : Frédérique Cabos, adjointe à la directrice du musée.

 Catalogue de 128 pages, tout en couleurs, 21 x 21 cm, 15 euros.

[1] Lettre de Verhaeren à Signac, juin 1887.

[2] Verhaeren posséda un autre tableau de Seurat, qui appartient à la même série de Honfleur, La Maria à Honfleur, conservé aujourd’hui à la Narodní Gallery, à Prague. À la mort du peintre, la mère de Seurat offrit à Verhaeren un dessin de son fils.

[3] Marthe Massin (1860-1931), dont la sœur Juliette épousa le peintre William Degouve de Nuncques (1867-1935). L’exposition présente un beau portrait de 1899 de Marthe Massin par Théo Van Rysselberghe (Bibliothèque royale de Belgique).

[4] Cette citation se trouve dans le catalogue de l’exposition, page 91 ; James Ensor, l‘étude de Verhaeren, fut publiée à Bruxelles en 1908.

[5] Cette citation tirée d’un article paru dans La Jeune Belgique, 5 mars 1886, se trouve en partie dans le catalogue de l’exposition, page 115. A. M. D. G. : Ad Majorem Dei Gloriam : À la plus grande gloire de Dieu.

[6] Article paru dans la revue « La Société nouvelle », Bruxelles, 30 avril 1891.

Montald

Constant Montald (1862-1944) L’échelle, 1915. Tempera sur carton, 69 x 89,5 cm. Collection privée 
© 2015 Alain Paire. Tous droits réservés.